Pour que cessent les tueries : le combat de Heidi

Heidi Rathjen se destinait à une carrière d’ingénieure. Le 6 décembre 1989 sa vie a pris un autre tournant.

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Qu’est-ce qui pose problème dans le contrôle des armes ?

Depuis que les conservateurs sont au pouvoir, ils ont assoupli la Loi C-68 (Loi sur les armes
à feu
) au point de la rendre plus permissive à plusieurs égards que celle en vigueur aux États-Unis. Là-bas au moins, les armuriers doivent tenir des registres de vente. Plus au Canada, exception faite du Québec. D’un côté, il y a les armes non restreintes (armes d’épaule, carabines, fusils de chasse)et que le public peut se procurer. De l’autre, les armes restreintes (armes de poing et d’assaut) légales, à condition d’être collectionneur ou membre d’un club de tir. Kimveer Gill (tuerie au Collège Dawson), Valery Fabrikant (tuerie à l’Université Concordia) et Richard Bain (attentat au Métropolis contre Pauline Marois) étaient tous les trois propriétaires d’armes restreintes et membres d’un club de tir…

Le hic, c’est que des armes aussi terrifiantes que la AW50, capable de transpercer un véhicule blindé à 2 km, sont légales et considérées comme des armes de chasse non restreintes. « Simple duck gun » [un fusil pour la chasse au canard], selon Stephen Harper ! D’autres, de la famille des Swiss Arms, sont facilement transformables en mode automatique – mitraillette –, prohibé par la loi. Il ne s’agit pas d’armes de précision, mais d’armes de guerre faites pour tuer un maximum d’humains. Ces armes circulent à cause d’un mauvais classement par les importateurs. Au lieu de les retirer du marché comme le voulait la GRC, les conservateurs ont décrété une amnistie pour ceux qui les possèdent !

Comment se fait-il qu’il y ait de tels assouplissements ?

Au pays, le registre des armes à feu a été aboli et ses données effacées en 2012, avec la Loi C-19. Les armes non restreintes ne sont plus enregistrées – celles restreintes le demeurent néanmoins. Les conservateurs ont aussi levé l’obligation pour le vendeur de vérifier la validité du permis de possession avant d’effectuer toute transaction : il n’a qu’à se fier à la bonne foi de l’acheteur. 

Et au Québec?

Ici, l’enregistrement des armes à feu est toujours en vigueur. Parce que, sous le gouvernement de Jean Charest, et avec l’appui unanime de l’Assemblée nationale, le Québec a entamé des poursuites contre Ottawa pour obtenir les données québécoises du registre, dont il veut se servir pour créer le sien. Le gouvernement provincial a obtenu une injonction jusqu’à la fin du procès en Cour suprême, en 2015. De sorte qu’un Québécois qui veut acheter une arme doit systématiquement montrer un permis valide. L’arme est alors enregistrée au nom de son nouveau propriétaire et l’information centralisée au Centre canadien des armes à feu de la GRC. 

Selon vous, les conservateurs sont très proches du puissant lobby des armes…

Oui, car ce lobby est à l’origine du parti réformiste, qui a fusionné avec le parti conservateur en 2003. Beaucoup de ses membres actuels sont d’anciens lobbyistes venus en politique précisément pour freiner le contrôle des armes. C’est le cas de Garry Breitkreuz, député de Yorkton-Melville, en Saskatchewan. Les conservateurs déforment les faits, ignorent les avis scientifiques, enterrent les rapports d’experts comme ceux de la GRC, qui prouvent que le registre est efficace. À titre d’exemple, en 2011 – dernière année où la Loi sur les armes à feu a été mise en œuvre dans son intégralité –, on a connu le plus faible taux d’homicides commis à l’aide d’une arme à feu en près de 50 ans !

Vous avez quitté la Coalition pour le contrôle des armes en 1996. Pourquoi y être retournée 12 ans plus tard?

Comme beaucoup d’autres, je suis revenue devant la menace des conservateurs d’abolir le registre en 2008. Avec des étudiants de Poly, des survivants de la tragédie et des membres de leurs familles, on a formé le groupe bénévole Polysesouvient. Nous travaillons toujours avec la Coalition [dirigée aujourd’hui encore par Wendy Cukier, aussi vice-présidente à la recherche et à l’innovation à l’Université Ryerson], qui agit en tant qu’intervenante dans le cadre du procès devant la Cour suprême. D’ailleurs, la requête du Québec pour forcer le gouvernement Harper à lui transmettre les données québécoises du registre d’armes d’épaule est le résultat direct des pressions de Polysesouvient, qui se bat avec très peu de moyens.

Dans le cas de la tuerie à Poly et de toutes les autres, l’accès aux armes à feu est un facteur déterminant : c’est une arme à feu qui a permis à l’individu de créer autant de dommages. Le contrôle des armes est logique et mesurable : en s’investissant pour la cause, on peut changer les choses. 

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