Reportages

Malala: un attentat, deux points de vue

Les Pakistanais sont divisés.

Photo: Presse Canadienne

Trois hommes sont montés à bord de son autobus scolaire puis lui ont tiré une balle dans la tête et une autre dans la nuque. Le crime de Malala Yousafzai, 15 ans : avoir critiqué les talibans qui veulent empêcher les filles d’aller à l’école. Notre collaboratrice, qui habite Islamabad, a pris le pouls de la population après l’attentat. Étonnant !

L’attentat a eu lieu le 9 octobre. Et Malala, hospitalisée dans un établissement spécialisé de Birmingham, en Grande-Bretagne, se rétablit tranquillement. Mais son pays, lui, semble plus divisé que jamais.

« Elle est le symbole des infidèles et de l’obscénité. Si elle survit, nous l’attaquerons de nouveau », a déclaré Ihsanullah Ihsan, porte-parole de Tehrik-e-Taliban, le groupe taliban pakistanais qui a fièrement revendiqué l’attentat contre la jeune fille.

« Cette agression expose la face sauvage des talibans », a écrit Syed Fazl-e-Haider, chroniqueur au quotidien pakistanais Dawn, dans un texte repris par le New York Times. « Des milliers de Malala sont victimes de leur idéologie haineuse quand ils interdisent les campagnes de vaccination antipolio sous prétexte qu’elles abriteraient un réseau d’espionnage. »

Fille d’un directeur d’école déterminé à lui donner tous les moyens de faire s’épanouir son intelligence, Malala n’est pas une ado pachtoune comme les autres. À 11 ans à peine, elle tenait un blogue (Journal d’une écolière pakistanaise, sous le pseudo de Gul Makai) sur le site ourdou de la BBC. En décembre 2011, le gouvernement pakistanais lui décernait le premier Prix national de la jeunesse pour la paix et nommait une école à son nom ; la même année, elle avait été mise en nomination pour l’International Children’s Peace Prize de l’organisation néerlandaise Kids Rights Foundation.
Ces jours-ci, au Pakistan, les dirigeants et les classes aisées décrient l’attentat d’une seule voix. Les gens de la classe moyenne et les pauvres, eux, nuancent, même s’ils se disent majoritairement en faveur de l’éducation des filles. Il nous a fallu trois jours pour trouver quelqu’un qui n’épice pas sa compassion pour Malala de lourds soupçons. Les Pakistanais – et les Pachtounes en particulier – se méfient de l’Occident en général et surtout des Américains. Et ils voient des complots partout.

À l’Université de Peshawar, une partie des étudiants croient la jeune fille victime d’une conspiration visant à justifier les attaques de drones américains, très impopulaires dans le pays. D’autres soutiennent que l’attentat vise à préparer le terrain pour d’imminentes opérations militaires. D’aucuns encore insinuent même que Malala est un poulain dressé par les États-Unis. « Ce n’est pas elle qui écrivait son journal, affirme Sobia, une institutrice. J’ai entendu dire, de source fiable, que son père est derrière et qu’il travaille pour la CIA. »

« Les gens savent bien que Malala est une écolière ordinaire façonnée et élevée en symbole par l’Ouest et les médias pakistanais, qui sont commandités par les États-Unis et Israël », dit Arif Yousafzai, journaliste pour la chaîne Pakistan Television Corporation (PTV).

Les défenseurs de cette théorie soutiennent que les assassins auraient volontairement raté leur cible. « Les Américains ont utilisé quelqu’un de chez nous pour faire le coup, avance Akhtar Sherin, un médecin de Kohat. Je n’ai aucune sympathie pour les talibans, des gens au QI peu élevé qui font exactement ce que les États-Unis leur demandent de faire. »