Lâchée lousse

Quand des femmes intimident des femmes

Dans le réseau de la santé, les infirmières intimident parfois d’autres infirmières. Une situation intenable.

Lache_lousse

Humilier une collègue. L’envoyer promener quand elle sollicite un avis. Répandre des rumeurs à son sujet. La laisser se débrouiller avec un cas difficile.

Des comportements dignes de petits bullies de cour d’école ? Yes. Mais ça se passe également tous les jours dans les CLSC, les hôpitaux, dans tout le réseau de la santé. Les matamores : des infirmières. Les victimes : des infirmières.

Ça existe depuis des années. Ici et partout dans le monde occidental, dit l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Pourquoi ? On ne sait pas vraiment. Les conséquences ? Graves, mais difficiles à évaluer. Parce que le sujet a très peu été étudié.

« Un véritable fléau », dit l’infirmière doctorante Hélène Durocher, qui a décidé de consacrer sa thèse au phénomène. Après avoir elle-même travaillé près de 20 ans dans les centres jeunesse, elle est retournée à l’université comme tutrice auprès des finissants en sciences infirmières en 2007. Elle a découvert l’ampleur du problème quand d’ex-étudiantes, diplômées depuis deux ou trois ans, se sont mises à la contacter pour solliciter des lettres de recommandation. Elles cherchaient un autre boulot ou voulaient carrément quitter la profession, que pourtant elles adoraient et à laquelle elles avaient passé des années à se préparer.

Pourquoi ? leur demandait-elle. Certaines invoquaient la lourdeur de la tâche, la déshumanisation des soins. Mais la plupart avaient d’autres raisons.

« Mes collègues sont hargneuses, le climat est malsain. »

« Je n’ai pas le droit de parler, pas le droit de réfléchir. »

« À l’université, on m’a appris à adapter ma pratique aux dernières découvertes scientifiques. Or c’est impossible. Le milieu est figé. Pour survivre, une seule solution : entrer dans le moule et ne rien contester. »

Bref, rigidité, résistance au changement. Et, surtout, intimidation, harcèlement, violence psychologique.

Photo: ERProductions LTD/Blend Images/Corbis

Photo: ERProductions LTD/Blend Images/Corbis

Bien sûr, ça existe dans d’autres milieux. Mais les travailleurs de la santé seraient plus à risque que d’autres, selon l’OMS. Et les infirmières arrivent en tête de liste de ce triste palmarès.

On parle de véritables guerres larvées entre les services ou les secteurs. Entre les anciennes diplômées et les nouvelles. Entre les différentes catégories d’infirmières qui coexistent dans le système de santé : les techniciennes (diplômées de cégep), les bachelières (qui ont fait trois ans d’université) et les praticiennes (les « superinfirmières », qui ont une maîtrise).

Plus une professionnelle a d’années d’études derrière la cravate, plus elle risque d’être un souffre-douleur. Les praticiennes se font traiter de « petits docteurs ». Les bachelières qui osent remettre une pratique en question se font rabrouer. Et gare à celles qui briguent une fonction de cadre. « Certains postes ne sont ouverts qu’aux bachelières, dit Hélène Durocher. Souvent, il leur suffit de postuler pour devenir la cible d’une véritable guérilla, faite de vacheries par-dessous, de silences, d’isolement. Le message : “Toi, la petite, c’est pas vrai que tu vas devenir notre boss…” »

Un traitement plus ou moins subtil qu’on a du mal à nommer ou à définir quand on est dedans, poursuit la chercheuse. Mais qui pourrit la vie, induit de la détresse psychologique et finit par rendre malade.

Certaines dénoncent, la plupart du temps en vain, ce que les directions d’établissement qualifient souvent de   « chicanes de petites filles ». D’autres tombent malades. Ou, si elles le peuvent, démissionnent ou vont faire autre chose. En 2011, une étude portant sur 348 jeunes diplômées de l’est du Canada révélait que 45 % d’entre elles songeaient à quitter leur emploi…

« On laisse partir des professionnelles brillantes, motivées, scientifiquement rigoureuses, conclut Hélène Durocher. Tout le monde y perd. Y compris les patients. » 

Envie de partager votre expérience et de participer au projet de recherche de Madame Hélène Durocher? Vous pouvez la joindre ici: helene.durocher.1@umontreal.ca

Pour écrire à Louise Gendron: louise.gendron@chatelaine.rogers.com

Pour réagir sur Twitter: @lou_gendron