Entrevues

L'année Marie-Soleil Michon

À la barre de C'est juste de la TV, à la radio avec Véro, à l'animation d'un magazine de consommation... Marie-Soleil Michon brille plus que jamais.

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Je ne l’ai pas reconnue tout de suite. Pourtant, je venais de la voir dans mon ordinateur, sur le site d’ARTV, énergique et féline, yeux charbonneux et chevelure vavavoum, à l’animation de C’est juste de la TV.

En plus, je l’avais souvent aperçue à la télé, où elle fait ses preuves depuis plus de 15 ans : chroniqueuse à La fin du monde est à 7 heures, invitée régulière à La fureur, coanimatrice à La fosse aux lionnes, animatrice de La liste… « C’est drôle, je t’imaginais plus… grande », lui ai-je dit pour expliquer ma méprise. Et plus pulpeuse aussi, mais ça, je le préciserai plus tard, une fois la glace brisée et quelques blagues partagées.

Toute menue dans son t-shirt vert affichant le mot kale, coiffée sobrement, pas maquillée, Marie-Soleil était venue me quérir dans le hall d’entrée de l’immeuble où elle habite, sur une rive du Saint-Laurent. « Dans la vie, je ne suis pas glam. Entre mon image publique et ce dont j’ai l’air aujourd’hui, bien sûr qu’il y a une différence. La portion de mon travail où je suis grimée et dans le spotlight est mince. Dans la rue, les gens ne me reconnaissent pas trop et ça me plaît. Cela dit, je ne sors pas en guenillou. On s’était dit au téléphone qu’on irait marcher sur le bord du fleuve… » Finalement, nous n’avons pas fait cette promenade : j’étais trop bien au chaud, à dévorer les biscuits à la noix de coco qu’elle avait sortis du four dès mon arrivée. Et à découvrir une fille encore peu connue, à la fois proche et distante, sur ses gardes et généreuse, qui se déclare « très jalouse » de sa vie privée et qui invite chez elle les journalistes (mais pas les photographes).

Murs blancs, fenêtres immenses, meubles fonctionnels, peu de bibelots : sans être spartiate, son appartement est du genre minimaliste. Même son bureau – d’où j’assisterai en direct à sa chronique
quotidienne de 16 h 45 au Véro Show (Rythme FM) animé par une amie de longue date – se révèle plutôt dépouillé. « Pourquoi j’ai si peu de gogosses ? Parce que, quand je vois une chose qui me tente, je me dis qu’il va falloir l’épousseter, et que, quand je vais déménager, il va falloir l’emballer. Ça m’enlève le goût. En voyage – tu vas trouver ça niaiseux –, j’achète des linges à vaisselle. C’est un objet banal qui ne coûte rien, ne prend pas de place dans mes bagages, qui me sert au quotidien et me rappelle mes vacances. »

Marie-Soleil est une consommatrice avertie qui en veut pour son argent et que le gaspillage horripile (« J’ai récupéré le jaune d’œuf laissé de côté dans la fabrication des biscuits et je l’ai intégré dans une vinaigrette style César », m’écrira-t-elle plus tard sur Facebook). Elle était toute désignée pour animer Ça vaut le coût, un magazine de consommation lancé le 6 janvier à Télé-Québec. « Je vis mon fantasme de chef d’antenne, je présente des reportages, et moi qui en connais long sur le sujet, j’apprends plein de choses : comment tirer le maximum des coupons de réduction, si les outlets valent le détour, comment se marier sans se ruiner… »

Pour ce dernier sujet, les conseils arrivent un peu tard. Elle ne s’est sans doute pas ruinée, mais s’est tout de même mariée au soleil des Bahamas à l’hiver 2008. L’heureux élu est un réalisateur télé. « Érick et moi, on s’est connus il y a 10 ans, alors qu’il était régisseur à l’émission de Ricardo, que j’ai interviewé par hasard… » La suite, comme disent les Anglais, is history. Une rencontre qui lui a permis de faire d’une pierre deux coups : en plus de trouver l’amour, elle a ajouté une corde à son arc, en devenant collaboratrice à l’émission Ricardo. « J’éprouve une vraie passion pour la cuisine. À ma première participation, j’ai préparé la recette de tapioca de ma grand-mère, qui le sucre avec de la mousse d’érable. C’est aérien. Il y a quatre ans, Ricardo m’a demandé de collaborer à son magazine et m’a donné deux pages sous le titre : La foodie. C’est ma plus longue relation professionnelle. »

Ricardo a vite compris : c’est du gâteau, cette fille.

MSM : présentation

Marie-Soleil a vu le jour dans un hameau de la Montérégie au nom étonnant, La Présentation, caractérisé par son église vieille de deux siècles, « au somptueux décor intérieur », d’après le site bonjourquébec.com. Ses parents et son frère cadet sont toujours présentationnois (sa sœur, photographe, vit à San Francisco). Le village a connu son heure de gloire il y a trois ans, à la suite des fuites d’un puits de gaz de schiste qui ont fait les manchettes.

Parmi les gens du coin qui dénonçaient ce type d’exploitation, une fille partie depuis longtemps mais qui n’avait pas oublié ses origines : Marie-Soleil Michon. « Je me suis beaucoup impliquée. J’ai ­participé à des réunions, à des manifs, j’ai donné un coup de main à Dominic Champagne [auteur, créateur, metteur en scène et figure de proue anti-gaz de schiste]. L’état actuel de la planète et le mur vers lequel on se dirige, ça m’inquiète. Je pense aux trois enfants de mon frère, à la suite des choses, et je me dis que ce ne sera pas jojo demain. Comme mon père, un fils d’agriculteur, je m’émerveille devant la nature. Je suis toujours celle qui fait remarquer aux autres la beauté qui nous entoure. »

Il y a une jolie histoire à l’origine de son prénom, qui, s’il n’est pas lourd à porter, annonce tout de même quelque chose : « Les gens s’attendent à voir quelqu’un de rayonnant », comme s’il ne pouvait y avoir de côté sombre chez une fille qui s’appelle Marie-Soleil. (Il y en a, on le verra plus loin.) « Ma mère était hygiéniste dentaire. Elle était enceinte de moi quand elle a eu comme patiente Marie-Soleil Tougas, qui devait avoir six ans à l’époque et n’était pas connue. En revenant à la maison, maman a dit à mon père [un ancien routier qui a créé sa propre entreprise de transport] qu’elle avait trouvé mon prénom. »

Marie-Soleil partage avec la comédienne disparue trop tôt un autre lien. « J’ai commencé ma carrière à la télévision, comme recherchiste-reporter à La fin monde est à 7 heures, en 1997, l’été même où elle est morte. » Travailler à 19 ans dans une émission qui deviendra culte (le concept : un bulletin de nouvelles « sur l’acide »), « c’était fantastique, une chance inouïe », dit Marie-Soleil. Elle est entrée du même coup dans une « famille » composée de poids lourds de la télé : Marc Labrèche (qu’elle retrouvera au Grand blond avec un show sournois), Jean-René Dufort (« C’est comme si on avait fait la guerre ensemble. Avec lui, c’est à la vie, à la mort. »), Dominique Chaloult, à l’époque productrice, aujourd’hui directrice générale de la programmation de Télé-Québec.

Une école formidable que cette Fin du monde, mais aussi un drôle d’accident de parcours. « J’ai étudié en journalisme, je me destinais à écrire. Et, contrairement aux autres étudiants qui rêvaient de couvrir les arts et spectacles – je suis de la même cohorte qu’Hugo Dumas, le critique télé de La Presse –, je voulais aller en politique. Je ne sais d’où vient cette passion, car mes parents ne sont pas vraiment politisés. Mais, à 12 ans, j’aimais lire sur l’accord du lac Meech. J’ai déjà su le nom de tous les députés de l’Assemblée nationale avec leur circonscription. Plus maintenant. »

Elle doit à l’un de ses professeurs d’université, l’unique Pierre Bourgault, cette pirouette du destin. « Je n’étais pas proche de lui [comme l’ont été d’autres étudiants devenus célèbres, dont Guy A. Lepage], mais il m’avait remarquée. J’ai fait ma chance aussi. Je déplaçais beaucoup d’air, je me démenais. Je m’arrangeais pour que mon CV ressorte de la pile, j’y ajoutais un cordon pour attirer l’attention. Je voulais beaucoup. »

Première de classe, Marie-Soleil avait remporté un prix de journalisme étudiant pour une entrevue avec Mario Dumont (il était à l’époque chef d’un parti politique), mais c’est un autre travail universitaire qui, croit-elle, a piqué la curiosité de Stéphane Laporte, idéateur de La fin du monde : « J’avais tourné, pour un cours, un documentaire sur l’histoire du soutien-gorge dont le titre était Machine à boules. »

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À ce propos… je lui ai fait remarquer que, lorsqu’on tape son nom dans Google, la première suggestion du moteur de recherche est « poitrine ». « Oui, j’ai longtemps été connue pour ça, dit-elle sans chichi. Beaucoup de gens se sont fait une idée de moi il y a 10 ans, quand j’étais plus ronde. »

En effet. Ce n’est pas un régime sévère qui est à l’origine de cette perte d’une douzaine de kilos, mais des problèmes de santé graves. Marie-Soleil a dû s’éclipser de La fosse aux lionnes, en 2009, ce qui a eu des échos dans les médias. Pour la deuxième fois de sa jeune vie, elle a frôlé la mort (enfant, elle avait souffert d’une péritonite). Et pour la énième fois, elle parlait de ces heures dramatiques à un journaliste en souhaitant vivement que ce soit la dernière. « Parce que les gens se demandent : “Est-ce qu’elle est encore malade ?” Et quand je dis que j’y suis presque restée, ajoute-t-elle en me regardant droit dans les yeux, je n’exagère pas. » Une simple intervention à une trompe de Fallope lui a valu quelques jours plus tard un retour à l’hôpital en catastrophe. Elle en est ressortie au bout d’un mois, très amochée et stérile.

« Quand tu dis : “Je ne peux pas avoir d’enfant”, on te répond automatiquement : “Adopte, va en fertilité, va au bout de ton rêve.” J’en ai contre le discours “Envoye, dépasse tes limites, fais quelque chose d’extrême.” Je trouve que c’est correct de dire : “Moi, je m’arrête là, je suis fatiguée.” Oui au dépassement de soi, mais oui aussi à la douceur, à la reconnaissance de ses limites. Personne ne parle jamais de ça. »

Est-elle allée en clinique de fertilité ? « Je ne m’embarque pas là-dedans. Je ne veux pas dire aux filles quoi faire ou non, je ne veux pas dire où je me suis arrêtée. Oui, j’ai exploré, mais je ne précise pas. Personne n’explique jamais les conséquences de ces techniques sur le corps et la santé. J’ai écrit à Geneviève après avoir lu ton article [« Geneviève Brouillette en quatre temps », Châtelaine, mars 2012], on a eu une longue conversation. Enfin, quelqu’un admettait que c’était dur… »

« Pour Érick et moi, poursuit-elle presque du même souffle, ç’a été une décision, on n’aura pas d’enfant. Adopter, ce n’est pas pour nous. Peut-être que c’est possible d’avoir une belle vie quand même. J’en voulais au boutte, des enfants, je ne m’étais jamais imaginée sans, mais j’ai réussi à en faire le deuil. Aujourd’hui, ça a l’air évident quand je t’en parle, mais il y a beaucoup de thérapie derrière… »

Vive les matantes libres !

« Je t’avoue être un peu à la recherche de mon chemin de vie de femme, comme on dit. Le modèle de femme sans enfant, autour de moi, c’est la workaholic qui compense en travaillant plus. Pour moi, ce n’est pas la solution. Je n’ai pas envie d’une maison de production, comme Marie-France Bazzo ou Véronique Cloutier. Je connais ceux qui en ont ; je les vois aller. Je ne veux pas du genre de vie qu’ils mènent. J’aime trop ma liberté. »

Marie-Soleil part souvent en voyage, elle fait des pauses de plusieurs semaines. « J’en ai besoin. » L’an dernier, pour son 35e anniversaire, elle a dressé une liste (elle est très listes, pas étonnant qu’elle ait animé une émission sur ce thème) de 35 endroits à visiter au cours des 35 prochaines années (!). « Avant d’emménager ici, on avait une maison, avec un foyer, une cour et tout. J’avais un fantasme de domesticité, sauf que passer le week-end à quatre pattes dans les platebandes à désherber, non merci. Je suis casanière, mais je n’aime pas trop entretenir une maison. Maintenant, on part sans souci. On n’a ni chien ni chat et mes plantes vertes sont fausses. Et j’adore ça. »

En même temps, elle ne veut pas vivre que d’amour, d’eau fraîche, d’hédonisme et de séjours à Bali. Alors ? « Je me suis créé un rôle de tante sur mesure, une tante impliquée, signifiante. Henri et Léonard, les fils de mon frère (Victoria n’a que six mois), m’appellent Marie-Soleil, jamais “matante”, à mon grand désespoir. Matante, pour certaines personnes, c’est péjoratif. Quand quelque chose est quétaine, c’est matante. Pour moi, c’est un beau mot. J’ai eu des tantes extraordinaires, enveloppantes, je pense à elles avec beaucoup de tendresse. Je devrais écrire un livre là-dessus : Éloge de la matante. C’est peut-être cliché, mais être la matante gâteau, c’est le rôle de ma vie. »