Ma parole!

S’imaginer le pire

Geneviève Pettersen, c’est la Steven Spielberg des scénarios catastrophes. Et quand c’est le moment de partir en vacances avec les enfants, son imagination se déchaîne.

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Ça y est, c’est le temps des vacances. Cette année, nous avons décidé de laisser s’écouler les beaux jours à Carleton-sur-Mer. Je dis « décidé », mais ce n’est pas tout à fait vrai. C’est que, l’hiver dernier, mon mari s’est amusé à écrire une pièce de théâtre d’épouvante. Elle sera jouée pour la première fois au Quai des arts, qui se métamorphosera en théâtre à faire peur. Toute la famille migrera donc vers la baie des Chaleurs pour l’occasion.

Je suis enchantée de passer le mois de juillet en Gaspésie. Paraît qu’à côté de la petite maison bleue où nous déposerons nos pénates, il y a deux rivières à truites. Les gens là-bas nous ont dit que, si on mettait nos bottes de tuyau, on pourrait les remonter jusqu’à la montagne. Je nous imagine déjà marcher à contre-courant avec nos moucheuses pendant que les filles attrapent n’importe quelle bibitte avec leurs filets à papillons. Je porterai le bébé en écharpe sur mon dos et il se laissera bercer par mes pas et la musique du ruisseau. Dans mon fantasme de vacances parfaites, aucune mouche noire, zéro moustique, et il ne pleut jamais. On pourra pêcher dans le barachois, se conter des histoires au bord du feu, apprendre aux filles à jouer aux cartes, construire des châteaux de sable, dormir à la belle étoile et manger trois mille homards.

Je m’imagine tout ça et plein d’autres affaires, aussi. Derrière la maison bleue se cache une piscine. Je l’ai vue sur les photos. Elle est entourée d’une clôture. L’installation est tout ce qu’il y a de plus sécuritaire. Je n’aime pas trop les piscines parce que j’ai tout le temps peur qu’un de mes enfants s’y noie. C’est arrivé à une connaissance. Elle s’est assoupie au soleil. Oh ! pas longtemps, juste cinq minutes. Mais ça a été assez pour que sa fille de deux ans se retrouve au fond.

Il y a les haltes routières, aussi. Ma mère m’a raconté m’avoir un jour perdue à South of the Border. Je devais avoir trois ou quatre ans. Elle m’a aperçue au bout de 15 minutes, les plus longues de sa vie, assise sur les genoux d’un camionneur. Il m’avait acheté une crème glacée trois couleurs et il attendait que mes parents me retrouvent. Je sens qu’un truc du genre pourrait arriver à ma cadette. Elle ne se méfie de rien ni de personne. C’est clair qu’un maniaque déguisé en gentil monsieur pourrait facilement l’enlever en lui offrant des bonbons ou en lui faisant flatter son petit chien blanc.

C’est moi qui vais conduire tout le long jusqu’en Gaspésie. Mon chum n’a toujours pas son permis même si, chaque année, il me promet de suivre son cours de conduite. J’ai lu dans le journal que beaucoup d’accidents de la route se produisent en été. Il peut s’en passer des choses sur 801,7 kilomètres. Tout d’un coup je m’endors au volant ? Tout d’un coup la personne dans l’autre voie se met à texter et me fonce dedans à 120 km/h ? Tout d’un coup il tombe un orage de fou et que je prends le champ avec mes trois enfants cordés sur la banquette arrière ?

Je m’imagine toujours le pire. Je suis la Steven Spielberg des scénarios catastrophes. C’est épuisant à la longue. Surtout pour ma famille, qui doit endurer à longueur de journée les « Mets ta veste de sauvetage », « Ne parle pas aux inconnus » et « Ne t’éloigne pas de la maison ». Je vous le jure, j’essaie de me calmer. Souvent, je réussis même à garder mes pensées apocalyptiques pour moi. Pendant les vacances, je vais tenter le tout pour le tout et m’efforcer de demeurer zen. Je me rappellerai que la piscine est clôturée, que mes enfants me tiennent toujours la main dans les haltes routières et que je roule prudemment. La switch panique à off, je me répéterai ce mantra : en Gaspésie, il n’y a que le théâtre qui fait peur.

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Photo: Suzanne Clements / Stocksy

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Geneviève Pettersen est l’auteure de La déesse des mouches à feu (Le Quartanier)