Agressions sexuelles: combien de victimes pour être crues?

Bill Cosby coupable d’agressions sexuelles? Fort bien. Mais après tout ce temps, après autant de victimes? La victoire laisse un goût amer…

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Photo: Dominick Reuter/AFP/Getty Images

À l’époque de mes études en droit, dans les années 1980, je mesurais avec étonnement à quel point les femmes revenaient de loin. Les lois comme l’appareil juridique avaient pris un temps fou à s’ajuster et à formaliser l’égalité entre les hommes et les femmes. Certains archaïsmes dataient d’à peine quelques années.

C’est seulement en 1971 – dix ans tout juste avant mon entrée à la faculté de droit! – que les femmes ont obtenu le droit d’être jurées au Québec, dernière province avec Terre-Neuve à lever cette interdiction. Et il avait fallu un geste spectaculaire pour que ça bouge : sept militantes du Front de libération des femmes avaient sauté dans le box des jurés au procès du felquiste Paul Rose en criant « Discrimination! » et « La justice c’est de la marde! ». Cela leur valut un emprisonnement de quelques semaines… et une victoire!

Je me pinçais aussi devant le « deux poids deux mesures » qui avait autrefois sévi, jusqu’à sombrer dans la caricature. Par exemple, le Code civil stipulait que l’épouse qui voulait se séparer de son mari infidèle devait prouver au tribunal que celui-ci « tient sa concubine dans la maison commune ». Heureusement, bien des juges ont interprété largement cette idée de domicile commun au bénéfice de l’épouse. Mais il reste que cette exigence légale a tenu jusqu’en 1954! Bien sûr, l’épouse adultère ne pouvait revendiquer la pareille. Son comportement soulevait plutôt l’indignation et était sévèrement jugé par les tribunaux.

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Quelle époque de dinosaures! Car pour l’étudiante que j’étais, l’affaire était désormais entendue : présumer de l’incompétence juridique des femmes ou leur assigner des conditions invraisemblables pour faire valoir leurs droits relevaient maintenant d’un monde disparu au Québec. Et pas seulement ici. Partout, le droit contemporain s’adaptait. Il ne restait d’outrancier que la lecture que des intégristes faisaient de dispositions anciennes – par exemple, ce passage du Coran qui dit qu’il faut le témoignage de deux femmes pour valoir celui d’un homme. Mais là aussi, des juristes modernistes s’en mêlaient en brassant les traditions.

Mon optimisme était néanmoins teinté de réalisme. Je savais bien que les discriminations n’allaient pas disparaître du jour au lendemain, mais au moins le système juridique et les lois changeaient. Les mentalités et les agissements forcément allaient suivre.

Quelque 35 ans plus tard, je me réjouis que le mouvement #MoiAussi soit précisément de cette teneur : bousculer agissements et mentalités. Les femmes dénoncent haut et fort, collectivement et surtout sans relâche, ce qu’elles trouvent inacceptable. Harcèlement, insinuations, inconduites, agressions…, tout le large éventail des paroles et des gestes non-désirés à caractère sexuel y passe. C’est une formidable prise de parole.

Oui mais, quelle est donc la valeur de cette parole? Quelle reconnaissance lui est accordée par les lois et par le système de justice, particulièrement quand cette parole est individuelle?

Parce que je constate, avec consternation, que c’est seulement en groupe que les femmes arrivent à ébranler les hommes qui auraient eu à leur endroit des gestes déplacés, voire violents.

Au Québec, pour s’en prendre à un homme aussi important que Gilbert Rozon, neuf femmes se sont senties tenues de sortir ensemble sur la place publique, se doutant bien que séparément, elles ne faisaient pas le poids.

Aux États-Unis, le cas du producteur de cinéma Harvey Weinstein a beau avoir déclenché le mouvement #MeToo, il repose toujours dans les limbes. Depuis octobre dernier, une centaine de femmes l’ont publiquement accusé, les enquêtes policières ouvertes contre lui se sont multipliées, mais il n’est toujours inculpé de rien.

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Certes, il y a eu l’affaire Larry Nassar, médecin américain assigné à l’équipe nationale féminine de gymnastique artistique aux États-Unis. En début d’année, il a été condamné à plus de 175 ans de prison. Cette peine s’ajoute à d’autres, aussi fortes, fixées dans le cadre de deux procès pour agressions sexuelles qu’il a commises. Mais il a pu sévir pendant des années avant qu’enfin la justice bouge. De 1992 à 2016, il a fait… 265 victimes : enfants, adolescentes et jeunes femmes.

Mesurons-nous l’ampleur de ce chiffre : 265! Au fil du temps, nombre de ses victimes l’avaient pourtant dénoncé aux autorités de qui il relevait, et ce dès 1997. Mais on ne les a pas crues, certaines ont même été tenues de s’excuser auprès de lui des rumeurs qu’elles propageaient à son sujet!

Et maintenant Bill Cosby. Immense vedette qui est sur la sellette depuis des années. Le New York Magazine a même affiché en une, à l’été 2015, la photo de ses 35 dénonciatrices. On estime aujourd’hui qu’il aurait agressé une cinquantaine de femmes.

Un premier procès à son encontre avait été annulé l’an passé en raison de la division du jury. Mais vendredi dernier, il a enfin été reconnu coupable d’agression sexuelle. Contre une femme, Andrea Constand. Une seule. Car pour les autres, selon le droit américain, le passage du temps a fait en sorte que leurs cas étaient prescrits (au Canada, les gestes de nature criminelle ne sont pas prescriptibles). Toutefois, cinq d’entre elles ont pu témoigner au procès, ce qui aurait aidé la cause de madame Constand. Au prononcé de la condamnation de Cosby, l’avocate de ces témoins s’est d’ailleurs réjouie: « Finalement, les femmes sont crues! ».

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Mais pourquoi « une femme est crue » ne peut-il pas suffire?

Donc, avons-nous avancé par rapport au passé? La crédibilité des femmes est toujours écorchée dans le système judiciaire. En matière sexuelle, une femme seule se butera à bien des embûches, de la première évocation du problème auprès de gens en responsabilité jusqu’au jugement final.

En fait, même deux femmes, ce n’est pas assez pour valoir la parole d’un homme. C’est quand on en rajoute – la dizaine, la cinquantaine, la centaine… – qu’une affaire est vraiment prise au sérieux.

Et encore, rien ne garantit que le prédateur écopera. Le système de justice repose sur la preuve tangible et la confrontation, ce qui sied mal aux spécificités des gestes à caractère sexuel, même si juges, policiers, procureurs se montrent plus compréhensifs aujourd’hui qu’hier. Ils le font toutefois à l’intérieur d’un cadre figé, archaïque en ces matières.

D’où l’intérêt de la proposition faite le 8 mars dernier par la députée Véronique Hivon, co-chef du Parti québécois, de créer une chambre de la Cour du Québec spécialisée dans les violences sexuelles et conjugales, qui permettrait d’ajuster les façons de procéder dans ce genre de dossier.

Il ne s’agit pas de sortir du cadre, mais de le bouger : une autre manière de sauter dans le box! Car il s’agit toujours d’égalité : qu’en soi, le poids d’une voix de femme finisse par vraiment valoir celui d’une voix d’homme.

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Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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