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Pourquoi je suis en colère depuis l’attentat de Québec

Des gars comme le terroriste de Sainte-Foy, il y en a dans nos médias, sur les réseaux sociaux, dans les commentaires, dans nos inbox. On leur parle, on les confronte, on les dénonce, puis on les ignore, écrit Manal Drissi. Mais leur discours continue à faire écho.

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Photo: Presse canadienne/Aubin Laratte

Photo: Presse canadienne/Aubin Laratte

Contrairement à nombre de mes concitoyens depuis dimanche, je n’ai pas honte d’être québécoise, mais je suis en colère.

J’ai regardé les médias qualifier l’attentat de fusillade plusieurs heures durant, avant de changer timidement de lexique, usant tout de même de guillemets en parlant d’« attentat terroriste ».

C’est normal, m’a-t-on dit. Il faut vérifier. On ne peut pas dire n’importe quoi! Bien d’accord… Si seulement on démontrait une telle rigueur à chaque « fusillade ».

Peu après, on publiait le nom d’un suspect d’origine marocaine avant même que la police ne confirme son statut de suspect. #rigueurélastique

Trop excités d’avoir mis la patte sur un gars qui s’appelle Mohammed. Retour à notre zone de confort.

À LIRE: Pourquoi l’attentat de Québec était à prévoir

Oups. La SQ annonce que Mohammed Belkhadir était un témoin. Un héros. Il se portait au secours des blessés et s’est enfui en apercevant l’arme d’un policier, craignant qu’il ne s’agisse du tireur. La police a fait son travail : elle l’a arrêté et interrogé, puis relâché.

Mais son nom avait déjà fait le tour du monde avec l’étiquette « terroriste présumé ». Même si les médias locaux ont depuis rectifié le tir, impossible d’empêcher le relai de la nouvelle erronée à l’étranger. La Maison-Blanche l’a même utilisée pour justifier le #MuslimBan. Mais hey, au moins on a eu la présence d’esprit de dire « fusillade » plutôt qu’attentat pour éviter de dire n’importe quoi.

Ne restait plus donc qu’Alexandre Bissonnette; vingtenaire, québécois « de souche » et inconnu des policiers. Comment avait-t-il pu en arriver là?

Je me pose la question chaque fois que l’horreur frappe, qu’importe le nom de l’assaillant. Je me questionne sur les mécanismes de la haine, les contextes géopolitiques et sociaux qui l’alimentent. Le besoin de comprendre est intrinsèque à l’humain. Bien que de toute façon, même bien expliquée, l’horreur ne se comprend pas.

Alors que certaines de ses victimes sont encore entre la vie et la mort, Alexandre Bissonnette est décrit dans les médias comme un garçon timide, studieux, sans histoire. Il provient d’une bonne famille et entretient une relation fusionnelle avec son jumeau. Victime d’intimidation à l’adolescence, il n’aimerait pas les immigrants. Je parie qu’il disait même s’il vous plaît et merci, tenait la porte pour les personnes âgées au centre d’achat et donnait son screening à la Guignolée.

Comment peut-on ignorer cette complaisance, ce biais flagrant? Où est le portrait distant que l’on dresse des terroristes non-blancs?

Il a froidement blessé et assassiné des êtres humains (Khaled Belkacem, 60 ans, Azzeddine Soufiane, 57 ans, Abdelkrim Hassane, 41 ans, Aboubaker Thabti, 44 ans, Mamadou Tanou Barry, 42 ans et Ibrahima Barry, 39 ans) dans un acte prémédité, arraché des papas à leurs enfants avec une arme de guerre, par haine. Ses cibles sont pourtant celles qu’on regarde avec suspicion dans les aéroports. Ce sont elles qu’on avait en tête en rédigeant la Charte des valeurs. Elles aussi à qui le maire de Québec a dédié un guide pour mieux s’intégrer en niant du même souffle le problème de radicalisation de la droite dans sa ville.

De sorte que lorsqu’un déxasé d’origine arabe ou de confession musulmane prend les armes et commet l’indicible, on ne se pose pas autant de questions. On a déjà les réponses, prêtes à être distribuées. Le problème, c’est les autres, c’est ailleurs, c’est la religion, c’est l’immigration, c’est le pétrole. On passe au prochain appel.

Pourquoi vouloir à tout prix et au plus vite définir le cas du terroriste de Cap-Rouge comme isolé, alors que des gars comme lui, des Québécois de souche qui vomissent leur mépris des personnes racisées, de la communauté LGBTQ et des femmes, il en pleut? Ils sont dans nos médias, sur les réseaux sociaux, dans les commentaires, dans nos inbox, sur nos walls et dans l’entourage de notre entourage. On leur parle, on les confronte, on les dénonce, puis on les bloque, on se referme, épuisés de toujours défendre nos places.

Je suis, comme nombre d’autres Québécois, en colère face à la complaisance et la mansuétude dont bénéficie la droite populiste, dont la haine se greffe sans vergogne à la liberté d’expression. Si l’on veut s’en prendre à la haine, qu’on arrête de ne daigner la voir que chez les autres.

Lundi soir, j’étais à la vigile montréalaise à la mémoire des victimes. Le premier baume sur mon cœur depuis les attentats. Par milliers, dans le froid et l’obscurité, des Québécois de tous horizons étaient venus se tenir debout contre la haine.

Il était là, mon Québec. Les orteils gelés et les coudes serrés. Celui dans lequel j’ai transplanté mes racines il y a vingt ans. Celui qui m’a élevée dans la célébration de la diversité et le respect de l’Autre.

Hier, j’ai pleuré dans les bras de la solidarité. Je ne vous le cacherai pas, ça a fait un bien immense, parce qu’elle s’était faite discrète ces dernières années. J’ai vu des personnes avec qui j’ai grandi tenir des discours où je faisais figure de problème social.

« Ce n’est pas toi que je vise, tu le sais. »

S’en prendre à l’un de nous, c’est s’en prendre à nous tous. Quand Alexandre Bissonnette a tiré sur ses victimes, il a tiré sur l’ensemble du Québec.

J’exècre qu’on me dise que moi, c’est différent. Parce que je ne porte pas de voile, que je n’ai pas d’accent maghrébin, que je suis « intégrée ».  Alexandre Bissonnete aussi, a un accent québécois, pas de voile et une éducation teintée par les valeurs québécoises.

Sacrament, va falloir qu’on le répète combien de fois que le terrorisme n’a pas de religion ni de couleur ? Que la haine n’a pas de camp ? Va falloir qu’on dénonce combien d’Alexandre sur les réseaux sociaux pour qu’on nous croit quand on martèle que les discours populistes ont un effet direct sur nos vies ?

Tant qu’on les laissera, des chroniqueurs, des politiciens et des citoyens continueront d’alimenter le brasier de la haine et se dédouaneront au nom de la sacrosainte liberté d’opinion. C’est dans le silence de tous que le discours de quelques uns fait écho.

La solidarité qui nous rassemble depuis dimanche n’a pas le loisir de s’évanouir, elle a un Québec à garder uni. Et si les terroristes pensent pouvoir détruire le pont de la diversité avec des AK-47, c’est qu’ils ignorent à quel point on toughe ça longtemps, au Québec, un pont magané.

 

entrevue françoise david portrait 533x800À LIRE: Le bilan de Françoise David

 

 

 

19 commentaires à propos de “Pourquoi je suis en colère depuis l’attentat de Québec

  1. Quelle femme brillante dont la plume trace en lettres de feu et avec justesse ce qui doit être dit, fait, entendu. Je serai de ceux là qui défendent l’Humain et non le primaire primate.

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  2. Merci de cet article. J’ai l’impression qu’on respire enfin d’un grand coup. Portant le voile par conviction, je dois dire que ça n’a pas été facile durant les dernières années avec le climat qui règne parfois. Il y a des hauts et des bas. C’est dommage qu’il a fallu que ce genre d’événement se produise. J’espère que ça pourrait contribuer à un climat dirigé davantage vers le dialogue que vers la confrontation et la violence. Encore une fois, merci.

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  3. Tout cela me rend profondément triste…
    Pour l’examen de conscience des médias on repassera malheureusement. Pas plus tard hier, à peine 48h après l’attentat, TVA tendait allègrement son micro à un raciste haineux sur les ondes de la télévision et à visage découvert. Pourquoi je me demande, ils n’ont visiblement aucune formation pour contextualiser ce type de propos.

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  4. Je trouve que cette fusillade est épouventable, ca n’aurait jamais du arriver. Mais ca aurrait pu arriver n’importe ou dans une université, une garderie, un autre établissement pour femme.Je c rois qu’on ne peux pas enfermer la bonne et la mauvaise information et des fous il y en a partout et nous ne pouvons rien contre ca. Les nouvelles sont en direct toute la journée en diffusant la guerre de l’état Islamique et le dhyad partout dans le monde, et ici nous avons des imbéciles qui vomissent leur haine envers ses groupes. Je crois que c’est très profond et très compliqué et il ne faudrait pas tomber dans un autre régistre en accusant la société Québécoise. De plus il n’y a eu aucun mot pour les parents de ce garcon qui a perdu la tête. Ils doivent être aussi dévasté que ceux qui on perdu un proche, de plus ils auront la honte et la peine pour le reste de leurs jours.

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  5. Comment ca se fait quón nést pas faches quand les musulmans brules lews eglises des chretiens ou quand des enfants soient decapites et des filles violees??? A quoi sáttendre quand on voit des atrocites depuis des annes de leur part? Je me demande!

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  6. Merci. Je n’étais malheureusement pas étonnée quand j’ai appris la nouvelle. Révoltée, mais pas étonnée. Qu’on arrête de tolérer les messages intolérants une fois pour toutes.

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  7. Superbe message qui explique complètement le fond de ma pensée. Merci de l’avoir exprimé.

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  8. Bravo Madame.

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  9. Très bon l’analogie du pont magané 😀

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  10. Des messages comme celui-là, il devrait y en avoir davantage… Je suis tout à fait d’accord. Les attentats ne devraient pas être collés uniquement au peuple musulman ou autres migrants. Il faut accepter ces gens qui tentent de vivre tout simplement. Ce n’est pas en cultivant la haine qu’on arrivera à avoir la paix.

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  11. Superbe texte qui met le doigt sur des biais que nous avons, en effet, dans la couverture d’actes terroristes…

    Bravo et merci!

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  12. Magnifique texte qui fait un bien immense aux yeux, au coeur et à l’âme, qui nous enlève les mots de la bouche, la plume des doigts, que l’on aimerait avoir soi-même écrit.

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  13. Le commentaire le plus juste, le plus lucide, le plus pénétrant que j’ai lu ou entendu depuis le triste événement. Le diagnostic est bon, mais je crains que le remède réside dans l’idéalisme et l’utopie: la bêtise humaine est hélas incurable! La famille Drissi de Rabat, la belle Majdouline en tête, serait fière de toi!

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  14. Vous avez tellement raison! Le CRTC, et les citoyens tout autant, doivent dénoncer toutes les personnes qui vomissent sur l’étranger, l’immigrant, le musulman, la personne différente qui fait peu,r quand ces personnes sont sur les ondes publiques! C’est un privilège que d’avoir accès aux ondes publiques, ce n’est pas un droit! Avoir accès aux ondes publiques doit se mériter. Et être enlevé aux personnes indignes! Toutes et chacune des personnes humaines ont droit au respect. Je m’engage personnellement à dénoncer les propos de ces personnes qui crachent sur l’Autre dans mon entourage, à la radio, dans les journaux et la télévision. Il nous faut tous agir, arrêter de laisser faire…

    à la télévision et la radio poubelle

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  15. Je vous suis depuis un moment depuis la France et à chaque fois que je vous lis je me dis « elle est magistrale »
    Magistrale de littérature, de justesse, de ton, et d’impartialité!
    Bravo et merci de savoir mettre des mots sur nos maux.

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  16. Bravo pour l’article. Tout ce que vous dites est tellement vrai. Combien de fois j’ai entendu dire que les Québécois ne sont pas racistes mais que ce sont les autres qui le sont. Dommage qu’il faille des drames comme celui de Québec pour se rendre compte qu’on doit aussi se regarder dans le miroir.

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  17. Dans ma vie, j’ai décidé de pardonner. C’est la seule façon d’aller de l’avant. Le temps aidant, la volonté y contribuant, la colère s’extirpe de notre coeur. Léger, il construit des ponts de paix.

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  18. Dans ma vie, j’ai décidé de pardonner. Le temps aidant, la volonté y contribuant, la colère s’extirpe de mon coeur. Allégé, libéré, il s’attache à construire de l’unité. Selon moi, c’est la seule façon de faire grandir la société.

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  19. Bravo ! Rien à ajouter.

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