Pour en finir avec la superwoman

On s’oblige constamment à la performance, au travail, à la maison, même au cours de yoga… Mais il y a moyen de vivre autrement, assure Rose-Marie Charest.

 

Ceci n’est pas un scoop : une multitude de femmes se sentent submergées par la kyrielle d’exigences au travail et à la maison. À cela s’ajoute l’obligation d’être cordon-bleu, marathonienne, branchée, cultivée, manucurée, socialement engagée… Des études récentes démontrent à quel point cette agitation peut maganer le corps. Mais il y a moyen de vivre autrement, assure Rose-Marie Charest, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec.

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Photo: Ordre des psychologues du Québec

« Je n’ai pas le temps » et « Je suis dans le jus » figurent parmi les phrases qu’on entend le plus dans une journée. Dans les enquêtes, les Québécois affirment n’avoir jamais eu si peu de loisirs… C’est encore pire pour les mères qui travaillent. Comment expliquer cet encombrement ?

Le phénomène n’épargne personne. Mais il se manifeste chez les femmes de façon particulière, au sens où elles sont souvent en mode « réponse à la demande », plutôt que « je dirige ma vie ». C’est un vieux réflexe : veiller aux besoins des autres est ancré en elles depuis si longtemps… Beaucoup se sentent responsables de la sphère domestique. Ce n’est pas un hasard si le discours sur la conciliation travail-famille est surtout porté par les femmes. Je pense qu’elles ressentent encore de la pression pour assumer un rôle de premier plan à la maison, en plus de composer avec les exigences de productivité au bureau. Un exemple qui me frappe : quand un enfant ne va pas bien, tout de suite, on se demande si la mère s’en occupe comme il faut. Les filles intériorisent ces attentes-là. Je n’en connais aucune capable de vivre en paix avec l’idée qu’elle pourrait être une moins bonne maman parce qu’elle travaille. Toutes veulent faire aussi bien, sinon mieux, que leur propre mère.

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En même temps, elles font face à tout un univers de possibles, grâce aux avancées du féminisme. Elles sont hyper-stimulées par un paquet de modèles intéressants : la femme qui grimpe les échelons, qui performe en sports, qui voyage partout, qui cuisine comme un chef… C’est fantastique, bien sûr. D’autant plus que le Québec s’est doté d’un système de services de garde et de congés parentaux qui facilite la vie à celles qui veulent tout mener de front. Mais ce n’est pas parce que le buffet est vaste qu’on est obligées de goûter à tout. On n’a pas toutes les mêmes rêves ni la même énergie. On est libres de faire des choix, aussi.

C’est difficile à accepter, quand même. Surtout quand on croise des filles qui semblent tout avoir – un poste prestigieux, des enfants parfaits, un couple souverain, une maison et un chalet bien entretenus, un corps sculpté par le sport, un gros réseau d’amis…

Méfiez-vous de vos modèles ! Il y a bien peu de vies idéales. Je le sais pour avoir vu souvent, dans ma pratique de psychologue, ce qui se cache derrière les apparences. Il faut savoir aussi que certaines s’efforcent de tout avoir parce que c’est à cette condition seulement qu’elles s’acceptent. Ça ne fait pas d’elles des personnes plus heureuses.

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Personnellement, j’ai fait le choix de tout avoir… mais pas en même temps. Avant de mener une carrière satisfaisante à mes yeux, j’ai longtemps regardé Passe-partout à la maison avec mes petits ! Je crois beaucoup au désencombrement. 

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Photo: Dana Hoff/Beateworks/Corbis

Mais comment évaluer que le énième projet dans lequel on s’embarque est de trop ? Souvent, on a intégré l’idée qu’il est normal d’être débordée ; c’est même socialement désirable. En analysant l’évolution du contenu de cartes de Noël depuis 1976, l’Américaine Ann Burnett, professeure de communication à l’Université du Dakota du Nord, a découvert que les gens faisaient de plus en plus l’étalage de leur rythme de vie frénétique et de leurs multiples accomplissements. Comme si ça leur conférait de l’importance. Autrement dit, être encombrée flatte l’ego…

Bien sûr. Se faire dire « vous êtes une femme occupée » est un -compliment. Ça renvoie l’image d’une personne efficace, sollicitée. Quand je donne des conférences, je demande souvent aux gens : « Combien d’entre vous auront le réflexe de rouvrir leur téléphone dès la seconde où ils quitteront la salle ? » On se dépêche de vérifier ses courriels, sa boîte vocale… Et c’est la déception quand il n’y a rien. Répondre rapidement aux demandes des autres nous fait nous sentir utiles. C’est aussi, parfois, une manière de s’étourdir, de ne pas songer à son mal-être. Le hic, c’est qu’on risque de perdre le fil de ses aspirations les plus intimes.

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Quand on commence à se sentir insatisfaite de sa vie, frustrée, aigrie, c’est le signe qu’on en a trop sur les épaules. On peut prévenir l’encombrement en se projetant dans l’avenir de manière lucide. Par exemple, on songe à acheter une maison en banlieue. Oui, ça donnerait plus d’espace. Mais veut-on passer plusieurs heures par jour dans le trafic ? Un de mes voisins a décidé qu’il élevait sa famille au centre-ville de Montréal, dans un immeuble. Non, les enfants n’ont pas de cour arrière. Mais les heures que ce père économise en déplacements, il les passe avec eux à faire du vélo dans les parcs. On en revient à la nécessité de définir ses priorités… Et de faire des deuils, aussi.

Qu’est-ce qui doit guider les choix au moment d’épurer son quotidien ? 

La notion de plaisir. Concentrez-vous sur ce qui vous rend le plus heureuse. C’est le meilleur antidote contre l’anxiété. Et ça fait de nous des gens nettement plus agréables à côtoyer ! Rien de pire que des collègues ou des parents toujours tendus parce qu’ils sont débordés.

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Je pense aussi qu’il faut se ménager du temps pour soi. Un temps où personne ne nous sollicite. Ce n’est pas pour rien que les spas sont si populaires : les gens s’y mettent à l’abri des innombrables stimulations extérieures. Pour ma part, je me réserve souvent des demi-heures dans mon bureau, la porte fermée. Je métabolise ce à quoi j’ai été exposée pendant la journée. Je lis, je réfléchis. Parfois, j’écoute de la musique. Mais, le plus souvent, je savoure le silence. Les enfants aussi ont besoin de moments à ne rien faire. C’est dans ces instants de liberté qu’on découvre le sens qu’on veut donner à sa vie. 

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