Société

Quatre raisons de « parler féministe » en 2017

Encore aujourd’hui, les femmes sont sous-représentées dans les lieux de pouvoir, plus pauvres, plus souvent victimes d’agressions que les hommes… Entre autres injustices. Voici pourquoi il faut rallier les troupes, et se dire féministe haut et fort.

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Photo: Instagram/@lamontrealaiseatelier

1. Parce que le simple mot fait peur

Une petite tempête a soufflé sur le Québec début 2016 quand la ministre responsable de la Condition féminine, Lise Thériault, a déclaré être moins féministe qu’« égalitaire ». Sa collègue à la Justice, Stéphanie Vallée, a elle aussi pris ses distances par rapport à cette « étiquette » malgré son engagement proclamé pour l’égalité des sexes. Tout comme l’animatrice et productrice Marie-France Bazzo, sortie du garde-robe dans un éditorial intitulé « Je ne suis pas féministe, moi non plus ».

Cette position est très répandue, observe Chantal Maillé, professeure titulaire à l’Institut Simone de Beauvoir, à Montréal. « C’est que le terme “féministe” est lourd. Ça prend du courage pour l’assumer, car il nous stigmatise. Reste que, même s’ils ne se perçoivent pas comme des militants, beaucoup de gens adhèrent aux valeurs défendues par le mouvement. »

Plus de 81 % des Québécois croient qu’hommes et femmes devraient être égaux, confirme un sondage publié en 2015 par la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse. Une autre enquête, parue celle-là dans La Presse en 2009, indique que si seulement la moitié des répondantes se considèrent comme féministes, 9 sur 10 pensent que des luttes importantes restent à mener pour enrayer la discrimination envers leur sexe.

« Pour moi, ce sont surtout les gestes qui comptent, pas la décision de se dire ou non féministe », affirme Diane Lamoureux, professeure à l’Université Laval. Or, l’experte en sociologie politique n’est pas encou­ragée par les actions du gouvernement libéral de Philippe Couillard, dont font partie les ministres Vallée et Thériault. « Ils ont beau se dire égalitaristes, dans les faits, ils adoptent des mesures qui défavorisent les femmes. » Elle cite en exemple la décision de sabrer près d’un demi-million de dollars dans le budget du Conseil du statut de la femme, une cure minceur qui a forcé l’organisme à congédier le quart de ses employés l’an dernier.

Une goutte dans l’océan des 13 milliards de dollars de compressions dont ont écopé les femmes depuis 2008, souligne un rapport publié en 2015 par l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques. Tandis que les hommes, eux, ont été touchés par des coupes s’élevant à 9,9 milliards de dollars.

« Malgré tous les changements de lois ayant eu un effet positif pour les femmes depuis 40 ans, la société reste encore organisée en faveur des hommes », constate Diane Lamoureux.

Les iniquités salariales qui perdurent font du féminisme un mouvement toujours aussi essentiel aujourd’hui, estime-t-elle. « Il est scandaleux, par exemple, qu’une enseignante à l’école primaire gagne moins qu’un professeur d’université, compte tenu de sa responsabilité sociale. »

Les agressions sexuelles, que subiront le tiers des Québécoises à partir de 16 ans, constituent aussi un enjeu majeur nécessitant encore la mobilisation des féministes. C’est d’ailleurs à elles qu’on doit les CALACS, ces centres qui viennent en aide aux victimes de violence sexuelle, rappelle Chantal Maillé.

L’engagement des battantes de leur espèce rejaillit positivement sur tout le monde, les hommes y compris, précise Diane Lamoureux. Elle fait référence aux luttes pour hausser le salaire minimum, à la ­création et au maintien des Centres de la petite enfance (CPE) et à l’instauration des congés paren­taux, attribuables en bonne partie au militantisme des femmes.

Militantisme qui semble séduire une nouvelle génération, se réjouissent les deux spécialistes. Chantal Maillé observe que les inscriptions au programme d’études féministes de l’Université Concordia ont augmenté de 36 % depuis 2011. Le constat est le même à l’Institut de recherche et d’études féministes de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM), où le nombre d’étudiants au premier cycle a triplé en cinq ans. « Même les gars assistent de plus en plus nombreux aux cours, ils veulent comprendre, ajoute la professeure. Les filles, elles, ont vu leur mère déchirée entre la famille et des milieux de travail peu accommodants, et ne veulent pas vivre ça. Elles viennent chercher des outils pour réparer des injustices. »

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2. Parce que la culture du viol doit cesser

Les Québécoises ont uni leurs voix cet au­tomne pour éveiller l’opinion publique à la banalisation de la violence sexuelle. Comme jamais auparavant, peut-être. De Saguenay à Matane, elles ont multiplié les manifs et levé le voile sur leurs propres drames intimes dans les médias, à la manière des courageuses qui s’étaient exprimées en 2014 dans la mouvance de #AgressionNonDénoncée.

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Photos: HEC Montréal

C’est une série d’agressions sexuelles aux résidences de l’Université Laval, à Québec, qui a mis le feu aux poudres à la mi-octobre. Lors d’une vigile organisée en soutien aux filles qui avaient porté plainte contre leurs assaillants – deux hommes de 19 et 20 ans, arrêtés depuis –, une jeune étudiante, Alice Paquet, a affirmé avoir été agressée par un député siégeant à l’Assemblée nationale, le libéral Gerry Sklavounos. La nouvelle a eu l’effet d’une bombe.

Dans la foulée du scandale, le gouvernement a annoncé l’injection de 44 millions de dollars sur cinq ans pour lutter contre la violence sexuelle. Un geste réclamé depuis belle lurette, étant donné l’ampleur du problème : au Québec, une femme sur trois sera agressée au cours de sa vie. Depuis 1998, ce crime a augmenté de 23 %.

Une bonne partie des mesures promises par l’État vise à mieux accompagner les victimes souhaitant poursuivre leur agresseur. C’est qu’elles sont bien peu à le faire  – à peine 5 %, selon une enquête datant de 2014. Entre autres parce qu’elles craignent de ne pas être prises au sérieux par la police. Elles estiment aussi qu’une démarche judiciaire serait vaine, puisque l’accusé s’en tirerait sans doute à bon compte.

L’acquittement en mars dernier de l’ex-animateur de radio Jian Ghomeshi, qui faisait face à quatre chefs d’accusation d’agression sexuelle, ne les convaincra pas du contraire. Bien qu’elle ne remette pas en cause les fondements légaux de la décision du juge qui présidait au procès, la féministe et étudiante en droit Aurélie Lanctôt trouve cette histoire « démoralisante », entre autres à cause de la manière dont elle a été médiatisée. « C’est hallucinant : toute l’attention était portée sur le comportement des trois plaignantes. Ce qu’elles avaient dit, ce qu’elles avaient fait ou pas… Elles ont été traitées si brutalement que ça a dissuadé d’autres femmes de dénoncer, j’en suis certaine. »

Mais l’affaire, tout comme celle d’Alice Paquet, aura eu au moins le mérite de relancer la discussion à propos de la violence. « C’est comme si on avait soulevé le couvercle et vu toutes les horreurs en dessous, et qu’on s’était dit collectivement : “OK, il va falloir qu’on prenne ces enjeux au sérieux” », conclut Aurélie Lanctôt.

Les milieux de l’enseignement, par exemple, se sont montrés relativement proactifs cette année. Au printemps, une tournée pour sensibiliser les jeunes aux rapports amoureux égalitaires a eu lieu dans les cégeps. Seize universités ont mis en branle la campagne « Sans oui, c’est non ! » pour clarifier ce que veut dire le consentement. Et l’Université Bishop’s, à Sherbrooke, impose depuis septembre à ses étudiants une formation sur les agressions sexuelles.

« Même si les femmes sont supposément émancipées, elles se sentent encore obligées d’avoir des relations ou d’adopter des pratiques sexuelles dont elles n’ont pas envie, remarque Sandrine Ricci, doctorante en sociologie à l’UQÀM et coordonnatrice du Réseau québécois en études féministes. C’est très sournois parce que, les trois quarts du temps, sinon plus, ça se passe avec des hommes qu’elles connaissent. Un professeur, un étudiant, un collègue. Des gens qui peuvent avoir une emprise sur elles. »

La difficulté des femmes à faire valoir l’importance de leur consentement est nettement ressortie à l’occasion d’une vaste enquête réalisée en milieu universitaire cette année (ESSIMU). On y apprend que le tiers des 9 284 participants – dont 70 % de femmes – ont vécu au moins un épisode de violence depuis leur arrivée à l’université.

Violence qui peut prendre toutes sortes de formes, dont le chantage en échange d’avantages reliés à l’emploi ou aux études, explique Sandrine Ricci, qui a participé à l’étude. Exemple : le professeur qui fait miroiter à une étudiante une place dans son équipe de recherche en échange d’un tête-à-tête au restaurant… Une pratique plus répandue qu’on ne le croit. « Mais la grande majorité des filles ne la dénoncent pas, souvent parce qu’elles craignent de mettre en péril leur avenir, ou de plomber l’atmosphère du département. »

Et même si elles souhaitaient parler, les services de soutien sont faméliques. La chercheuse déplore notamment que le poste d’intervenante créé à l’UQÀM en 2015, en réaction au mouvement #AgressionNonDénoncée, a été supprimé après une seule année d’existence.

« On pousse les filles à dénoncer, mais il n’y a personne pour les aider. Le Regrou­pement québécois des CALACS a mis en place des listes d’attente, faute de moyens pour embaucher du personnel. C’est aberrant ! » ajoute-t-elle.

Cela dit, chacun a la responsabilité de soutenir les victimes. Et ça commence par leur dire qu’on les croit. « Le sentiment d’être écoutée diminue les symptômes dépressifs et le niveau de détresse, souligne Sandrine Ricci. Il faut accueillir la parole de la personne, ne pas la remettre en question, ne pas la juger, la laisser s’exprimer dans ses propres mots, à son rythme. Une attitude aidante qui n’exige pas un baccalauréat en travail social et qui apporte un réel réconfort émotif. »

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3. Parce que le pouvoir échappe encore aux femmes

Photo: Presse Canadienne

Pour la première fois, le Canada est dirigé par une équipe de ministres composée d’autant de femmes que d’hommes. « Parce qu’on est en 2015 », a expliqué le chef du gouvernement, Justin Trudeau, lors de son assermentation, il y a un peu plus d’un an.

« Ça crée un précédent très puissant sur le plan symbolique », croit Cristine de Clercy, professeure de science politique à l’Université Western Ontario. Cette avancée occulte toutefois une réalité peu édifiante : seul le quart (26 %) des élus au Parlement canadien sont des femmes. C’est un record, mais, à ce rythme, il faudra attendre 60 ans avant que la députation soit parfaitement mixte.

Le Québec ne fait pas mieux, avec 27 % de députées à l’Assemblée nationale, tandis que le cabinet de Philippe Couillard n’accueille que 8 femmes sur 31 ministres. Si la province était un pays, elle serait au 44e rang à l’échelle mondiale pour son nombre d’élues.

Une situation antidémocratique, rappelle la journaliste Pascale Navarro, auteure de l’essai Femmes et pouvoir : les changements nécessaires (Leméac Éditeur, 2015). « Ça va à l’encontre de la Charte des droits et libertés de la personne, qui stipule que femmes et hommes sont égaux », affirme-t-elle en entrevue.

Le Groupe Femmes, Politique et Démo­cratie, dont elle fait partie, a publié en 2016 la Déclaration En marche pour la parité, que les citoyens sont invités à signer. Le but : appuyer la création d’une loi garantissant une représentation équitable des sexes dans toutes les institutions soutenues par les fonds publics – l’Assemblée nationale, les conseils municipaux et les commissions scolaires, notamment. Pour le moment, seuls les conseils d’administration des sociétés d’État sont tenus de respecter la parité, grâce à une loi adoptée en 2006.

« Ce n’est pas parce que les femmes sont meilleures qu’il en faut plus dans ces instances – c’est parce que les préoccupations liées à leur rôle social seraient plus visibles et mieux défendues qu’en ce moment », dit Pascale Navarro. Elle pense entre autres à l’éducation, à la conciliation ­travail-famille, à la violence sexuelle.

Faut-il imposer des quotas pour s’assurer que les lieux de pouvoir soient systématiquement composés de 40 % à 60 % de femmes ? L’idée ne fait pas l’unanimité. « Certains disent que ce serait une faveur faite aux femmes », explique la journaliste. Des filles craignent aussi d’être choisies à cause de leur sexe, et non de leurs compétences.

Pascale Navarro juge que, s’il faut en arriver là pour corriger les mauvais plis d’un système, qu’il en soit ainsi. « Si on ne se fie qu’à la bonne volonté des partis politiques, je crains que ça n’arrive pas. Pour le moment, au Québec, seul Québec solidaire respecte ce principe. »

Sauf que recruter des aspirantes politiciennes est un méchant casse-tête. « D’abord parce que, faute de modèles, les femmes sont peu nombreuses à considérer ce choix de carrière », dit Cristine de Clercy. En fait, elles y songent deux fois moins que les hommes, selon une étude réalisée par une université privée à Washington.

Beaucoup déclinent les invitations à s’engager parce qu’elles croulent sous les responsabilités familiales. « Des partis trouvent toutefois des solutions ingénieuses, observe-t-elle. Par exemple, certains offrent des services de gardiennage pour les accommoder. »

En dépit des obstacles, Cristine de Clercy se dit « très optimiste » quant à l’avenir des femmes en politique, 100 ans après l’obtention d’un premier droit de vote au Canada.

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4. Parce que les femmes autochtones

March for murdered and missing aboriginal women, Montreal, Que., Feb. 14, 2016. THE CANADIAN PRESS IMAGES/Mario Beauregard

Photo: Presse Canadienne/Mario Beauregard

Le verdict est tombé à la mi-novembre : seuls deux policiers seront accusés à la suite de la vingtaine de plaintes pour abus sexuels et usage excessif de la force déposées par des autochtones contre 35 membres de la Sûreté du Québec en poste à Val-d’Or et à Schefferville, notamment. Ces démarches avaient été entamées dans le sillage de reportages bouleversants diffusés il y a un an à l’émission Enquête (ICI Radio-Canada), dans lesquels des femmes autochtones déclaraient avoir subi divers sévices de la part de patrouilleurs, dont des agressions sexuelles, des menaces et des séquestrations.

Mais le Directeur des poursuites criminelles et pénales a jugé la preuve insuffisante dans la plupart des dossiers qui lui ont été soumis. « J’ai pleuré, crié quand j’ai su qu’il n’y aurait presque pas d’accusations, commente Viviane Michel, présidente de Femmes autochtones du Québec (FAQ). Je suis en colère parce que le système de justice nous traite encore comme des moins que rien. Cette décision va alimenter encore plus la méfiance à l’égard de la police. Et le désespoir. À quoi bon dénoncer ? »

L’organisme FAQ demande au gouvernement du Québec de se « responsabiliser » en créant une commission d’enquête publique indépendante qui examinerait à fond les relations entre forces policières, système de justice et communautés autochtones. Des relations qui, soutient Viviane Michel, sont encore entachées de « discrimination raciale ».

Cet enjeu s’ajoute à plusieurs autres constats accablants. Par exemple, si on les compare aux autres Canadiennes, les femmes des Premières Nations sont trois fois plus susceptibles d’être victimes de violence de la part d’un conjoint, d’un ex, d’un membre de la famille ou d’un étranger. En plus d’être proportionnellement plus nombreuses à subir les formes d’agression les plus graves.

Aussi, par rapport aux moyennes nationales, elles sont moins éduquées, moins en santé, surreprésentées dans la population carcérale, davantage dépendantes des drogues et de l’alcool et plus nombreuses à vivre dans des logements surpeuplés. Le quart d’entre elles disent avoir eu des pensées suicidaires au moins une fois dans leur vie.

Une tragédie qui découle de l’approche coloniale mise en place par le gouvernement du Canada à partir de 1876, juge Suzy Basile, professeure à l’École d’études autochtones de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT). « Dans les pensionnats, elles ont été traitées avec encore plus de violence que les hommes. On les a forcées à se transformer en bonnes ménagères catholiques, au mépris de leur savoir et de leurs traditions. Jusqu’en 1951, elles n’avaient même pas le droit de participer à des assemblées publiques. »

D’être dépossédées si brutalement de leur identité les a privées de leur « force psychologique », dit Viviane Michel, qui a elle-même souffert de toxicomanie à la suite d’une adolescence marquée par des abus sexuels. Mais pour elle comme pour d’autres, « le processus de guérison est amorcé ». En témoigne le leadership dont elles font preuve. « Sur les 250 postes d’élus répartis dans les 54 communautés autochtones du Québec, 103 sont occupés par des femmes. Cent trois ! » Soulignons aussi qu’en septembre Eva Ottawa est devenue la première autochtone à ­présider le Conseil du statut de la femme.

Cet empowerment s’observe également sur les bancs d’école. À l’Institution Kiuna, qui offre des formations de niveau collégial aux jeunes des Premières Nations, 83 % des étudiants sont des filles. Même chose à l’UQAT, où elles forment 80 % des autochtones inscrits.

Leur résilience frappe Suzy Basile, qui enseigne au campus de Val-d’Or. « Elles ont plus de 35 ans, sont originaires d’une région isolée, ont des enfants à charge… Bravant le déracinement et les difficultés linguistiques, ces femmes viennent chercher des compétences utiles à leur communauté. »

Enfin, cette dernière se réjouit que les non-autochtones s’intéressent plus qu’autrefois à la réalité des Premières Nations et des Inuits, même si le racisme persiste. Ses classes regorgent d’infirmières, de policiers, d’avocats désireux de mieux comprendre les autochtones avec qui ils doivent interagir. « L’ouverture est là », conclut-elle.

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Une version longue de cet article est publiée dans L’état du Québec 2017, 32,95 $.