Société

Un village féministe en Éthiopie

En Afrique de l’Est, des villageois éthiopiens bousculent les règles en abandonnant droit coutumier et patriarcat. Dans cette communauté féministe en pleine brousse, les femmes sont les égales des hommes.

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Livres de biologie à la main, des jeunes sortent de l’école. Ils n’ont que quelques dizaines de mètres à parcourir pour rentrer chez eux, après avoir esquivé âne, chèvres et bœufs. Une scène typique de l’Éthiopie ? Au premier abord seulement, car ici, le groupe d’étudiants compte des gars ET des filles. Peu fréquent dans un État où moins de la moitié des fillettes accèdent à l’école primaire. Mais à Awra Amba – littéralement le « haut de la colline » –, au cœur des montagnes verdoyantes de la région Amhara, à 500 km au nord de la capitale Addis-Abeba, on n’est pas tout à fait en Éthiopie.

Qu’est-ce donc que ce village pas comme les autres ? C’est une communauté de 414 âmes fondée de toutes pièces dans les années 1970 par un visionnaire du nom de Zumra Nuru. Chapeau vert fluo toujours vissé sur le crâne, l’homme approche les 70 ans. Awra Amba, c’est son bébé.

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Des garçons qui portent des charges, des filles qui vont à l’école. Ça détonne en Éthiopie.

« La solidarité est l’un de nos principes les plus importants. C’est pour cela que nous travaillons en coopératives. Que ce soit pour le tissage ou l’agriculture, tout le monde se partage à égalité les bénéfices à la fin de l’année », dit le paysan philosophe, assis au pied du grand arbre qui domine la place du village. La communauté ne reconnaît aucun jour férié et l’organisation de la semaine est précise : cinq jours sont dévolus au travail coopératif, une journée à l’aide aux aînés, qui disposent d’une petite maison de retraite. Le septième jour est libre. « Nous avons connu tellement de difficultés pour vivre en liberté que nous travaillons tout le temps pour ne pas perdre ce que nous avons. »

Au fil du temps, les relations avec les voisins se sont apaisées et ceux-ci viennent même utiliser le moulin à grains du village. Mais la présence d’un garde armé qui suit en permanence Zumra Nuru traduit encore une certaine méfiance envers le fondateur d’Awra Amba. « Même s’ils nous respectent de plus en plus, les gens de la région n’ont pas envie de voir nos idées s’appliquer chez eux, ajoute-t-il. Beaucoup considèrent que nous ne faisons pas partie de la culture éthiopienne. Les choses bougent dans le pays, mais la route est encore très longue. »

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Des succès tangibles
Tshehay Gemar est institutrice. À 20 ans, responsable du jardin d’enfants, elle s’occupe d’une trentaine de tout-petits, garçons et filles, qui prennent place chaque matin sur les bancs en pierre de la classe. Le confort est spartiate, les jeux peu nombreux, et les quelques livres destinés à l’apprentissage de la lecture ne sont pas en amharique, langue du pays, mais en français ou en néerlandais – don de visiteurs étrangers. Mais l’endroit n’en demeure pas moins attrayant. « Dans la région, des enfants de trois ans se retrouvent à la tête d’un troupeau de vaches, toute la journée. Ils ne reçoivent aucune éducation formelle. Ici, c’est différent », explique Tshehay, devant une armée de bambins au garde-à-vous, à qui l’on enseigne la discipline. L’institutrice en blouse blanche ne hausse pas la voix, mais sa grande taille et sa carrure impressionnent les enfants, qui prennent très au sérieux leur scolarité. « Je leur répète que l’école constitue ce qu’il y a de plus important pour eux, leur principale chance. Moi, ça a changé ma vie. »

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Ailleurs dans ce pays de 94 millions d’habitants, les filles de 20 ans ont déjà un époux et des enfants, et ne peuvent plus étudier depuis bien longtemps. Tshehay, elle, n’a même pas de petit ami, une liberté impensable en terre amhara. Car même si le Code de la famille éthiopien a fixé l’âge légal du mariage à la majorité, la pratique des unions précoces demeure très courante dans la région : une fille sur deux serait mariée avant 15 ans, selon des estimations. Une coutume dont s’est débarrassée la communauté en désacralisant l’union maritale. Ici, il n’y a ni fête ni dot : le mariage se résume à la signature d’un document officiel, et ce, à partir de 19 ans pour les filles et de 20 ans pour les garçons, sans que les familles aient voix au chapitre.

Pas de chasse gardée
Trissew Fente s’est mariée à 19 ans avec un garçon de son âge. Aujourd’hui dans la trentaine, la jeune femme a trois enfants et n’envisage pas de tomber enceinte de nouveau. Et pour cause : à Awra Amba, on ne fait pas plus de trois ou quatre petits, les terres à se partager étant limitées. Trissew prend donc la pilule, comme moins d’un quart seulement des Éthiopiennes. Mais le planning familial est loin d’être la seule avancée du village. Sans tabou, la mère de famille évoque un fléau national : « Chez nous, il n’y a pas d’excision. Nous ne pratiquons pas cela sur nos filles, parce que, au moment d’accoucher, cela pose énormément de problèmes. Et puis, beaucoup de femmes meurent à cause des mutilations subies pendant leur enfance. » Même si depuis 2005 l’excision est condamnable en Éthiopie, l’Unicef estime que près des deux tiers des 40 millions d’Éthiopiennes en sont encore victimes, l’un des plus forts taux au monde.

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Les villageoises sont nombreuses à travailler comme tisserandes, métier pourtant traditionnellement réservé aux hommes.

« Les autres Éthiopiens nous prennent souvent pour des fous, mais ce sont leurs coutumes qui sont mauvaises », poursuit Trissew, tout en s’affairant sur son métier à tisser. Car la mère de famille est aussi tisserande, activité d’ordinaire réservée, en Afrique, aux hommes. La besogne est physique, mais la jeune femme, petite et menue, s’en sort aussi bien que ses voisins dans la grande salle de tissage du village. « Il n’y a pas de métier d’homme ni de métier de femme. Si je suis capable de tisser, alors je tisse ! »

À la maison, les tâches ne se répartissent pas selon le sexe, mais en fonction des capacités de chacun. On croise ici et là des villageoises maniant la charrue pour labourer la terre, des hommes en train de donner le bain aux enfants ou de préparer l’injera (crêpe à base d’une céréale locale, le tef). Avec certaines limites toutefois. « Les enfants n’aiment pas l’injera de mon mari, ils la trouvent moins bonne que la mienne ! Je préfère qu’il se contente de préparer la sauce, je m’occupe du reste. Il n’y a pas de chef à la maison, sauf dans la cuisine ! » précise, amusée, Trissew, dont le mari œuvre sur une machine à coudre dans une petite usine textile d’une ville proche. « Faire un travail de femme ne change pas mon sexe. Cela change mon ignorance », l’une des devises de la communauté, prend là tout son sens.

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Une nouvelle façon de vivre
La légende veut que Zumra Nuru ait conçu cette utopie dans son enfance, témoin des inégalités entre sa mère et son père. Mais ce n’est qu’en 1972 que, au contact de musulmans libéraux, il donne corps à sa vision et recrute quelques compagnons. Les débuts sont difficiles, Zumra souhaite s’émanciper des carcans religieux orthodoxe et musulman, tous deux présents dans la région. Il prône une spiritualité nouvelle, un dieu unique, appelé simplement « Créateur ». Sans lieu de culte, car pour lui la foi est de l’ordre du privé. Cela lui vaut l’hostilité des villages voisins qui le perçoivent comme un danger pour l’équilibre social. La communauté est menacée de mort et chassée. Errance et disette réduisent ses rangs, et il faudra attendre l’an 2000 pour que l’État reconnaisse son droit à la terre. Depuis, le village ne cesse de s’agrandir et se compose aujourd’hui d’une centaine de familles, toutes séduites par le mode de vie proposé par Zumra Nuru.

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Zumra Nuru sait à peine écrire son nom. Mais il est le fondateur et le père spirituel de ce village qui se fait une fierté d’éduquer les filles comme les garçons.