L’affaire Weinstein, un point tournant?

Vous croyez vraiment que l’affaire Weinstein va changer quelque chose?

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Photo: Startraksphoto.com

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Encore une affaire qui délie les langues, provoque dégoût ou souvenirs chez la plupart des femmes, suscite l’indignation d’une bonne partie des hommes. Non, je n’ai pas écrit chez toutes et tous. Vous croyez vraiment, vous, que l’affaire Weinstein va changer quelque chose?

Si j’inclus ma période de journalisme étudiant, j’ai presque 40 ans de prise de parole pour dénoncer sur la place publique le harcèlement sexuel et les agressions du même type. J’ai présenté les chiffres, publié des témoignages, épinglé des commentaires désobligeants, mis en lumière des comportements. J’ai même lutté contre ceux-ci puisqu’au début des années 1980, j’ai été membre du premier comité qui, au Québec, a milité contre le harcèlement sexuel (devenu organisme autonome, le Groupe d’aide et d’information contre le harcèlement sexuel au travail existe toujours).

Pendant ce temps, les lois se sont raffinées. Le harcèlement – sexuel d’abord, général ensuite – fait maintenant partie de la panoplie de gestes interdits par la Charte des droits et libertés de la personne et les agressions sexuelles elles-mêmes sont plus sérieusement prises en compte par le système de justice. La dénonciation des agresseurs, elle, est passée du général au spécifique: on ne nommait personne publiquement il y a 30 ou 40 ans. Aujourd’hui, on a des exemples précis avec des victimes qui parlent à visage découvert (même si la justice ne suit pas toujours…): Bill Cosby, Dominique Strauss-Kahn, Jian Ghomeshi, Marcel Aubut, Harvey Weinstein…

Et pourtant, pourtant, j’ai chaque fois l’impression de ressortir ma vieille chronique du temps de mes études à la Faculté de droit. Arrive une histoire, le premier réflexe ne change pas: «ben voyons, pas lui!», «elle exagère», «il a été mal interprété», «c’était une farce», «faudrait quand même pas généraliser», «elle a juste à porter plainte», «elle va quand même pas porter plainte!»…

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Et quand les détails se font plus précis, les victimes plus nombreuses, quand il faut bien dépasser le stade du déni, alors on s’arrête au seul «cas» sur la sellette. Ou encore – réaction qui a cours depuis peu –, on comprend que le cas n’est pas isolé, mais que cette fois, oui cette fois, la leçon est entendue. Enfin, tous les hommes comprendront dorénavant que «non, c’est non», et que même les mains baladeuses, même ces hommes qu’essetuveux qui aiment trop les femmes (oui, vous pouvez mettre ici John F. Kennedy, René Lévesque, Bill Clinton…) appartiennent à un temps en voie d’extinction.

Se croit-on vraiment? Il me semble plutôt que pendant qu’on jase et s’emporte, et ça fait longtemps qu’on le fait, d’une génération à l’autre, les dérapages continuent. Ah, ce «p’tit rire niaiseux» dont parlait Émilie Perreault, à l’émission de Paul Arcand il y a quelques jours dans le cadre de sa chronique sur l’affaire Weinstein. Ce «p’tit rire» dont les femmes se servent pour décoller les collants, car il s’agit pour elles de ne pas perdre la face, sa job, un contrat, une relation indispensable ou même un copain de la bande…

Ce p’tit rire qui retentit toujours n’est pas différent de ce que raconte Denise Filiatrault dans sa toute récente biographie Quand t’es née pour un p’tit pain. À ses débuts, dans les années 1950, elle fait le siège des agents qui placent les artistes dans les cabarets. Il y en a un, Roy Cooper, qui fait passer toute une épreuve quand une femme arrive dans son bureau. «Une fois passé la porte, tu te dépêches de débiter ton boniment pour ne pas te faire pincer les fesses! Cooper tente de nous attraper tandis qu’on court autour de son bureau. Durant ce manège, il rigole, alors je ris aussi, feignant de m’amuser. Je n’ai pas le courage de le remettre à sa place, il me faut du travail. De toute façon, je suis trop rapide, il n’arrive pas à me coincer. Heureusement pour moi, je ne suis pas pénalisée.» (C’est moi qui souligne.)

Il est toujours ahurissant de voir le visage ahuri des hommes à qui l’on raconte de tels incidents, voire agressions – et ce fut encore le cas avec l’affaire Weinstein. Les entrevues données par plein d’actrices de tout l’Occident, aux États-Unis, en Grande-Bretagne (solide Emma Thompson!), en France, au Canada, au Québec (bravo Maxim Roy!), ont donné l’occasion de voir le hiatus entre la réception, pleine de bonne volonté mais candide, des hommes et celle, attentive, des femmes.

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Non, pas de surprise chez celles-ci puisque ça fait des siècles qu’elles ont cette vie parallèle – tellement intégrée qu’on n’en parle même pas – qui leur permet d’exister malgré les hommes: toute une panoplie de trucs pour arriver à placer un mot ou à faire passer son idée, pour être acceptée par la gang de gars avec qui elles travaillent en faisant la fine-la belle-la drôle, ou pour se protéger des «mononcles» de tout âge. Dénoncer? Même quand on se fout de l’emploi en jeu, il en faut du culot pour s’en prendre à un homme qui a du pouvoir, ou dont les louanges sont partout chantées, ou qui a tout un réseau de chums, ou qui fait peur à son entourage. Ou qui, tout simplement, fait rire la compagnie.

Et ce rire-là peut nous inclure, tous et toutes. J’ai en mémoire une scène qui m’a toujours dérangée, mais que personne n’avait à l’époque, ni depuis, relevée.

En octobre 2011, la chanteuse Fabienne Thibeault était l’invitée de l’émission Tout le monde en parle et elle avait raconté comment, dans le cadre d’une soirée, alors qu’elle lui faisait admirer la ville qui s’étalait derrière la fenêtre, un producteur lui avait mis de but en blanc son pénis dans la main, histoire qu’elle lui donne un petit plaisir vite fait. Surprise, elle s’était néanmoins exécutée sans faire de chichi, avait-elle raconté, amusée. Et tout le monde, de l’animateur à la foule, riait de bon cœur à cette facétie.

Dans mon salon, je n’avais pas ri, pensant à tous les abus que ce producteur avait pu faire auprès de femmes qui l’avaient sans doute trouvé moins drôle que madame Thibeault. Comment se plaindre maintenant qu’une vedette venait de ramener un tel comportement au rang de la charmante blague… Après tout, les hommes, n’est-ce pas?

Alors on peut parler, dénoncer, s’indigner. Mais tant que ces gens auront des rieurs de leur côté, et d’autres qui les excusent, les protègent, minimisent leurs gestes ou ferment les yeux, on ne sera pas sortis du bois.

On attend encore, en fait, que la prise de conscience de tous et toutes soit à la hauteur de la prise de parole des quelques femmes qui aujourd’hui s’y osent. Je ne crois toujours pas que ce jour soit arrivé.


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Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime et signe des livres.

 

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