Parité: l’aveuglement volontaire

Je trouve merveilleux que des partis politiques comme Québec solidaire ou Projet Montréal fassent l’effort de présenter autant de candidates que de candidats aux élections. Cela dit, l’esprit de la parité ne se limite pas aux quotas.

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Gabriel Nadeau-Dubois. Photo: La Presse canadienne

Gabriel Nadeau-Dubois. Photo: La Presse canadienne

Plus ça change…

J’ai lu avec intérêt ce portrait de Gabriel Nadeau-Dubois publié le mois dernier dans L’actualité. Le journaliste Alec Castonguay y dépeint la garde rapprochée du jeune député, composée de collaborateurs de longue date, qualifiant l’ensemble de «G8».

Et qui retrouve-t-on au sein de ce fameux groupe décisionnel? Sept messieurs, une femme. Pour un politicien s’affichant féministe, aspirant à «transformer le Québec [pour] en faire un pays de justice, de liberté et d’égalité», s’entourer ainsi de boys m’apparaît bien incohérent, c’est le moins que l’on puisse dire.

Depuis la publication de l’article, j’attends que quiconque, analyste, commentateur ou chroniqueur politique, soulève cet enjeu. Mais non, c’est passé comme une lettre à la poste. Cette contradiction flagrante, il ne s’est trouvé personne pour la nommer.

Je n’ai pourtant pas rêvé. Un leader politique au sein d’un parti qui s’enorgueillit (avec raison) d’avoir atteint la parité homme-femme côté candidatures s’entoure néanmoins d’une majorité de gars pour le conseiller.

 

… plus c’est pareil

C’est facile de s’indigner devant l’évidence. Par exemple, la plateforme Décider entre hommes (fondée par Marie-Ève Maillé et moi il y a un peu plus de deux ans, mais qu’elle exploite seule depuis septembre 2015) ne s’est jamais privée de taper sur le gouvernement Couillard.

S’il est normal que l’administration en place essuie un plus grand nombre de critiques que l’opposition, ce gouvernement semble particulièrement décidé à tout mettre en œuvre pour les mériter.

Il faut dire que dans son incarnation actuelle, le Parti libéral du Québec n’en finit plus de valser joue contre joue avec le Conseil du patronat et les chambres de commerce, s’éloignant toujours davantage des préoccupations des moins nantis de notre société, une catégorie où les femmes sont surreprésentées.

D’ailleurs, on se souviendra du passage en commission parlementaire d’Alexa Conradi, alors présidente de la Fédération des femmes du Québec, qui avait invité les élus à réfléchir aux répercussions de la «rigueur budgétaire» sur les femmes. Le ministre des Finances, Carlos Leitão, en était resté ébaubi.

Il avait rétorqué que le fait de rédiger un budget constitue un exercice «technique, neutre», avouant implicitement qu’il n’avait aucune idée des effets que ces mesures pouvaient bien avoir sur les femmes. «Pire, qu’il n’y avait même pas réfléchi et qu’il n’en voyait pas l’intérêt», écrit Maire-Ève Maillé dans son essai Acceptabilité sociale: sans oui, c’est non.

Devant de telles aberrations, il peut effectivement devenir tentant de s’écrier que les libéraux n’aiment pas les femmes. Le syndrome du «décider entre hommes» touche néanmoins tous les partis, sans exception, et tous les ordres de gouvernement.

En fait, le problème s’étend à toutes les sphères de notre société, partout où une quelconque forme de pouvoir est disputée, et ce, à gauche comme à droite du spectre politique. Et, de grâce, cessons de croire qu’il s’agit de l’apanage d’une génération vieillissante par rapport à une jeunesse montante.

Le sexisme a la vie dure et penser que tout va se régler en un claquement de doigts grâce à la merveilleuse ouverture des jeunes générations tient de la pensée magique.

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Un passe-droit?

Vous aurez compris qu’il ne s’agit pas ici de mener une attaque en règle, mais bien de parler de l’effacement des femmes. Parce que même les révolutionnaires les plus pressés, pour qui il est de bon ton de dire que l’atteinte de l’égalité est importante, trouvent généralement qu’il y a plus pressant et qu’on s’en occupera lorsque tout le reste sera réglé.

Je ressens un certain agacement quand je repense au fameux portrait de «GND» dans L’actualité. J’en ressens également un quand je repense au soir de sa victoire, en mai dernier, quand le nouveau député de Gouin est monté sur scène entouré de ses boys. Même chose quand un ami me confie l’avoir remarqué lui aussi, mais ne plus y avoir repensé par la suite.

Cette espèce d’aveuglement volontaire lorsqu’il est question de la gauche politique, comme si elle bénéficiait d’un passe-droit ou d’un privilège lui procurant une forme d’immunité, je l’observe régulièrement. Je ne sais pas combien de fois je devrai répéter que de s’en réclamer ne va pas nécessairement de pair avec le fait d’être féministe et d’agir à ce titre. Si j’avais reçu un dollar chaque fois que je l’ai dit, je serais riche.

De la militante de la première heure Louise Latraverse, qui a raconté avoir lavé avec une consœur le plancher de la salle où devait se tenir le lendemain la première réunion du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) de Pierre Bourgault, à celles du printemps érable de 2012, «reléguées dans des rôles de soutien: faire les courses pour les manifestations, préparer les banderoles, donner des soins aux manifestants blessés», on peut dire qu’il reste encore des croûtes à manger avant d’atteindre l’égalité là aussi.

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Voix au chapitre

N’en doutez pas, je trouve merveilleux que des partis politiques comme Québec solidaire ou Projet Montréal fassent l’effort de présenter autant de candidates que de candidats aux élections. Cela demande énormément de travail et c’est loin d’être anecdotique. Je souhaite ardemment que tous les partis adoptent le même objectif. Si on veut une meilleure représentation des femmes en politique, ça commence par là.

Cela dit, l’esprit de la parité ne se limite pas aux quotas. Parce qu’on peut bien élire plus de femmes, mais sans réelle volonté de les inclure dans la garde rapprochée des têtes dirigeantes ou carrément les choisir comme leaders, elles n’auront pas davantage voix au chapitre.

On a beau être en 2017, les femmes, dans toute leur diversité, constituent encore et toujours «une série d’individus qui ont moins de droits que les autres», pour reprendre les mots de l’écrivaine Martine Delvaux, qui a aussi dit que «la parité, c’est un engagement éthique et l’éthique, c’est l’amour de l’autre». L’autre, pas comme dans alter ego, mais bien dans la multiplicité des déclinaisons et possibilités que cela suggère.

Puisque la politique est encore un univers fortement masculin — et très blanc d’ailleurs —, ses leaders, tous partis et convictions confondus, ont le devoir de déjouer la tentation de la facilité consistant à s’entourer de pareils à soi.


Chroniqueuse du mois

marilysehamelin500

Journaliste indépendante, conférencière et auteure, Marilyse Hamelin dirige le blogue féministe La semaine rose. Son premier essai, Maternité, la face cachée du sexisme, vient tout juste de sortir en librairie.

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