Suzanne Zaccour: la culture du viol, c'est assez!

Depuis #AgressionNonDénoncée et #MoiAussi, la colère gronde. Les agressions sexuelles doivent cesser, l’impunité des agresseurs aussi. Mais comment y arriver? La juriste et militante féministe québécoise Suzanne Zaccour apporte quelques réponses dans son livre La fabrique du viol.

 
Photo: Marjorie Guindon

Suzanne Zaccour n’en démord pas: le système de justice ne pourra régler seul le problème des agressions sexuelles. D’après la doctorante en droit à l’Université d’Oxford, au Royaume-Uni, notre société n’a pas besoin d’une réforme judiciaire, mais bien d’une introspection collective. Il est temps, selon la Montréalaise, de nous regarder dans le miroir et de déconstruire les préjugés et les stéréotypes qui déforment notre vision des relations hommes-femmes. Châtelaine l’a rencontrée lors d’un récent passage à Montréal.

Est-ce que notre système judiciaire prend bien en charge les cas d’agression sexuelle?
Le droit canadien est très bien écrit. Sa définition d’une agression sexuelle inclut tous les contacts sexuels non consentis. Il stipule aussi que le consentement peut être retiré à tout moment. Sur cette question, la loi est en avance sur les mentalités. C’est rare.

Donc, tout va bien?
Non, le problème se trouve dans la pratique. Les juges, les jurys et les avocats ne sont pas exempts de préjugés. C’est ce qui explique que certains peuvent être plus prompts à invalider les accusations d’une femme en alléguant son apparence, son habillement ou la quantité d’alcool qu’elle avait consommée au moment des faits. Par exemple, même si on ne peut pas interroger une victime au sujet de son passé sexuel, un sondage auprès des procureurs de la Couronne a révélé qu’ils ne s’opposaient pas toujours à ce type de contre-interrogatoire, souvent parce qu’ils y voient un argument valable. Les professionnels du système judiciaire font partie de la même société que nous. Eux aussi sont entourés par la culture du viol, et cela teinte leur jugement.

Qu’entend-on par culture du viol?
C’est tout ce qui encourage ou excuse de manière insidieuse les agressions sexuelles. Dans notre cinéma, notre musique ou notre littérature, ça se traduit entre autres par des histoires dans lesquelles des attitudes prédatrices ou des agressions sont dépeintes comme étant romantiques. Cela peut être une scène où le personnage principal plaque une femme contre un mur pour l’embrasser, sans se donner la peine de vérifier si le désir est mutuel. C’est tellement commun qu’on ne les remarque même pas. Cette culture se reflète aussi dans la vie de tous les jours, quand on refuse de qualifier d’agression un baiser volé à une journaliste en direct à la télé ou bien qu’on affirme que les hommes auraient des pulsions sexuelles incontrôlables.

De quelle façon cela influence-t-il notre perception des agressions sexuelles?
Principalement en entretenant des préjugés. Dans l’imaginaire collectif, on considère encore qu’un «vrai viol» est commis par un étranger, un prédateur, dans le fond d’une ruelle. Le hic, c’est qu’on voit ces agressions comme plus crédibles, alors qu’elles sont une exception à la règle. Les plus communes sont tellement banalisées par notre culture qu’on peine à croire qu’il s’agit d’un crime.

De la même façon, on a l’impression que les agresseurs sont des monstres ou des fous, mais on a tout faux. Ce sont des hommes normaux, des pères de famille, de bons citoyens loin de l’image de déviant ou de criminel qu’on se fait d’un agresseur. D’ailleurs, selon Amnistie internationale, 90 % des violeurs ne présentent aucune pathologie mentale. Pendant des décennies, des chercheurs en sciences sociales ont tenté d’en établir un profil type. Ça s’est soldé par un échec. À part le fait qu’il s’agit presque toujours d’hommes, les agresseurs n’ont pratiquement rien en commun.

L’image que l’on a des victimes est-elle également faussée?
Oui. On les imagine comme de jeunes filles belles et chastes, qui se sont débattues pendant le viol et ont porté plainte immédiatement. Tout cela était auparavant enchâssé dans la loi, mais on s’est défait de ces critères qui n’avaient aucun sens. C’est un portrait extrêmement idéalisé qui ne tient pas du tout compte des différentes façons de réagir à une agression, ni du fait que n’importe qui peut être une victime. Les agresseurs n’ont pas pour prérequis de ne violer que des femmes «crédibles». Au contraire! Ils ont plutôt intérêt à cibler celles qui ont le moins de chances d’être crues. Un jury pourrait être par exemple moins enclin à croire des femmes trans ou sans-abri. Encore récemment, en 2017, une jeune fille s’est fait dire par un juge québécois qu’elle n’était pas assez attirante pour que son agresseur ait eu envie de la violer.

Selon vous, on devrait toujours croire d’emblée les victimes. Pourquoi?
Je suis d’avis que la personne qui rapporte une agression n’a aucune raison de mentir et que l’agresseur, lui, a toutes les raisons de le faire.

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N’est-il pas possible qu’une femme dénonce faussement une agression, pour se venger ou pour nuire à un ex-conjoint, par exemple?
La fiction est bourrée d’histoires comme celle-là, alors on pense que c’est crédible. Mais, dans les faits, il y a aussi peu de fausses dénonciations pour agression sexuelle que pour n’importe quel autre crime. Et puis, il suffit de voir le sort réservé à celles qui osent briser le silence pour enlever l’envie de les imiter.

Alice Paquet [qui a dénoncé l’ex-député Gerry Sklavounos] a été insultée publiquement, Christine Blasey Ford [qui a accusé le juge candidat à la Cour suprême américaine Brett Kavanaugh] a reçu des menaces. Même dans les cas moins médiatisés, les femmes risquent souvent leur emploi ou leur réputation si elles parlent. Qui serait prête à subir ça uniquement pour se venger?

De plus, douter a priori du témoignage des victimes a des répercussions graves, et pas seulement pour elles. Cela incite les autres à se taire et crée un climat favorable aux agresseurs. En contestant systématiquement ces dénonciations sous prétexte de faire preuve de neutralité, on met toutes les femmes en danger.

Certains craignent que le fait de croire d’emblée la victime ne porte atteinte à la présomption d’innocence, une valeur capitale du droit…
Oui, la présomption d’innocence est très importante, mais elle a été bien mal interprétée dans le débat autour des agressions sexuelles. C’est un principe qui nous protège contre la puissance de l’État, pour qu’on ne puisse emprisonner un citoyen sans raison. Il ne s’agit absolument pas de défendre le droit à la réputation. C’est drôle, tous ceux qui crient au non-respect de la présomption d’innocence dans des affaires d’agression sexuelle n’en font pas grand cas quand il est question de corruption ou de tout autre crime. Je pense que cet argument cache autre chose, qu’il s’agit plutôt d’une façon de soutenir l’impunité des agresseurs et de faire taire les victimes.

Délibérément?
Probablement pas. Plusieurs le font sûrement sans penser à mal, peut-être parce que c’est très perturbant de réaliser que les agresseurs sont des hommes normaux, que ça pourrait même arriver à l’un de nos proches d’être accusé. Les hommes eux-mêmes sont nombreux à dire qu’ils pourraient être le prochain. Pourtant, ils n’affirmeraient pas ça si on parlait de meurtre. Ils savent qu’ils n’ont tué personne, mais un bon nombre d’entre eux ne sont pas absolument sûrs de n’avoir jamais agressé une femme.

Peut-être parce qu’ils ne savent plus trop ce qu’est une agression?
Sans doute. On entend souvent parler de zones grises, mais il n’y a pas de zone grise du consentement. Il n’y a que des hommes qui ne sont pas certains et qui procèdent quand même. Un agresseur ne devrait jamais pouvoir affirmer qu’il ne savait pas que sa victime n’était pas d’accord. S’il ne l’a pas constaté, c’est qu’il ne voulait pas le savoir.

La notion de consentement est-elle assez bien comprise pour être respectée?
Elle pourrait être mieux enseignée. On ne doit pas se contenter d’apprendre aux jeunes ce qu’est le consentement et qu’il est illégal de s’en passer. Il faut aussi leur montrer qu’il s’agit d’une valeur importante dans notre société. Sinon, c’est un peu comme pirater des films: on sait que c’est interdit, mais tout le monde le fait quand même.

On doit responsabiliser les hommes et aller plus loin que les slogans comme No means No [«Non, c’est non»]. C’est à eux de confirmer le consentement, de donner l’occasion de dire non et, surtout, de s’abstenir en cas de doute.

Les femmes n’auraient donc aucune responsabilité?
On doit arrêter de répéter que c’est à elles de dire non plus clairement. C’est trop simpliste comme façon de voir le problème des agressions. Dire non peut être risqué. Parfois, une femme peut acquiescer à une relation sexuelle par crainte de représailles, de violences, ou seulement parce qu’elle croit n’avoir pas d’autre choix. Ce n’est pas un consentement éclairé. C’est pour cette raison qu’on parle de consentement enthousiaste. Ça doit être évident que l’autre a du plaisir. Si ça ne l’est pas, mieux vaut demander.

Comment mettre fin à la culture du viol?
Par l’éducation et en commençant tôt. J’entends encore des gens dire que demander son consentement à une femme est ridicule, que ça casse l’ambiance. Il faut que ça devienne normal, romantique, même. Pour le moment, des scènes comme celle du film La Reine des neiges – dans laquelle le personnage masculin demande à la princesse la permission de l’embrasser – font figure d’exceptions, dans la fiction comme dans la réalité. Pourtant, le consentement devrait être un standard minimal de respect dans les relations hommes-femmes.

La fabrique du viol, Suzanne Zaccour, Leméac Éditeur, 168 pages, 14,95 $

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