Entrevue: Isabelle Hudon, la résiliente

Qui de mieux que Isabelle Hudon pour incarner l’ambition? La femme d’affaires a un parcours atypique marqué par une ascension fulgurante… et des leçons à partager.

 
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Photo: Julie Artacho

Posée sur une structure de métal, une somptueuse cape rouge cardinal décorée de milliers de plumes. Elle attire l’œil dès l’instant où l’on accède aux quartiers d’Isabelle Hudon, nichés dans les hauteurs de l’auguste édifice de la Financière Sun Life, rue Metcalfe, à Montréal. C’est un artiste du Yukon qui l’a conçue en l’honneur de sa propre mère, s’empresse de m’expliquer l’élégante blonde de 49 ans, qui loue la création au Conseil des arts du Canada. « Même si elle était femme de chambre, à ses yeux, elle avait l’envergure d’une grande dame. »

La présence de la parure d’impératrice dans son bureau revêt pour elle une symbolique toute personnelle. « J’ai frôlé une sorte de dépression dans les années 1990 », raconte celle qui dirige depuis six ans les activités de la compagnie d’assurances au Québec, en plus d’avoir été promue il y a deux ans vice-présidente principale aux solutions clients pour le Canada. « Sans doute pour canaliser mon mal-être, j’avais développé une phobie extrême des oiseaux. À m’en cacher sous les tables ! D’être aujourd’hui capable de vivre avec une œuvre couverte de plumes me rappelle que j’ai pu surmonter ça. »

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Toutes voiles dehors

Pour comprendre comment est née Isabelle Hudon, l’ambitieuse avec un grand A, il faut justement remonter à cette étape éprouvante de sa vie, alors qu’elle habitait en France avec son conjoint de l’époque, le père de fiston Arnaud. L’amoureux rêvait de faire un MBA et avait été accepté dans une grande école européenne n’accueillant qu’une poignée d’étudiants de par le monde. La voilà donc qui se retrouve au milieu de battants, tous hyper calés et convaincus d’être appelés à un fabuleux destin. La claque est magistrale. « D’être soudain confrontée aux go-getters de ce monde m’a fait réaliser à quel point je manquais de rêves. Je me disais : “Pourquoi eux, et pas moi ?” Je me suis haïe de cultiver cette pensée. »

Elle n’avait pourtant pas passé les années précédentes les pieds sur le pouf. Avant même d’avoir 30 ans, cette native de Beauharnois avait déjà été attachée de presse et chef de cabinet adjointe de la ministre Monique Landry, puis adjointe de Mila Mulroney, femme de l’ex-premier ministre Brian Mulroney. Pas pire pour une diplômée en sciences humaines trop rebelle pour supporter le cadre scolaire, timide et mal dans sa peau. « Plus jeune, j’étais complexée par ma petite taille et par le fait que j’étais bien enrobée. Ça m’empêchait souvent d’aller au bout de mes élans. »

Mais après son séjour en France, plus question d’appliquer le frein à main. « Je me suis secoué le pommier. J’avais profondément besoin de me prouver de quoi j’étais capable. » Forte de son expérience en politique, elle offre d’abord ses services en affaires publiques à de grandes entreprises. Moins de cinq ans plus tard, elle aboutit à la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, qu’elle finira par présider dans les années 2000. Un passage remarqué qui la hisse plusieurs fois au palmarès des 100 femmes les plus influentes du pays.

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Le secret de son ascension n’a rien de sorcier : travail, travail, travail, travail. Même le soir – elle multiplie les présences au sein de moult conseils d’administration et autres comités. Elle le fait notamment pour le pouvoir du réseautage, « un sport extrême » auquel les hommes excellent beaucoup plus que les femmes, selon elle. « Les gars se rencontrent pour solliciter des avis ou de l’aide, même entre concurrents. Tandis que nous, on a toujours peur de déranger, ou de passer pour incompétente si on demande. Il faut sortir voir du monde ! »

Et réclamer sa place. Issue d’une famille où les hommes avaient préséance, Isabelle a saisi très jeune qu’il lui faudrait se battre pour être reconnue. Ce qu’elle a fait souvent, y compris pour occuper son siège actuel à la Sun Life. Car si c’est d’abord l’entreprise qui l’a approchée, en même temps que d’autres candidats triés sur le volet, le processus d’embauche a été un long tango de huit mois. Le vent a tourné en sa faveur le matin où elle a débarqué dans les bureaux de la haute direction à Toronto en disant : « Je veux ce job. Je sais comment solidifier votre marque au Québec. Pourquoi hésitez-vous à m’embaucher ? » À la fin de la journée, elle était la nouvelle directrice des opérations.

« On hésitait à cause de son profil non standard, se rappelle son grand patron, Kevin Dougherty. Jamais dans l’industrie on n’avait nommé à un tel niveau une personne dépourvue d’expertise en services financiers. Elle s’en doutait, alors elle nous a présenté une réflexion étoffée sur ce qu’elle pouvait apporter à l’organisation comme leader. » Il n’a pas regretté son choix : depuis qu’elle est en poste, les ventes d’assurances de la Financière Sun Life ont doublé au Québec, et celles des produits de gestion de patrimoine, triplé. « Isabelle est l’une des meilleures embauches de ma carrière », lâche-t-il.

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I did it my way

Bien sûr, il faut une énergie du feu de Dieu pour viser le top – et y rester. À la blague, elle dit souvent à ses amis qu’elle est dans sa dernière vie – d’où son hyperactivité. « Je ne veux pas en manquer une ! » Son bonheur suprême à elle, c’est de s’attaquer à des tâches gigantissimes et compliquées. « Quand le terrain de jeu est trop étroit, je suis la pire incompétente. »

Cette intensité au travail ne convient pas à toutes. Mais elle tient à ce que les femmes mues comme elle par une quête insatiable de dépassement professionnel se sentent autorisées à l’assumer. Au même titre que les hommes. Qu’elles soient mamans ou pas. D’ailleurs, le sempiternel débat sur la conciliation ­travail-famille « l’horripile », car c’est une pression de plus sur le dos des filles. « Les gars n’ont pas ce poids de viser un “bel équilibre”. Moi, je n’ai pas mordu à l’hameçon. Je vis très bien avec mon déséquilibre ! »

Même si ça lui vaut chaque fois des regards mauvais, elle n’a pas honte de raconter qu’elle n’a jamais voulu rien entendre des sorties scolaires en autobus jaune au Zoo de Granby. Et, non, elle n’était pas là tous les soirs à 16 h 30. « Je suis allée chercher Arnaud à l’école si rarement que le personnel se demandait qui j’étais… » Abandonnant toute velléité d’omniprésence, elle fait faire par des tiers des tâches de la maison. « Les filles ont bien de la misère à déléguer. Mais elles doivent développer ce muscle. » Sinon, elles consument leur réserve d’énergie et se retrouvent sans ressort pour mener leurs projets, juge-t-elle.

Certes, elle se demande parfois quels chaos elle a causés dans le sillage de sa course effrénée. Mais quand elle regarde son fils, un jeune homme de 20 ans « épanoui et heureux » qui poursuit ses études à l’Université Queen’s, en Ontario, elle se dit que ça ne doit pas être si pire… « Arnaud soutient que je lui ai montré à quel point il faut s’investir avec passion pour réaliser ses rêves. Même si lui prétend qu’il ne travaillera pas comme sa mère ! Par rapport à ses critères, c’est trop. Je lui réponds toujours : “Mon homme, sens-toi libre de mener ton existence comme tu l’entends.” » C’est précisément ce qu’elle revendique pour elle-même. Et pour d’autres femmes qui partagent son amour des sommets.

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Son prochain grand chantier

À chaque scrutin, on demande à Isabelle Hudon : « Quand est-ce que tu te présentes ? » Même son chum s’y met. Mais la principale intéressée se fait désirer. « Mon père, Jean-Guy Hudon, a été maire de Beauharnois et député progressiste-conservateur dans les années 1980. Il avait beau être aimé de tous, quand il a perdu ses élections, le téléphone n’a plus jamais sonné. » Chat échaudé… Si bien que le prochain chapitre est un mystère pour elle aussi, assure-t-elle. Chose certaine, elle a envie de redonner. « Je pense d’ailleurs que c’est la raison pour laquelle j’ai créé L’effet A [NDLR : une initiative qui vise à soutenir les femmes leaders dans leurs aspirations, et pour laquelle elle a reçu une médaille de l’Assemblée nationale en mars dernier]. Pour le reste, que la vie me surprenne ! »

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