Les filles et l’argent

Ça ne fait pas des lunes que les femmes gagnent leur propre argent. Et leur grand désir d’autonomie leur joue parfois des tours… surtout quand elles sont en amour.

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Photo: Plainpicture / Kniel Synnatzschke

Du fric à elles, les Québécoises n’en ont jamais eu autant.

Super diplômées, elles sont de plus en plus nombreuses à décrocher des emplois payants, à s’acheter seules une maison, à investir, à fonder des entreprises. Même que la proportion de filles appartenant au club des plus fortunés du Québec – le fameux 1 % – augmente sans cesse depuis 1980. Idem dans le reste du Canada et aux États-Unis, où le nombre de millionnaires et de milliardaires à talons hauts bat des records. En fait, les femmes contrôlent maintenant le tiers des actifs financiers en Amérique du Nord. Et ce n’est qu’un début, prévoient les spécialistes.

Quand on pense que, il y a tout juste 50 ans, Raymonde attendait la paye de Gérard pour acheter du lait et du beurre, c’est tout un exploit.

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Bien sûr, il y a eu des Québécoises riches et indépendantes dans le passé. Louise de Ramezay, par exemple, en menait large dans l’industrie du bois au 18e siècle. La célibataire possédait plusieurs scieries qu’elle portait à bout de bras. Aussi, au début de la colonie, Marie-Catherine Peuvret a dirigé la seigneurie de Beauport après la mort de son mari, au grand déplaisir des curés et des notables du temps.

Reste que, jusqu’à récemment, la grande majorité des femmes était privée d’autonomie financière. « C’est l’homme qui prenait les principales décisions », rappelle l’historienne Denyse Baillargeon, de l’Université de Montréal. Au mieux, l’épouse avait le mandat de gérer les dépenses du ménage à partir de l’argent que voulait bien lui verser son mari. Il a fallu attendre le programme fédéral d’allocations familiales, en 1945, pour que la Québécoise reçoive pour la première fois un chèque à son nom. « Et encore, il était accompagné d’un dépliant lui expliquant comment en disposer de façon responsable ! »

Ces siècles de dépendance économique influencent encore le rapport de la femme moderne à l’argent, soutient la sociologue canado-suisse Laurence Bachmann. Elle en a pris la pleine mesure en préparant sa thèse de doctorat sur les couples et le fric, dont elle a tiré l’ouvrage De l’argent à soi (Presses universitaires de Rennes, 2009).

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« Elles se sentent interpellées de manière extrêmement brûlante par la question du partage des dépenses – bien plus que leur conjoint. Elles ont été si nombreuses à me contacter pendant et après ma recherche que j’ai songé à me convertir en thérapeute ! »

La sociologue a découvert que ses participantes éprouvaient davantage le besoin de marquer ce qu’elles avaient gagné comme de l’argent à elles. « Parfois même de manière assez défensive, remarque-t-elle. Comme si le fait d’avoir accès à des ressources matérielles n’était pas encore une évidence, alors que ce l’est pour les hommes. »

Au quotidien, ça passe par toutes sortes de stratégies : épargnes qu’on cache à chéri ; calculs laborieux pour déterminer qui doit combien à qui ; compte bancaire à part du compte commun. Stratégies qui, parfois, paraissent un peu absurdes et gratte-cennes aux yeux du conjoint.

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Gérer ses avoirs chacun de son côté est particulièrement populaire chez les jeunes couples au Québec, révèlent plusieurs sondages. Certains prennent même rendez-vous séparément avec leur conseiller financier. « Une manière de dire : “Je ferai bien ce que je veux avec mon salaire, ça ne te regarde pas” », analyse la sociologue Hélène Belleau, professeure à l’INRS. Elle vient justement de terminer une vaste enquête sur la vie économique des couples québécois, dont les résultats seront publiés à l’automne.

« Pour les filles, mais aussi pour les gars, le désir de ne pas être contrôlé par l’autre est très fort. Ils veulent être totalement autonomes. » Surtout après avoir vu leurs parents ou leurs grands-parents se déchirer à propos de l’argent pendant les procédures de divorce…

Hélas, ces élans d’indépendance se font surtout au détriment des femmes, constatent les spécialistes. « Par fierté, au nom du principe d’égalité, certaines assument toutes les dépenses moitié-moitié, même quand leur revenu est beaucoup moins élevé que celui de leur conjoint », observe Hélène Belleau.

Ce qui est souvent le cas, puisque les filles sont généralement moins bien payées, y compris pour un travail identique ou équivalent à celui de leur voisin de bureau. L’écart se creuse encore plus quand arrivent les bébés, les mères étant (beaucoup !) plus nombreuses à mettre leur carrière sur une tablette. Ou à travailler moins pour s’occuper des héritiers. Au sein d’une famille avec trois enfants, par exemple, le revenu de madame équivaut à 57 % de celui de monsieur, en moyenne…

Or, les disparités de revenus dans le couple font souvent naître des malaises. Même lorsqu’on s’est entendus pour tout mettre ensemble, sans chipoter sur combien est à qui, ou qu’on partage les dépenses au prorata des salaires. « On a beau dire, on n’oublie jamais d’où vient l’argent », dit la sociologue.

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Ce qui fait que les moins nantis peuvent développer l’impression d’être en dette, comme l’a exprimé une participante à l’une de ses études. La jeune femme

avait réduit ses heures pour s’occuper de son enfant et des tâches domestiques, et se permettait de piger dans le compte conjoint de temps à autre pour des trucs personnels. En se promettant toutefois d’« essayer probablement de rembourser plus tard, si je peux ; je vais peut-être me faire une liste ».

D’autres limitent au maximum leurs dépenses, de crainte d’essuyer des : « Avais-tu vraiment besoin d’une autre paire de godasses ? » et privilégient plutôt les besoins de leurs canetons (voir La famille d’abord, ci-contre).

Bref, beaucoup de Québécoises préféreraient se faire couper un bras plutôt que de demander une cenne à leur chum. « Sauf que, ce faisant, elles se privent de la solidarité familiale, affirme Hélène Belleau. Et ça les appauvrit. Les conséquences peuvent être dramatiques advenant une rupture. »

Surtout si, comme beaucoup de couples au Québec, elles vivaient en union libre. C’est que le Code civil du Québec ne reconnaît pas encore aux conjoints de fait le droit à la pension alimentaire et au partage du patrimoine familial, à moins d’avoir signé un contrat de vie commune.

Une situation qu’Hélène Belleau dénonce sur toutes les tribunes. Elle a d’ailleurs collaboré au projet de réforme dont vient d’accoucher le Comité consultatif du droit de la famille, mis sur pied dans la foulée du fameux procès de Lola contre Éric. En gros, le groupe propose que celui ayant mis sa carrière en veilleuse pour s’occuper de la marmaille soit dédommagé financièrement par le plus riche du couple.

« Au fond, être autonome, ça ne veut pas dire faire ses trucs chacun dans son coin, estime-t-elle. Il y a moyen de trouver des arrangements qui ne lèsent personne. »

La famille d’abord
La frivole qui fait chauffer la carte de crédit pour un énième sac à main ? Un stéréotype injuste, soutient Laurence Bachmann, qui a réalisé une étude sur les priorités financières des deux sexes. « Au contraire, les dépenses des femmes sont généralement très axées sur le bien-être collectif : éducation, nourriture, vêtements pour les enfants, accessoires de cuisine… Elles sont socialisées pour penser aux autres. Selon mes observations, les hommes se sentent davantage légitimés d’investir dans leurs propres loisirs. » Un de ses participants avait même puisé dans l’argent du ménage pour se payer un vélo à 2 000 $, sur la base que toute la famille allait profiter de sa bonne humeur s’il se remettait au sport… Prudence, toutefois : les travaux de la sociologue ont été menés en Suisse. Il se peut que l’organisation économique des couples diffère au Québec. Il existe très peu de données récentes sur la question du « qui paie quoi » chez nous, mais les résultats d’une enquête lancée par la sociologue Hélène Belleau l’an dernier combleront ce vide à la fin de l’automne. Châtelaine y reviendra !

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