Reportages

La maison des pères

Pour eux, rien ne va plus.

Sur l’un des murs du salon communautaire, dans la Maison Oxygène de Montréal, des photos de pères avec enfants qui sont passés par ce refuge « pour hommes en détresse ».

Pour eux, rien ne va plus. Ils sont au bord du gouffre, ils ont des enfants, tout peut arriver. Sans ressources, à bout de souffle, ils frappent à la porte de la Maison Oxygène. Nous avons suivi un de ces hommes pendant plusieurs mois.

J’ai rencontré Thomas la première fois quatre jours exactement après son arrivée à la Maison Oxygène. C’était en septembre de l’an dernier. Il faisait chaud encore, assez pour aller prendre une bouffée d’air de l’Est de Montréal sur la terrasse commune avec ses deux fillettes. Je l’ai aidé à sortir le parc pour bébé de Mackenzie, minibrune aux yeux vifs qui, deux jours plus tôt, soufflait ici sa première bougie. ­Maggie, deux ans, boucles blondes agitées, s’accrochait aux jambes de son père comme à une bouée. Thomas est retourné à l’intérieur chercher un jouet avec l’aînée, me demandant de surveiller la cadette ; ­Mackenzie l’a suivi des yeux un moment puis s’est mise à hurler. Aucun guili-guili n’a fait l’af­faire. « Elles ne me lâchent pas d’un pouce. J’ai mal à la hanche à force de les porter. »

En manque de nicotine plus que ­d’oxygène, Thomas grillait cigarette sur ­cigarette. Compte tenu de ce qu’il avait à ­raconter, difficile de lui en tenir rigueur.

Héroïnomane de 15 à 20 ans. Dealer de stupéfiants divers. Sans-abri à Vancouver, souvent sans argent à Montréal ou ailleurs, danseur nu, s’est prostitué avec des hommes pour manger, ne pas crever. Démêlés avec la police, ennuis avec le monde interlope. Bisexualité mal assumée. Thomas a tout raconté simplement, sans se censurer. Maintenant, à 34 ans, il est clean. Usé par la vie, bourré de pilules pour dormir, se réveiller, affronter le quotidien et chasser les spectres du passé, mais clean. Jusqu’à ce qu’il se blesse à l’épaule, il travaillait comme manutentionnaire dans un entrepôt ; la CSST le paie aujourd’hui pour qu’il apprenne un nouveau métier, lié à l’informatique. Ses parents ? Son père ? Bof ! Longue histoire, et pas jolie. Sa mère ? Malade, elle ne voulait plus, n’en pouvait plus, qu’il squatte chez elle avec les filles, d’où son arrivée à la Maison. La mère des petites ? « Elle est jeune, 23 ans, et dit qu’elle n’a pas le temps de s’en occuper. Elle consomme, aussi… D’ailleurs, elle ne voulait pas d’enfants. C’est moi qui ai insisté, je ne voulais pas qu’elle se fasse avorter. Les filles que j’ai connues dans ma vie avaient plein de problèmes. Il faut être fuckée pour sortir avec moi. » Ses blondes avaient toutes un point en commun : un père absent, ou alcoolo, ou drogué, ou violent, ou un mélange de tout ça. « C’est pourquoi je veux que mes filles aient un papa. J’ai tout échoué dans ma vie, mais j’ai pas envie d’échouer comme père. »

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Yvon Lemay, la « mémoire » de la Maison, assis dans la cuisine aux cinq frigos.

Un grand huit-et-demie avec cinq chambres : c’est ça, la Maison Oxygène. Cinq familles se partagent l’espace et deux salles de bains ; à l’heure du souper, tout le monde converge vers la cuisine aux cinq réfrigérateurs. « Les frigos représentent l’empowerment. Ici, il n’y a pas de prise en charge des individus au quotidien. Chaque homme est responsable de nourrir ses enfants. » Yvon Lemay est un peu la mé­moire de la Maison, où il œuvre depuis 18 ans. « S’il y avait un diplôme pour l’accueil, je l’aurais sans doute », dit-il en souriant avec humanité. Dans le bureau où il me reçoit, une boîte de kleenex trône au centre d’une table. C’est dans cette petite salle sans fenêtre que se fait « l’évaluation », première étape d’un long processus pour ces « pères vivant une situation de détresse et qui souhaitent consolider le lien familial », selon la mission de la Maison ­Oxygène. Ils sont en détresse et souvent en colère. « Il y en a qui t’engueulent presque en entrant, dit Yvon. Je les regarde, je leur dis : “Ça va pas, hein ?” et ils se mettent à pleurer. » D’où les kleenex.

Yvon est entré à la Maison en 1994 pour remplacer le fondateur, un prêtre de l’ordre des Capucins. « Dans mon esprit, je venais travailler dans un refuge pour hommes violents. Tu vois les perceptions ? Hommes en difficulté ? Ça doit être des hommes violents. » Devenu ambassadeur de la ­Maison, Yvon est souvent appelé à témoigner à LCN ou à RDI quand survient un drame familial comme celui de l’été dernier à Warwick, où un homme a tué ses deux enfants avant de se suicider. « Je suis sûr qu’on sauve des vies. Des gars nous le disent : “Si j’étais pas venu ici, je me serais suicidé, j’aurais tué mon ex…” À la ­Maison, ils trouvent un endroit où se loger pour quelques mois, oui, mais surtout un apaisement. Ils prennent une voie autre que radicale. On n’est pas des spécia­listes. On est un service de première ligne. On les aide dans leurs démarches, on connaît toutes les ressources. » Lui-même père et grand-père, Yvon a longtemps travaillé au sein de la Jeunesse ouvrière chré­tienne – la JOC –, une organisation d’entraide communautaire et religieuse qui existe encore. « Je ne suis plus pratiquant ni croyant, mais je crois encore en l’être humain. Chaque personne vaut plus que tout l’or du monde. Chacun mérite une chance, puis une deuxième. Et on a tous les mêmes besoins de base, dont ceux d’être aimés et écoutés. »

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Manuel Prats, coordonnateur de la Maison Oxygène de Montréal qui ne cesse de prendre de l’ampleur. Une Maison Oxygène Second Souffle offre cinq logements pour des séjours plus longs, et la Maison Oxygène Claude-Hardy, du nom de son fondateur, verra le jour en 2013.

J’ai revu Thomas un mois plus tard, dans un restaurant du centre-ville. Plus calme, il fumait moins. Il voyait une lumière au bout du tunnel et, cette fois, ce n’était pas celle d’un TGV. « La Maison Oxygène m’a sauvé. C’est génial, génial, génial. » Ce n’était pas dit pour faire un bon sujet d’article, Thomas le pensait vraiment. Ses filles fréquentaient la garderie située au rez-de-chaussée du Carrefour Familial Hochelaga, le centre communautaire qui abrite la Maison. « Les “madames” sont flexibles avec mon horaire. » Les intervenants l’aidaient dans ses démarches, l’aiguillaient vers les ressources dont il avait besoin. Il avait même brisé son isolement, ce qui est l’un des objectifs de la Maison : « Deux des pères sont devenus de vrais amis. » Il en était le premier surpris car, au début, « quand j’ai vu la famille haïtienne, j’ai eu peur, j’avais des préjugés. Mais un soir, le gars a lavé la vaisselle de mes enfants et on a commencé à se parler de nos situations… »

La sienne avait pris du mieux, mais rien n’était gagné. « Attention, m’avait dit ­Manuel ­Prats, coordonnateur de la ­Maison Oxygène, Thomas est fragile. » Sous ses airs de mauvais garçon rompu à la survie parmi les loups, l’homme avait des pieds d’argile. Sur le conseil d’un intervenant, il venait d’entreprendre une thérapie de groupe pour victimes d’abus sexuel. Une autre page noire de son passé qu’il avait tant voulu oublier. « Paraît qu’après les 12 semaines, je serai plus patient, moins anxieux, moins en colère. Ça ne m’aide pas encore, ça me détruit plutôt pendant deux ou trois jours. Les émotions sont tellement fortes que ça me fait vomir. J’en ai jusqu’à la fin de décembre. »

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Sur les 25 hommes qui ont trouvé re­fuge à la Maison Oxygène entre avril 2011 et mars 2012, 7, dont Thomas, avaient subi ce traumatisme pendant l’enfance. D’autres statistiques : vécu carcéral, 7 ; toxicomanie, passée ou présente, 18 ; victimes de violence conjugale, 4. Des hommes battus ? « Oui, on se base sur des rapports de police », dit Manuel Prats. Moyenne d’âge : 38 ans. Total d’enfants hébergés : 49. Et derrière ces chiffres, autant de drames différents. Il n’y a pas de portrait type, ajoute le coordonnateur de la Maison. La descente aux enfers n’est pas réservée aux ex-détenus cocaïnomanes. La preuve en 127 pages : Maison Oxygène : des portes ouvertes sur l’espoir, par Raymond Villeneuve (Québec-­Amérique), publié en 2009 pour les 20 ans de l’organisme. Un livre qui s’ouvrait sur un souhait. Celui ex­primé par le réalisateur André Melançon (La guerre des tuques) et sa conjointe, la comédienne Andrée ­Lachapelle, tous deux porte-parole du Carrefour Familial Hochelaga : voir cette bonne idée prendre l’air ailleurs au ­Québec. André et Andrée ont été en­tendus ; depuis la parution du recueil, des Maisons ­Oxygène ont vu le jour à ­Sherbrooke, à Baie-Comeau, à Ville-Marie au ­Témiscamingue. D’autres ouvriront à ­Chibougamau et à Joliette.

D’origine africaine, Séholo a été travailleuse sociale en France avant d’arriver au Québec. Elle est à l’emploi de la Maison Oxygène depuis deux ans. Son embauche n’est pas un hasard : il existait une volonté d’avoir une femme parmi les intervenants.

Il faut presque parler de miracle, car ces Maisons ne peuvent compter que sur elles-mêmes. L’été dernier, celle de Baie-Comeau, qui survivait grâce à un coup de pouce de la Fondation Alcoa, menaçait de fermer, faute de subventions gouvernementales. En fait, seule la Maison Oxygène « originale » est financée par le ministère de la Santé et des Services sociaux, à hauteur de 200 000 $ par année, dit Yvon Lemay. « Un endroit semblable qui s’adresse aux jeunes reçoit autour de 340 000 $ et, si c’est aux mères avec enfants, entre 500 000 $ et 600 000 $. Ce n’est donc pas équitable. Je suis conscient de marcher sur des œufs en parlant comme ça. Je ne dis pas qu’il faudrait donner moins aux femmes, je ne pense pas qu’­elles reçoivent même assez. Au moins, du côté du gouvernement provincial, notre travail est enfin reconnu (depuis juin 2009). On est à l’avant-garde au ­Canada. Jack Layton est venu un jour nous visiter et il nous a dit : “Ça prendrait une Maison Oxygène à Toronto.” L’Australie aussi s’est intéressée à ce qu’on fait ici. »

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Un mois a passé. Comment allait Thomas ? Il m’a donné rendez-vous dans un café rue Ontario, près de la Maison. Évidemment, il y avait du nouveau. « J’ai signé avec la mère un contrat à l’amiable pour avoir la garde. » Exclusive ? « Non. Les filles sont avec moi du lundi au vendredi et passent la fin de semaine avec leur mère, quand elle peut. Depuis que je suis entré à la Maison, elle est plus “régulière” avec les enfants. » Au quotidien, les choses allaient couci-couça. Assommé la nuit par les médicaments contre la dépression et l’anxiété, Thomas avait toutes les difficultés à sortir de sa torpeur quand une des filles pleurait, ce qui donnait à l’autre le temps de se réveiller. Il arrivait en retard à ses cours d’informatique,  s’endormait en classe, craignait de voir ses prestations de la CSST coupées. Trimballées de la Maison à l’appartement de leur mère et à celui de leur grand-mère en banlieue (« Ça va mieux avec mes parents. »), ­Maggie et Mackenzie étaient nerveuses, irritables. « J’en ai déjà laissé une pleurer pendant 10 minutes parce qu’elle ne voulait pas dormir. Ç’a été les 10 minutes les plus longues de ma vie. J’ai jamais eu de patience avec personne, sauf avec elles. Elles me mènent par le bout du nez », a-t-il ajouté, un sourire plissant son visage de boxeur. Un rayon de soleil traversait les nuages au-dessus de sa tête quand il a parlé du baptême de ­Mackenzie, qu’il organisait pour le mois suivant et qui allait être célébré dans une salle du Carrefour Familial Hochelaga. « J’avais un budget de 100 $, je suis rendu à 600 $ : le gâteau, le traiteur, le prêtre… » Et l’argent ? « J’avais mis des sous de côté pour aller fêter mon diplôme en République dominicaine l’an prochain. Pour me récompenser. Mais le baptême est plus important. Le Sud, ce sera pour une autre fois. »

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Il y a trois mois, Miguel et son fils Gédrik étaient pris dans la tempête et cherchaient un port pour s’amarrer. Aujourd’hui, le papa a remis de l’ordre dans sa vie, et s’apprête à repartir avec fiston.

Je n’ai jamais revu Thomas.

Il a connu une fin d’année assez compliquée, m’a expliqué Séholo, l’intervenante qui a rempli sa fiche de premier contact et réalisé l’entrevue d’évaluation. Oui, comme prévu, il a célébré le baptême de Mackenzie. Puis, mauvaise surprise : il a dû partager une chambre avec un autre père, car « on a eu un problème de pu­naises », dit Séholo. Plus grave : « Thomas donnait l’impression qu’il ne se sentait pas capable de s’occuper de ses filles. C’était assez flagrant car, tout le temps de son accueil, elles ne sont venues ici que très rarement, alors que tout avait été organisé avec la garderie… Avant Noël, il s’était mis d’accord avec la maman pour la garde partagée. Il lui avait demandé de s’impliquer davantage sinon il ferait appel à la DPJ. J’ai su que les enfants étaient retournées chez son ex. C’est à ce moment-là, en janvier dernier, qu’il est parti précipitamment, sur un coup de tête. »

Thomas a refait surface, au téléphone, à deux reprises, en mars puis en août dernier. Il voulait savoir s’il pouvait retourner à la Maison, a demandé un rendez-vous pour le lendemain. Et ne s’est pas présenté. Est-ce un échec ? Pour Yvon Lemay, c’est simple : « Il a rappelé. C’est positif. Il sait qu’on est là s’il a besoin de nous. Mais on ne fait pas de miracles en trois mois. Un homme qui arrive ici à terre ne repart pas au sommet de l’Everest. Il y a des hauts et des bas. La vie, ça ne se mesure pas avec une règle. » Puis, il raconte un cas qui l’émeut encore : « Un gars est arrivé à la Maison avec un bébé aux couches. Il vivait une rupture difficile. Il s’occupait très bien de son enfant. Au bout de trois mois, il est reparti. Ça n’avait pas l’air d’une réussite formidable. Des années plus tard, on frappe à la porte, c’était lui, avec son fils rendu à six ans. Il voulait nous le présenter, nous informer qu’il avait arrêté de consommer et qu’il s’était trouvé un emploi. Il était venu nous dire qu’on avait été importants pour lui. »

Dans le travail social, le résultat ne s’évalue pas sur le moment, ajoute Séholo. « Quand j’ai parlé à Thomas il y a quelques mois, la situation qu’il me décrivait était la même qu’à son arrivée en septembre 2011. Je pourrais me dire que c’est un échec, car on n’est pas allés au bout de l’accompagnement. On a fait ce qu’on pouvait, après ça dépendait de lui, de ses décisions. En même temps, ce qu’on a pu lui dire pendant les mois qu’il a passés ici, il peut le mettre en application. C’est sûr que ce qu’il a vécu à la Maison va porter ses fruits. Quand ? C’est la question. Mais je sais que ça n’a pas été en vain. »