Ma parole!

Partir sans mot dire

Geneviève Pettersen signe une chronique sur le décès de sa grand-mère.

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Je suis passée devant le foyer de vieux de ma grand-mère un peu plus tôt ce mois-ci. Ça fait un an et demi qu’elle est morte. Elle habitait dans un CHSLD à Québec. À Charlesbourg, si vous voulez vraiment savoir. Dans ma tête, l’endroit où elle a vécu les dernières années de sa vie est l’un des plus déprimants sur Terre. On arrivait devant une portée barrée. Pour se faire ouvrir, on devait dire dans l’interphone le nom de la personne qu’on venait visiter. Ça grichait. Fallait se reprendre à deux fois, parfois trois, pour que l’infirmière de garde comprenne qui on était venu voir. Jacqueline Blanchette. C’était son nom.

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On entrait par la cafétéria. Je faisais bien attention de ne jamais y aller à l’heure des repas. J’étais incapable de sentir et de voir les plats qu’on servait aux locataires. Surtout, j’avais peur que Mamie m’invite à dîner avec elle. Impossible pour moi d’avaler un pâté au saumon sans sel ou de goûter aux spaghettis trop cuits. Je n’avais pas envie de discuter avec ses voisines et voisins de table, de leur répéter pour la énième fois ce que je faisais dans la vie et de répondre à leurs 32 questions sur mes enfants.

Photo: Getty Images

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Par contre, j’aimais bien aller voir les perruches dans le petit salon juste à côté de la salle à manger. On s’assoyait là ensemble, ma grand-mère et moi, et on essayait de les faire sortir de leur cage. La jaune restait cachée au fond et voulait nous mordre dès qu’on tentait de la prendre. La bleue, elle, était plus docile. Elle se rebiffait au début mais, invariablement, elle finissait par grimper sur mon index tendu. Je pouvais ensuite la sortir et la flatter. Je la laissais même se promener sur mon épaule. Mais pas Jacqueline. Elle avait peur que l’oiseau lui fasse caca dessus.

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Après, on allait dans son appartement. Il fallait prendre le corridor, monter dans l’ascenseur, appuyer sur le bouton du deuxième étage et passer devant les chambres des autres pensionnaires. Mamie en profitait pour me révéler tous leurs secrets : madame Unetelle dégage une odeur pestilentielle parce qu’elle a eu une stomie et que son sac est toujours mal installé, monsieur Chose s’est fait voler ses alliances par le nouveau préposé aux bénéficiaires, la famille du couple installé dans l’appartement du fond ne vient jamais le visiter, même pas à Noël.

Je marchais dans le corridor et plus j’avançais, plus j’étouffais. Je souriais à ma grand-mère tout en priant pour ne jamais finir mes jours dans un endroit comme celui-là. Pas qu’on s’occupait mal d’elle ou que c’était laid ou sale. J’angoissais parce que je savais que tout ce babillage, cette façon qu’elle avait de jaser de la pluie et du beau temps n’était qu’une manière d’éviter le vrai sujet, celui dont on aurait dû parler, celui de sa mort imminente.

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On l’avait installée au CHSLD pour qu’elle puisse mourir « en sécurité ». Tout le monde le savait, elle en particulier. Pourtant, elle n’abordait jamais le sujet. Moi non plus. Même la dernière fois que j’ai discuté avec elle, on n’a rien dit. C’était au téléphone. Elle était à l’hôpital et il ne lui restait que quelques heures à vivre. Elle m’a appelée, m’a raconté qu’il faisait beau à Québec et m’a demandé si l’enfant que je portais était une fille ou un garçon. Je l’ignorais à ce moment. Je lui ai répondu que, d’après mon intuition, c’était une fille. Je me suis trompée. Elle ne le saura jamais. Elle est morte le lendemain matin. Elle est décédée en parlant de la canicule qu’annonçait MétéoMédia pour la Saint-Jean-Baptiste cette année-là. Elle est partie en déclarant que le paquet de 12 rouleaux de papier de toilette était en spécial le lendemain chez Jean Coutu. Elle a fermé les yeux en regardant Denis Lévesque dans sa chambre d’hôpital. De sa mort, elle n’a jamais rien dit. Et moi non plus.

Pour écrire à Geneviève Pettersen: genevieve.pettersen@rci.rogers.com
Pour réagir sur Twitter: @genpettersen
Geneviève Pettersen est l’auteure de La déesse des mouches à feu (Le Quartanier)