La politique se sert-elle des femmes?

On est en précampagne électorale au Québec. Les partis politiques tentent-ils en ce moment de se faire du capital politique sur le dos des femmes?

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Véronique Hivon. Photo: Guillaume Morin

Nous sommes à six mois et des poussières des élections provinciales et, déjà, je vois émerger les signes d’une énième campagne où les partis feront mine de se soucier de l’égalité des genres pour mieux se tirer dans les pattes les uns les autres. Laissez-moi vous présenter ces signes avant-coureurs en trois actes.

  1. De zéros à héros…

Le 8 mars dernier, Manon Massé a fait publier dans Le Devoir une longue tribune féministe – ce qui était de bon aloi – en dénonçant, dans son langage coloré, la sous-représentation féminine dans nos parlements, le manque de partage des richesses, les coupes dans les services publics, qui font particulièrement mal aux femmes, le sous-financement des organismes de lutte contre les agressions sexuelles, et j’en passe.

Elle en a par ailleurs profité pour attaquer ses adversaires politiques, déplorant qu’au Québec la même «clique» d’hommes «jamais trop pressés d’améliorer le sort collectif des femmes» se passe la rondelle du pouvoir depuis 30 ans. «Des chefs comme Philippe Couillard, François Legault et Jean-François Lisée font partie de cette clique depuis trop longtemps pour réussir à nous faire croire qu’ils s’engagent envers nous à d’autres moments qu’en campagne électorale», a-t-elle écrit.

Et puis, elle a ajouté que «ce sont eux [les membres de ce boy’s club abonné au pouvoir] qui essaient de camoufler leurs scandales sexuels». Oups, la boulette. Elle aurait écrit «les» plutôt que «leurs» scandales sexuels que l’accusation aurait été certes très dure, mais pas intolérable. En effet, il faudrait faire preuve d’une naïveté sans nom pour estimer que jamais un parti politique n’a tenté d’étouffer un scandale sexuel… Mais en accusant plus ou moins directement les chefs de chercher à camoufler «leurs» scandales sexuels, ça ouvrait la porte à toutes sortes d’interprétations, incluant celle voulant que messieurs Couillard, Lisée et Legault eux-mêmes puissent être des agresseurs.

Voilà qui manquait de doigté, c’est le moins qu’on puisse dire! Cette énorme maladresse dans le texte a discrédité l’ensemble de la virulente sortie. Les réactions ne se sont pas fait attendre, avec raison. C’est le Parti québécois qui a réagi le plus vivement à ces attaques.

Là où je décroche, c’est quand la réponse à une sortie excessive s’avère tout aussi déconnectée. Jennifer Drouin, candidate pour le PQ dans la circonscription de Manon Massé, est allée jusqu’à déclarer que les avancées égalitaires seraient l’œuvre tant des hommes que des femmes. «Tous les gains obtenus par les femmes, au Québec comme ailleurs dans le monde, ont été réalisés par l’alliance de féministes avec des hommes réformistes et progressistes», a-t-elle écrit dans sa réplique publiée par Le Devoir.

Ah oui? Tous? Quand vous affirmez cela, madame Drouin, vous parlez de quoi, au juste? Pensez-vous aux combats des femmes pour l’obtention du droit de vote, d’un statut juridique, de l’accès au patrimoine familial ou de la criminalisation des violences et viols conjugaux?

Pour quelqu’un qui a étudié les questions de genre, il est incompréhensible de la voir faire fi du fait que chaque gain des femmes a été arraché de longue lutte aux hommes politiques en place, dont le seul mérite a été, pour certains, de cesser de leur dire non à répétition. En cette triste époque des faits alternatifs, cette sortie de la candidate Drouin s’apparente à de la partisanerie crasse.

Oui, il faut espérer plus d’alliances entre les femmes et les hommes. En attendant une répartition paritaire du pouvoir, les hommes de bonne volonté demeurent des alliés dans l’atteinte de l’égalité des chances pour les femmes. Il faut regarder en avant et espérer pour le mieux.

Seulement, tenter de réécrire le passé ne fait pas partie du coffre à outils de solutions. Au contraire, c’est extrêmement insultant pour notre intelligence et pour les femmes qui ont mené les luttes.

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  1. Encore la revanche des berceaux?

Quelques jours plus tôt, la ministre libérale de la Condition féminine, Hélène David, y allait d’une attaque en règle contre la Coalition avenir Québec, qui a promis l’automne dernier des allocations liées à la naissance d’un enfant, récurrentes et bonifiées à chaque nouvelle naissance.

Selon la ministre David, et je partage son avis, en raison de cette politique nataliste axée sur les «bébés bonus», l’élection d’un gouvernement de la CAQ entraînerait un recul pour les femmes.

Le hic? La commission jeunesse de son propre parti proposait sensiblement la même chose à l’automne 2015, à peine deux ans plus tôt. Et ça, c’est sans compter que le gouvernement libéral de Robert Bourassa a lui aussi joué dans ce film-là dans les années 1980. De quoi alimenter notre cynisme collectif…

  1. Tant pis pour les victimes d’agressions sexuelles!

Toujours dans le cadre de la Journée internationale des femmes (et dans la foulée de #MoiAussi et #Et maintenant), la députée de Joliette, Véronique Hivon, a fait une proposition intéressante: un tribunal spécialisé dans les agressions sexuelles, en vue de restaurer la confiance des victimes.

Dans un contexte où seulement 5 % des personnes agressées portent plainte à la police et à peine 12 % des cas se soldent par une condamnation, il y a du pain sur la planche. Ce qui est bien avec l’idée d’un tribunal spécialisé en matière d’agressions sexuelles, c’est que ces causes n’y seraient pas rares et éparses, parmi toutes sortes d’autres. La jurisprudence y serait maîtrisée – et non régulièrement bafouée – et les délinquants potentiels ou récidivistes seraient mieux encadrés, suivis, évalués.

Malheureusement, le gouvernement a rejeté la proposition, sans plus d’explication. Serait-ce, par le plus pur des hasards, parce que nous sommes en précampagne électorale? Car le seul défaut apparent de la proposition, largement appuyée par les groupes de femmes, est d’avoir été soumise par une députée de l’opposition officielle, qui se trouve à être co-chef de son parti.

Au diable les victimes, cela coûterait trop cher politiquement au gouvernement d’admettre que «les gens d’en face» pourraient avoir eu une bonne idée pour leur venir en aide… Comme l’a résumé une amie dans un courriel, le premier ministre Couillard doit maintenant une explication à toutes les femmes qui ont dit #MoiAussi l’automne dernier. Qu’il nous explique pourquoi son gouvernement rejette du revers de la main une revendication cruciale portée par elles.

En attendant, nous continuerons d’assister à ce festival du déchirage de chemise autour du féminisme entre les différents partis. Ces derniers semblent s’en servir comme d’un prétexte pour démolir l’adversaire. Ce manque d’élégance est non seulement disgracieux, mais déplacé, lorsqu’il touche un enjeu devant transcender la partisanerie. Pour l’éthique et l’authenticité, on repassera.

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Marilyse Hamelin est journaliste indépendante et conférencière. On peut notamment la lire dans Le Devoir, la Gazette des femmes et le magazine spécialisé Planète F. Elle blogue également pour la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et est l’auteure de l’essai Maternité, la face cachée du sexisme, publié chez Leméac.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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