Ma parole!

Tout n’est pas si simple, Gwyneth

« Si vous avez l’impression que vous n’y arrivez pas, si vous ne franchissez pas le fil d’arrivée de votre journée avec un brushing parfait et un sourire étincelant étampé dans la face, si vous avez du petit gras de bedaine et avez parfois l’impression d’être sur le bord de la crise de nerfs, c’est que vous faites fausse route », écrit Geneviève Pettersen à propos du mode de vie proposé aux femmes par des gurus comme Gwyneth Paltrow.

Hier à la librairie, je suis tombée en allant acheter des livres pour mes enfants sur le nouveau livre de recettes de Gwyneth Paltrow. Sur la couverture, on voit la déesse de la santé et du bien-vivre, tout sourire, cageot de légumes (biologiques à n’en point douter) dans les bras. Je n’ai pas ouvert le livre et je ne veux pas dénigrer son travail. Je sais que plusieurs d’entre vous aimez ses recettes, et je vous crois quand vous me dites qu’elles sont délicieuses. En plus, ce n’est pas bien original de la détester et de trouver que le mode de vie qu’elle propose à ses lecteurs est über bobo. Been there, done that, got the t-shirt, comme on dit en bon français.

Photo: Hachette

Photo: Hachette

Ce qui m’a fait sourciller, c’est le titre : Tout est simple. Oh que ça m’a énervée. Je le sais que Gwyneth tente de nous présenter de bonnes recettes minute et que son but est d’aider les gens à cuisiner. Je sais aussi que je vous ai dit pas plus tard qu’il y a deux semaines («Tout le monde a le temps de cuisiner») qu’il n’y avait pas de raison pour ne pas cuisiner, qu’il fallait prendre le temps.

Ce qui m’achale, c’est ce qu’évoque ce titre, en plus de l’économie de temps, et j’ai pensé que le titre original devait forcément évoquer autre chose. Erreur. En anglais, ça s’appelle It’s all easy. Je ne suis pas de mauvaise foi. Je sais que le livre s’appelle probablement comme ça parce que, dans la tête de Gwyneth Paltrow, les recettes qu’on y propose sont majoritairement composées d’ingrédients frais non transformés et comportent un nombre limité d’étapes (même si on m’a soufflé à l’oreille que certains plats étaient assez complexes à réaliser). En ce sens, oui, on peut dire que c’est une cuisine simple. Je sais aussi que tout ça est une gigantesque opération marketing et que la simplicité en cuisine est ce qui vend le plus actuellement. Par contre, je ne crois pas une seconde que les personnes responsables du développement de la marque de la blonde actrice ignorent que derrière ce It’s all easy se cache un jugement pernicieux. Sur la couverture de son livre, Gwyneth Paltrow me regarde en pleine face et me dis «Voyons toi, pourquoi tu rames de même? Tout est tellement simple.» Derrière cette philosophie de la simplicité se cache quelque chose de très pervers, quelque chose qui pourrit la vie de bien des femmes.

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Gwyneth nous le dit : tout est simple. Alors si vous avez l’impression que vous n’y arrivez pas, si vous ne franchissez pas le fil d’arrivée de votre journée avec un brushing parfait et un sourire étincelant étampé dans la face, si vous avez du petit gras de bedaine et avez parfois l’impression d’être sur le bord de la crise de nerfs, c’est que vous faites fausse route. Et c’est surtout parce que vous n’avez pas encore adopté ce mode de vie «sain» qu’on essaie de vous enfoncer dans la gorge. Allez, prenez une bonne gorgée de smoothie au kale et au lait d’amandes. Sortez dans votre jardin et cueillez les tomates que vous avez plantées de vos blanches mains dans la terre de votre cour arrière et que vous avez regardées pousser l’été durant en pratiquant la posture du guerrier. Humer le «doux» parfum des germinations et du kombucha que vous élevez (en plus de vos trois enfants) sur votre comptoir de cuisine entièrement fabriqué de matières recyclées. Ça vous aidera à faire passer le trafic, l’horaire insensé, la lessive, les devoirs, la préparation des repas et le temps supplémentaire comme une lettre à la poste. Tout est tellement simple.

Pour écrire à Geneviève Pettersen: genevieve.pettersen@rci.rogers.com
Pour réagir sur Twitter: @genpettersen
Geneviève Pettersen est l’auteure de La déesse des mouches à feu (Le Quartanier)