Santé des femmes: le travail nous met en danger

Burnout, crise cardiaque, cancer, accident… Nous sommes plus exposées que les hommes à des conditions de travail qui mettent notre santé en péril. Et comme si ce n’était pas assez, employeurs et scientifiques rechignent à prendre en compte nos souffrances.

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Claudette Martin a été caissière pendant 30 ans dans un supermarché du Plateau-Mont-Royal. À sa re­traite, elle s’imaginait fouler le sol de la place Saint-Pierre, sillonner la côte amalfitaine, humer le parfum des champs violets du Vercors… « Je n’ai pas encore fait une croix là-dessus, mais ce n’est pas demain la veille ! Je ne suis plus capable de marcher longtemps. » Ce sont des cliniques qu’elle visite, à la place.

Cette blonde affable et éloquente souffre d’arthrose à la hanche. Une maladie très pénible attribuable au fait d’avoir travaillé si longtemps plantée comme un piquet, sans possibilité de s’asseoir, lui ont affirmé les spécialistes qu’elle a consultés.

Femme sur un lit d'hôpital

Photo: iStock

 

40 heures deboutte !

C’est que, contrairement à leurs con­sœurs d’une bonne partie du monde, les caissières du Canada ne disposent pas de tabouret (le féminin l’emporte ici, puisque seulement 15 % de ces postes sont occupés par des hommes). À la base, les patrons trouvaient qu’être assise, ça faisait paresseux devant les clients. « Des prototypes ont été mis à l’essai dans des épiceries, mais les ­directions ont décidé de ne pas aller de l’avant », indique Denise Cameron, coordonnatrice au syndicat des syndicat des Tra­vailleurs et travailleuses unis de l’alimentation et du commerce (TUAC 500) au Québec. Sans doute parce qu’ils estimaient que ça coûterait trop cher. « Il y a des endroits où les caissières n’ont même pas le droit de sortir de l’espace comptoir, dit Claudette Martin. Je me fais toujours la réflexion : “Avez-vous déjà vu un bureau de boss sans chaise ?” »

Les dégâts causés par une posture debout prolongée sont pourtant prouvés. Inflammation des pieds, varices, durcissement des vaisseaux coronariens, arthrite… La liste est longue. Sans compter que les comptoirs mal aménagés des caisses – trop hauts et trop larges, entre autres – occasionnent des bursites et des tendinites. Ce n’est pas si pénible sur le coup, mais à force de répéter les mêmes mouvements inconfortables pour scanner et emballer des articles, ça use, juge Claudette. « Ça fait aussi mal que de se blesser en soulevant des charges lourdes, comme c’est arrivé à plusieurs commis d’épicerie que j’ai connus. Sauf qu’eux avaient moins de misère à être indemnisés par la CSST ! »

Une situation qui exaspère Denise Cameron. « Je pourrais en parler tout l’après-midi ! » Ça fait 25 ans qu’elle se bat pour faire reconnaître les lésions professionnelles des caissières comme accidents de travail auprès de la Com­mission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST, nouveau nom de la CSST). Presque tous les dossiers sont rejetés. « Les employeurs plaident que les caissières ne passent que le tiers de leur temps à scanner, ce qui ne suffirait pas à leur causer des blessures. Pourtant, elles ne les inventent pas, leurs maux ! » Beaucoup n’osent même pas porter plainte, de crainte de se voir accorder moins d’heures de travail, ou de ne plus obtenir l’horaire qui leur permet d’aller chercher leurs mousses au CPE en fin de journée. « Je pense entre autres à celles qui élèvent leurs enfants seules, précise la syndicaliste. Elles préfèrent endurer plutôt que de s’embarquer dans des batailles. »

 

Où sont les femmes ?

Cette histoire-là, Karen Messing la connaît par cœur. Avec quelques variantes, selon le secteur d’emploi. Après 40 ans à mener des études sur l’impact du travail sur la santé des femmes, l’ergonome et pro­fesseure émérite au Département des sciences biologiques de l’UQÀM observe que les souffrances de celles-ci sont souvent banalisées. En effet, qui soupçonne les périls qu’on court à force de coudre 250 jambes de pantalons par jour, moucher le nez des petits à la garderie, archiver des dossiers ou administrer des injections ? « C’est moins impressionnant que l’ouvrier de la construction qui grimpe sur un échafaudage, explique l’auteure de Les souffrances invisibles –Pour une science du travail à l’écoute des gens, à paraître en septembre au Éditions Écosociété. Il y va malgré le danger – c’est un héros ! Et s’il tombe, personne ne contestera qu’il s’agit d’un accident de travail. Tandis que les risques qu’encourent les travailleuses passent inaperçus, tout comme les douleurs qui en résultent. » La situation est tout de même meilleure qu’il y a 20 ans, quand des « gens importants dans le domaine de la santé » lui répétaient que ses études n’étaient « ni pertinentes ni nécessaires ». Aujourd’hui, ceux qui décident du sort d’une demande de règlement à la suite d’une maladie ou d’un accident sont moins portés à penser que les tâches exécutées par les filles sont forcément plus faciles… Si bien que les deux sexes ont maintenant autant de chances d’être indemnisés, du moins quand il s’agit de problèmes psychologiques ou musculosquelettiques causés par le boulot.

 

 

Infirmière épuisée

Photo: Sean Locke/Stocksy

Mais des aberrations persistent. C’est ce que démontre la spécialiste en droit du travail Katherine Lippel dans un article à paraître en 2017, et dont Châtelaine a obtenu copie. Elle cite l’exemple d’une loi ontarienne adoptée cette année, qui admet désormais l’état de stress post-traumatique comme maladie professionnelle – une première en droit canadien. On applaudit. Sauf que ladite loi ne s’appli­que qu’aux métiers encore largement dominés par les gars : policiers, pompiers, ambulanciers, gardiens de prison… Pourtant, les infirmières sont plus nombreuses qu’eux à subir de la violence et du stress aigu. Un autre « pas en arrière » dénoncé par la professeure de l’Université d’Ottawa, détentrice de la Chaire de recherche du Canada en droit de la santé et de la sécurité du travail : les femmes sont exclues de presque 40 % des recherches scientifiques portant sur le lien entre cancer et environnement professionnel. Tandis que les hommes, eux, sont inclus dans 91 % des études… Et dans les années 1990, c’était pire encore !

Qu’on s’appelle Martin ou Martine, démontrer qu’un cancer a été causé par son travail est loin d’être gagné au Québec. Mais si les chercheurs ne se donnent même pas la peine de mesurer, chez les employées, les conséquences néfastes d’une exposition à certains produits chi­miques, par exemple, comment peut-on espérer présenter une preuve convaincante devant un tribunal ? « Personne ne pense à associer le gagne-pain des femmes au cancer, ni les médecins ni les victimes elles-mêmes, souligne la spécialiste. De toute façon, ils auraient du mal à trouver de la documentation pertinente – souvent, elle n’existe pas. » On ne s’enfarge pas non plus dans les travaux explorant l’impact du boulot sur la santé cardiovasculaire au féminin. « Et ceux qui ont été publiés sont souvent de moindre qualité, du moins en ce qui a trait à l’effet du travail sur la pression artérielle », observe Mahée Gilbert-Ouimet, qui vient tout juste d’obtenir son doctorat en épidémiologie à l’Université Laval.

Pourtant, il y a de quoi s’alarmer. Parce que rien ne tue davantage les femmes que les maladies cardiaques. Et que les rares recherches existantes indiquent que le stress soutenu au travail serait encore plus fatal pour elles, doublant leur risque d’infarctus. « Le fait qu’elles soient sous-étudiées contribue sans doute à ce qu’elles meurent en plus grande proportion que les hommes dans l’année suivant un premier infarctus du myocarde. Ça fait que… réveillez-vous ! » s’exclame la jeune scientifique. Elle-même a prêché par l’exemple en mesurant pendant cinq ans la pression artérielle de 1 200 fonctionnaires féminines de la région de Québec âgées entre 35 et 60 ans – c’était la base de sa thèse de doctorat. Celles qui estimaient que leurs efforts n’étaient pas reconnus à leur juste valeur au boulot, en plus de se taper d’exigeantes responsabilités familiales, présentaient une pression artérielle trois millimètres de mercure plus haute que celles qui n’étaient pas dans cette situation. « Quand on sait qu’une baisse de deux millimètres de mercure de la pression artérielle réduit de 7 % le risque de succomber à une maladie coronarienne, et de 10 % celui d’être emporté par un accident vasculaire cérébral, ce n’est pas à prendre à la légère ! » tient à préciser l’épidémiologiste.

 

La santé mentale écope

Sa thèse confirme aussi ce que bien des femmes savent depuis longtemps : les contraintes à la maison, additionnées à celles du bureau, font grimper la détresse psychologique. Un ticket vers l’épuisement professionnel et la dépression. Ici encore, le féminin l’emporte, car même si les gars des nouvelles générations donnent le bain aux enfants et mitonnent le meilleur veau braisé du monde, ce sont encore ces dames qui raflent le championnat des tâches domestiques. « En moyenne, elles y con­sacrent le double d’heures par semaine », soutient Mahée Gilbert-Ouimet. Mélanie Lefrançois, une autre jeune doctorante, s’intéresse quant à elle aux stratégies de conciliation travail-famille au centre de recherche CINBIOSE à l’UQÀM. Elle a été soufflée de constater que certaines mères vont jusqu’à opter pour un poste de nuit afin de pouvoir s’occuper des petits le jour. Elle a fait cette découverte en suivant pendant deux ans des employés affectés au nettoyage d’équipement de transport de passagers. « J’en ai rencontré qui dormaient à peine quatre heures, parfois pas du tout. Lorsqu’elles tombaient en congé, elles en vomissaient de fatigue. »

Même si leur santé en pâtissait, ces femmes estimaient que ça valait mieux que de demander au patron la permission de s’absenter pour des raisons personnelles, surtout quand leurs enfants avaient des besoins particuliers, note la chercheuse. « Elles ne voulaient nuire ni à leur emploi ni à leur famille. » Un autre détail l’a frappée lors de son enquête sur le terrain : l’acharnement du personnel féminin à nettoyer les équipements jusqu’à ce qu’ils brillent comme des sous neufs, en dépit des pressions exercées pour accélérer le rythme de production. Plusieurs adoptaient des postures inadéquates pour augmenter leur efficacité. « Certains de leurs collègues masculins avaient tendance à penser : “On a moins de temps pour faire la job ? Tant pis, on en fait moins !” Tandis que les filles étaient plus nombreuses à se dire : “Je ne peux pas laisser ça comme ça.” » Par fierté, parce qu’elles se sentaient responsables de la sécurité des passagers, mais aussi parce qu’elles craignaient d’être critiquées si elles bâclaient l’ouvrage. Ces comportements ont été observés par d’autres chercheurs dans divers milieux. Par exemple, dans un restaurant, les serveuses ont tendance à marcher plus vite que les serveurs – et ce n’est pas seulement parce qu’elles sont plus petites. Aussi, les enseignantes prennent des pauses moins longues que les enseignants pendant la journée (et déjà, les hommes ne s’arrêtent pas longtemps !).

Photo: iStock

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« La charge de travail ne semble pas se vivre de la même manière », remarque Jessica Riel, professeure au Département de relations industrielles de l’Université du Québec en Outaouais et membre du centre de recherche  CINBIOSE. C’est elle qui a réalisé l’étude auprès des profs il y a 10 ans, dans le cadre de sa maîtrise. Certes, les deux sexes prenaient à cœur leur métier, mais mettre leurs responsabilités sur le rond arrière pendant un instant semblait plus ardu pour les femmes. C’est peut-être un vieux reste de l’épo­que où elles avaient 10 enfants sur les bras, dont 3 aux couches. « On est habituées depuis tellement longtemps à répondre à des besoins primaires, sans quoi l’autre ne survivrait pas », réfléchit à voix haute la psychologue Rose-Marie Charest, qui se préoccupe plus particulièrement du sort des travailleuses depuis qu’elle a quitté la présidence de l’Ordre des psychologues du Québec (OPQ), l’an dernier. « Même si notre rôle social a évolué, c’est comme si on avait encore de la difficulté à faire la nuance entre un impé­ra­tif et un souhait exprimé par l’autre, poursuit-­elle. Dans notre tête, toutes les demandes ont le même degré d’urgence, de sorte qu’on a du mal à se relaxer. » Quand elle dit « on », ça inclut la personne qui parle. Lorsqu’elle est partie de l’OPQ, elle a feuilleté ses carnets de notes, accumulés en 17 ans de service. Le nombre de missions d’une importance capitale qu’elle y avait consignées ! Or, elle a réalisé qu’il y en avait plein qui n’avaient pas eu de suite. « Et ça n’avait été d’aucune conséquence… »

 

un pas en avant femmes mansplaining galerie

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Trop fines ?

À la décharge des filles, on doit admettre qu’elles se retrouvent en grand nombre dans des fonctions où il n’est pas simple de lâcher prise, sur l’air de : « Désolée, revenez demain matin, on ferme », constate Jessica Riel. Intervenantes, éducatrices, infirmières… Elles composent avec des gens ayant besoin de soins – quand ils ne sont pas en état de détresse. « C’est très exigeant sur le plan émotionnel. » Et c’est encore plus dur en cette ère de serrage de ceinture. C’est ce qu’a démontré la plus vaste enquête québécoise examinant l’effet des transformations du marché de l’emploi sur les travailleurs (l’EQCOTESST). Il s’est avéré que les compressions en santé et en éducation minent profondément le personnel – surtout composé de femmes, faut-il le préciser.

« Beaucoup vont travailler même si elles sont malades de peur que les patients ou les enfants écopent, soutient l’un des auteurs de l’étude, le Dr Michel Vézina.  Elles souffrent d’avoir moins de temps pour s’occuper des gens, elles ont l’impression de tourner les coins ronds et d’avoir peu de contrôle sur la situation. » Ce sentiment d’impuissance est le plus important déclencheur de dépression, selon la psychologue Rose-Marie Charest. « C’est fondamental d’avoir un certain pouvoir sur l’orientation de son labeur ; ça prémunit contre le stress et ça donne un sens à la vie », dit-elle. Que faire quand l’horizon semble bouché ? « Il arrive très rarement qu’on ne puisse vraiment rien changer à sa situation, qu’on soit en haut ou en bas de l’échelle en entreprise, reprend-elle. Nous avons au moins un pouvoir sur notre attitude. » L’employeur nous fait sentir comme un vulgaire pion qu’il pourrait remplacer demain ? C’est le temps de commencer à réfléchir à la manière dont nous, nous pouvons remplacer cet employeur, fait-elle valoir. « Quand on va chercher du pouvoir, si petit soit-il, on a le sentiment de repartir la machine. Et ça protège du burnout. »

La bonne nouvelle, c’est que la pénurie de main-d’œuvre qui s’annonce pourrait donner aux employées de la marge pour négocier de meilleures conditions d’emploi. Aussi, les jeunes se montrent très préoccupés par l’équilibre entre travail et vie privée, observe Michel Vézina, spécialiste en santé publique depuis 35 ans. « Ils me semblent moins prisonniers de la culture d’hyperactivité professionnelle que la génération d’avant. » Signe que les temps changent, Véronique Hivon, candidate à la direction du Parti québécois, a annoncé en mai dernier qu’elle se consacrerait à sa famille une journée par semaine, à l’écart de ses fonctions de députée – du rarement vu dans ce boys’ club qu’est la politique. Un modèle qui permettra peut-être que l’histoire du travail ne s’écrive plus uniquement au masculin, pour emprunter les mots de la grande spécialiste française de la souffrance au boulot, Marie Pezé.

 

Le travail, c’est la santé ?

Oui ! À condition qu’il réponde aux besoins humains fondamentaux : s’accomplir, être reconnu, avoir de l’espace pour prendre des décisions et du temps pour faire son boulot, développer un sentiment d’appartenance envers une équipe et se sentir soutenu par elle, fait valoir le Dr Michel Vézina, chercheur associé au Centre de recherche du CHUQ. Quand tout ça est au rendez-vous, on a des antidotes pour faire face au stress et aux exigences. « Ça agit comme un gilet pare-balles ! »

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