Céline Dion et les Français… il y a 20 ans

Il y a 20 ans, Céline Dion faisait la couverture de Châtelaine – elle l’a fait à quelques reprises. On y apprenait comment elle était devenue «plus qu’une superstar», une véritable idole en France… Avec le recul, on comprend mieux son succès qui perdure sur les marchés francophone et anglophone. Retour sur un portrait intimiste de la chanteuse paru en janvier 1997.

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Après un lent démarrage en France, Céline Dion y est plus qu’une superstar, c’est une idole. Elle a éclipsé Vanessa Paradis et d’autres chanteuses à filet de voix. On a dit même qu’elle influence désormais toute la production musicale dans le domaine des variétés!

Immobile devant une porte close, les traits un peu tendus, Céline Dion attend. À ses côtés, René Angelil, des représentants de sa maison de disques. Personne ne parle. La porte s’ouvre. Le garde du corps de la star – un sympathique géant noir – apparaît, souriant. Aucun danger, la voie est libre : personne ne fume dans la cantine des studios d’Air production. On va pouvoir se mettre à table.

Céline Dion ne risquait rien. Tout le bâtiment a été décrété « zone clean » par Nagui, le producteur (et ex-animateur) de Taratata, la grande émission musicale de la télévision française qui recevait, en octobre dernier, la Québécoise pour la deuxième fois. Mais on n’est jamais trop prudent. L’heure de l’enregistrement, dans les conditions du direct, approche. On ne va pas s’amuser à aller s’enfermer dans des pièces enfumées, surtout au beau milieu d’une tournée européenne qui l’aura conduite dans 33 villes en un peu plus de deux mois.

Pour la première fois depuis le début de la journée, on sent Céline Dion un peu nerveuse. Assise au bout de la table, elle refuse le plat de mozzarella-tomates qu’on lui propose. Jamais de fromage avant de chanter. Et les tomates? « J’peux pas à cause de mon estomac. » Elle ne touchera pas non plus à ses spaghettis au basilic, préférant regagner sa loge où sa sœur avait fait déposer pour elle un pot de soupe. Elle en ressortira transformée, maquillée, coiffée, moulée dans une tenue de cuir noir qui laisse voir son dos et ses frêles épaules.

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L’émission va commencer. La vedette a mis un temps fou à se préparer. On a pris deux heures de retard. Céline Dion doit encore enregistrer un court message pour le Gala de la presse. « On n’a pas le temps. C’est trop long », s’énerve le producteur à bout de patience. Trop tard, c’est déjà dans la boîte. On rejoint le plateau au pas de course. Le public est chauffé à blanc. Générique.

Céline Dion attaque l’émission avec son interprétation d’All by Myself dans laquelle sa voix fait un incroyable bond d’un ton et demi. La foule frissonne. En coulisses, la Belge Mauranne, qui n’a pourtant pas à rougir de son propre organe vocal, est soufflée. Elle plaisante : « Moi en plus, je peux faire le double saut périlleux arrière. »

Aujourd’hui les Français adorent cette voix, surtout lorsqu’elle vibre en français. On l’a souvent dit : Céline Dion est plus qu’une superstar en France, c’est une idole. Les chiffres sont éloquents.

Avec D’eux, le disque taillé sur mesure pour elle par Jean-Jacques Goldman, elle frôle les 3,9 millions d’exemplaires vendus, 1,5 million de plus que Michael Jackson avec Thriller.

Ce record absolu, elle seule semble désormais pouvoir le battre, toujours avec la complicité de Goldman qui est en train de lui ciseler un autre album. D’eux, prévoit-on, devrait demeurer sur les palmarès pendant encore un an ou deux, à raison de 15 000 ou 20 000 exemplaires par mois. Le filon n’est pas près de s’épuiser…

Toutes proportions gardées, Céline Dion est donc une plus grosse vedette en français qu’en anglais. Elle a vendu davantage de son disque D’eux en France que de Colour of Love aux États-Unis. À travers le monde, dans les pays francophones essentiellement, les ventes dépassent les six millions de copies, la moitié du score de Falling into You, son dernier album, sur l’ensemble de la planète. Ajoutons à cela que plus de 200 000 Américains et autant d’Anglais ont acheté Dion chantant Goldman et on se retrouve devant un cas unique dans l’histoire des variétés françaises.

Auréolée de son statut de star internationale, Céline Dion pourrait bien faire à l’occasion quelques caprices. Mais même en coulisses, à l’abri du regard de ses fans, elle reste fidèle à son image. « C’est un cœur sur deux pattes », résume un membre de son équipe. En ce début d’après-midi, notre cœur bipède débarque dans les studios de la Plaine Saint-Denis, à la sortie nord de Paris, vêtu d’un pantalon satiné rose. Céline porte des verres fumés, ses cheveux sont remontés en un approximatif chignon tenu par des pinces. Sous son imperméable marron mi- long, qu’elle ne retirera qu’après une heure de répétition (la peur des courants d’air?), on découvre un pull à rayures roses, vertes et noires qu’on pourrait croire acheté rue Saint-Hubert à Montréal. Mais non : au-dessus du poignet, on distingue un double C. Céline Dion, c’est le look fille ordinaire, mais en Chanel.

En bonne fille pas compliquée, elle distribue les «p’tits becs », embrasse et enlace les gens comme si elle les retrouvait après une longue absence.  Elle a évidemment le tutoiement facile, appelle l’animatrice Alexandra Kazan « ma belle » ou encore « pauvre chouette » quand elle la sent déstabilisée par ses pitreries. Elle fait irruption dans la loge de la rock star canadienne Brian Adams en lui lançant un « Do you remember me? » ironique, puis elle accueille Mauranne par un « salut ma biche » avant de s’assurer qu’elle n’attrapera aucun germe en lui faisant la bise. « T’as pas le rhume toujours? »

René Angelil, de son côté, distribue généreusement les poignées de mains. Celle qu’échangent les musiciens, le personnel de la tournée, est un signe de reconnaissance entre membres d’une même tribu. Elle se donne en trois temps et se termine par un double claquement de doigts. Pendant que sa femme se repose dans sa loge, Angelil joue au backgammon avec Brian Adams.

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Sur le plateau de Taratata, l’atmosphère est détendue, Céline Dion répète ses chansons avec ses musiciens et fignole ses duos avec Brian Adams et Mauranne, qu’elle appelle aussi « mon amour » ! D’entrée de jeu, elle annonce à l’ingénieur du son qu’elle ne chantera « pas au boutte ». Elle n’est pas maquillée, pas arrangée, elle retient sa voix, ferme les yeux, son corps se balance légèrement. Sur les moniteurs, en gros plan, ses traits paraissent plus forts, plus ingrats, et on se surprend à la trouver plus émouvante lorsqu’elle ne cherche pas à s’embellir. Ou à flasher. Alors on l’imagine seule, au milieu d’une scène nue, derrière un long piano noir. Elle en joue très bien mais pas assez bien à son goût, alors ça reste un secret.

Retour à la réalité. Céline Dion se met à faire le clown. Dans un groupe de filles, dans un party de bureau, elle serait sans doute la folle de la gang.

Elle n’arrête jamais, chante « look into my eyes » en louchant, fait des grimaces à la manière de Cré Basile, marche comme la Poune, imite un chauffeur de taxi parisien râleur : «Moi j’aime les haricots. Et les patates pilées, qu’est-ce qu’elles ont mes patates pilées? » Les Français, parfois imperméables à ce genre d’humour, sourient. Dans les gradins, ses trois choristes se tapent sur les cuisses. « Et aujourd’hui, précise Angelil, elle est tranquille. »

On dit généralement que les Français mettent plus de temps que les autres à adopter des vedettes, mais qu’ils demeurent ensuite plus fidèles. Cela se confirme avec Céline Dion. Il est d’ailleurs curieux de penser que la France est le seul pays au monde où la voix de la Québécoise a été un obstacle à sa carrière. En 1983, la petite Dion découverte par Michel Drucker avait connu ses premiers succès avec D’amour et d’amitié composé pour elle pas Eddie Marnay (un million de disques vendus).

Mais en gros, les choses en étaient restées là. C’étaient les années 1980. Les Français n’en avaient que pour les filets de voix : Jeanne Mas, Vanessa Paradis et autres Mylène Farmer sévissaient. Les compagnies de disques ne produisaient que des murmureuses; les chanteuses à voix, en français du moins, étaient jugées vulgaires, ringardes. Piaf et Mireille Mathieu avaient été jetées aux orties… Il aura fallu que Céline Dion interprète Ziggy, casse la baraque à l’Olympia et fasse exploser les ventes avec Goldman pour que s’inverse la tendance.

« Céline Dion a complètement changé la donne, explique-t-on à la direction artistique de Sony. Elle influence désormais toute la production musicale dans le domaine des variétés. On reçoit de plus en plus de cassettes de jeunes chanteuses qui ont de la voix. Et nous sommes beaucoup plus attentifs. »

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Céline Dion influence aujourd’hui la chanson française, mais n’en a jamais écouté. La résistance du marché français l’a longtemps « fâchée », toutefois il ne faut pas voir dans cette frustration aujourd’hui évanouie un quelconque désir de reconnaissance. Pour tout dire, la chanteuse et son mari ne sont guère du genre à éprouver des complexes face à la France. Céline Dion clame son attachement à la francophonie et son bonheur de pouvoir mener de front des carrières en français et en anglais, mais une conversation sur ce thème ne va jamais bien loin. La France ne fait pas partie de son univers culturel. Elle n’éprouve pas pour elle de fascination particulière. « Je n’ai pas grandi là-dedans. Je suis très américanisée », reconnaît-elle. Si Brel, Ferré, Barbara n’ont jamais été sa tasse de thé, elle devine cependant que « le français reste la plus belle langue pour chanter des mots d’amour ». Goldman lui a enseigné comment, en l’amenant à ne pas trop pousser sa puissante voix, à épurer son chant, à gommer ces fioritures à l’américaine qu’on retrouve dans son interprétation de Quand on n’a que l’amour.

Aujourd’hui, elle se sent capable d’apprécier davantage les grands textes.

« Je suis plus sensible à la poésie, à l’histoire, aux belles choses. J’aimerais aller tranquillement à Versailles. » Elle mûrit, la petite Dion.

Pour l’instant cependant, les seuls châteaux qu’elle visite sont les grands hôtels où elle descend. Après l’enregistrement de Taratata, elle et René Angelil regagnent en limousine le Bristol, un grand palace parisien. Devant l’hôtel, les fans espèrent entrevoir leur idole. Les soirs de spectacle, ils sont parfois près de 200. Même aux heures creuses de la journée, on trouve là quelques jeunes filles qui guettent, fébriles, le moment où la Québécoise sortira faire des achats dans les boutiques de luxe du Faubourg Saint-Honoré ou prendre son goûter chez Angélina, un chic salon de thé de la rue de Rivoli.

Tina Turner, Madonna ou Whitney Houston attirent la même faune, mais elles demeurent des stars internationales, des espèces d’abstractions vidéo. Les Français se sont en revanche approprié Céline Dion. Toute la stratégie des responsables du marketing de Sony a été orientée dans ce sens. « On a voulu créer une dimension de proximité en faisant en sorte que Céline soit très présente en France, explique Olivier Monfort, le patron de Sony-France. Son statut de star internationale qui chante en anglais est passé au second plan. C’est un élément qui permet de donner du rêve en plus. Nous avons repositionné Céline pour que les Français la considèrent d’abord et avant tout comme leur vedette à eux, et pas comme une diva pour qui la France n’est qu’un pays parmi d’autres. »

L’opération a été une réussite totale. Désormais même les vedettes françaises veulent la voir. Il n’y a pas si longtemps, Céline Dion n’était pas un phénomène parisien, le Tout-Paris ne cherchait pas sa compagnie. À présent, Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Robert Hossein, le danseur étoile Patrick Dupont ou le comique Christian Clavier demandent à être invités à ses spectacles. Parfois, on manifeste même le désir d’avoir Céline Dion à sa table, pour un dîner. L’invitation n’aboutit jamais. Madame et Monsieur ne sortent pas.

La vie sans histoire du couple fait d’ailleurs le malheur des magazines à scandales. Les journaux sérieux, comme Le Monde, qui lui a consacré une pleine page, trouvent plus de choses à raconter sur Céline Dion que les magazines spécialisés dans les indiscrétions sur la vie des gens riches et célèbres.

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« Sa vie ne connait pas beaucoup de rebondissements. On ne l’a jamais photographiée seins nus sur le pont d’un voilier, parce qu’elle ne prend jamais de vacances. Ce n’est pas une très bonne cliente pour les paparazzi, mais ça peut changer, surtout si elle devient enceinte », dit le chef des informations de Voici, Thierry Moreau.

Ces derniers mois, la presse de caniveau française s’est donc contentée de broder sur le même thème : le profond désir de la jeune femme d’avoir un bébé. Il y a quelques semaines, Voici la disait « à bout de nerfs, à bout de forces ».  « Ce pâle sourire ne parvient plus à dissimuler l’obsession qui la ronge […] Elle ne pèse plus que 45 kilos […] elle reste claquemurée dans sa suite […] incapable de dissimuler son désespoir. »

Elle m’a semblé plutôt en forme, pas bien grosse mais pas spécialement maigrichonne malgré ses problèmes digestifs. « Je suis très nerveuse, mais je garde ça dedans, dit la chanteuse. J’ai pas des problèmes d’estomac pour rien. »

Dans l’entourage de Céline Dion, on n’aime pas trop s’étendre sur ses ennuis de santé. Les médicaments et un régime alimentaire strict ont permis de contrôler sa maladie. Si elle n’est pas guérie, elle n’éprouve plus apparemment de ces violentes douleurs à l’abdomen et à la poitrine qui l’ont contrainte à annuler quatre spectacles en septembre. Une chose semble certaine : on n’en serait pas arrivé là si la chanteuse n’avait pas gardé tout cela pour elle. « C’est une perfectionniste. Elle ne se plaint jamais. Pour qu’elle en parle, raconte un proche, il fallait qu’elle ait vraiment mal. »

Les médecins de Palm Beach, où a été hospitalisée la vedette pendant quelques jours à la fin de l’été, avaient diagnostiqué des « reflux gastro-œsophagiens », troubles digestifs de plus en plus fréquents chez les gens soumis à une fatigue et à un stress intenses. S’il s’agit bien de cela, l’année sabbatique qu’entamera Céline Dion en avril ne pourra lui faire que du bien. Le bébé s’annoncera peut-être dans la foulée. Pour le reste. Les paris sont ouverts : fille ou garçon? Les paparazzi, eux, fourbissent déjà leurs appareils photo.

 


Ce portrait a d’abord été publié dans Châtelaine, en janvier 1997.

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