Culture

Mitsou : dans un nouvel élan !

Se réinventer ? Mitsou en a fait un art bien avant que le verbe soit sur toutes les lèvres. Et voilà qu’à 50 ans, elle est prête pour une nouvelle transition.

Mitsou

Photo : Andréanne Gauthier

Un rayon de soleil matinal jette des éclats dorés dans la chevelure de Mitsou. Dans son salon, l’animatrice s’excuse à profusion en pianotant sur son cellulaire. De petites urgences à régler avant de se concentrer sur l’entrevue. Cela me permet de jeter un œil sur la déco. Sur les murs, des photos en noir et blanc de la famille : mariages, voyages, naissances, soirées de gala. Un piano trône dans un coin de la pièce. Puis, Mitsou pose son téléphone et m’adresse un sourire franc. La voilà ouverte, prête, confiante, à l’écoute.

J’ai devant moi toutes les incarnations de Mitsou réunies en une seule femme.

Je vois la chanteuse incandescente, femme-enfant au soutif noir et aux nattes d’écolière de Bye bye mon cowboy. La vamp de Dis-moi, dis-moi, qui a affolé le Québec en apparaissant nue dans son clip. L’infatigable animatrice – à la radio depuis 21 ans. L’entrepreneure qui a bâti avec l’homme de sa vie un véritable petit empire de la télé et du cinéma. La porte-parole des campagnes de sensibilisation au cancer du sein. L’actrice, qui a tourné avec Luc Dionne, Denise Filiatrault, Denys Arcand. L’influenceuse. La mère.

Mitsou. Un prénom unique, mais tant de définitions.

La dynamo paraît sereine malgré son horaire plein à craquer. En ce jeudi lumineux, pas de look de diva : jean, t-shirt, chemise masculine beige jetée sur les épaules, lunettes à monture translucide.

Ses baskets proprettes sont le seul indice de son mode de vie hyperactif. « Je cours toujours après quelque chose ! » s’exclame-t-elle dans un rire.

Lorsque je lui demande laquelle de toutes les fonctions, présentes ou passées, la définit le mieux, elle réfléchit un moment, le regard lointain. « Ce que je préfère faire, dans la vie, c’est écrire. »

C’est vrai. Mitsou pilote aussi son propre magazine web. Et il ne fait pas que porter son nom : elle y signe jusqu’à quatre textes par semaine, qui servent de matière première à ses interventions à la radio. « Quand j’étais chanteuse, je créais des personnages. Chaque clip était une mise en scène, tandis qu’écrire part vraiment de moi. C’est à travers mes tribulations, mes quêtes, mes recherches, que j’arrive à connecter avec les gens. »

Une renaissance

Et sa quête, en ce moment, est de trouver ce qu’elle fera du reste de sa vie, de cette « deuxième moitié » – ce sont ses mots – qui s’amorce. Dur à croire, mais Mitsou Gélinas, qui s’est imprimée dans notre imaginaire avec son énergie juvénile, a eu 50 ans l’automne dernier.

Un cap redouté ? « Il y avait quelque chose de vivifiant, avec le tournant de la cinquantaine, observe-t-elle. C’est le 48 qui était plus tough, parce que j’avais des choses à régler. C’est là que, pour la première fois de ma vie, j’ai décidé de consulter pour mes troubles alimentaires. »

Mitsou n’en fait plus un secret : elle a longtemps combattu son corps sous la pression de la minceur. « Il n’y a pas d’angles dans mon corps, tout est en rondeurs. Déjà, à 17 ans, on disait que j’étais pulpeuse… alors que je pesais 116 livres ! Ce discours amène à te poser des questions sur les façons d’être plus anguleuse, plus mince. » D’où les éternelles privations, l’entraînement à fond de train, les années de yoyo, la liposuccion.

Aujourd’hui, Mitsou a rendu les armes. Terminée, la guerre aux kilos. Même si, tient-elle à préciser, « tu ne règles pas un trouble alimentaire, tu travailles sur tes réactions à tes émotions, sur ton historique ». Pour s’accepter, enfin, mais aussi par souci d’offrir un modèle sain à ses deux ados, Mila, 14 ans, et Stella-Rose, 17 ans.

À la maison, plus d’« aliments interdits » ou de « body shaming », a décrété la mère de famille. « C’est autant un geste personnel que politique, à certains égards. »

Et la transformation ne passe pas inaperçue chez ceux qui côtoient la star dans l’intimité. « Ça fait 15 ans que je connais Mitsou, et elle est de mieux en mieux dans sa peau », confie Yasmine Khalil, sa grande amie, ex-haute dirigeante du Cirque du Soleil.

Mitsou

Photo : Andréanne Gauthier

Parmi les icônes

Au-dessus du foyer, une toile de la peintre Corno représentant Marilyn Monroe. Imprimé sur un coussin, le visage de Brigitte Bardot. Deux canons de beauté, deux blondes… Difficile de ne pas voir un parallèle avec mon hôtesse.

Mitsou a atteint ce statut de femme sex-symbol avant même de pouvoir voter. Cette image sulfureuse, elle l’avait composée elle-même. « Tout partait de mon essence, de cette créativité explosive que j’avais », assure-t-elle.

Avec le fameux clip Bye bye mon cowboy, en 1988, Mitsou fait une entrée fracassante dans le monde artistique. L’audace de l’adolescente dérange. On s’en prend à sa charge érotique décomplexée, mais aussi à son intelligence. C’est le plus douloureux. Les « blagues de blondes » connaissent leur âge d’or. Mitsou est la cible parfaite.

« Je donnais l’impression d’être une dure à cuire, mais je pense que ça avait beaucoup plus d’impact sur mon estime que je le laissais croire. Tu finis par te dire oui, je suis conne… Ça m’a pris beaucoup de temps à me sortir ça de la tête. »

Voir une psy ? Mitsou a longtemps considéré que ce n’était pas pour elle. Dans le milieu de libres penseurs où elle a grandi – elle est la petite-fille du comédien et dramaturge Gratien Gélinas, et sa mère, Yuki, a été parmi les premières sexologues du Québec –, on croyait davantage que les solutions se trouvaient dans l’action.

La surprise est donc complète quand, à 49 ans bien sonnés, Mitsou apprend en thérapie qu’elle aurait peut-être un trouble d’apprentissage. Le diagnostic sera confirmé après une série de tests­ : dyslexie et dyspraxie (un trouble de la coordination). La surprise laisse place à une forme de soulagement, celui de mieux se comprendre. Et ce constat a déclenché toute une série de changements. « Tu deviens la première personne à qui tu dois faire attention, dit-elle. Et c’est difficile quand tu es une mère, une entrepreneure et une artiste, parce que tu appartiens à tout le monde. Tu es une people-pleaser. »

Un ange passe. « Je dois vraiment faire attention, parce que je fais toujours passer les autres avant moi ! » La voilà qui rigole, et qui donne en exemple le premier rendez-vous désastreux d’une collègue avec un homme rencontré sur Tinder. Elle avait convenu de faire une promenade avec lui – seule option de rancard possible en ces temps de pandémie. Après trois pas, elle a tourné les talons. Aucune chimie. « Moi, j’aurais marché huit kilomètres ! Mettre mes limites, c’est ce que je suis en train d’apprendre. »

Toujours pleine d’idées !

Avec ses mille et un projets, Mitsou incarne la réussite. Même Sébastien Benoit, avec qui elle coanime Le retour de Mitsou et Sébastien, l’après-midi à Rythme FM, s’étonne encore quand il voit débarquer cette tornade blonde à la station de radio, des sacs plein les bras, le cellulaire vissé à l’oreille. « Parfois, elle m’essouffle ! dit-il à la blague. Elle jongle avec tellement de balles en même temps. Ce n’est pas rare qu’elle m’envoie un courriel pour proposer un sujet, intéressant, oui… mais à 4h36 le matin ! »

Mitsou le reconnaît, elle n’arrête pas. « Impossible de réussir sans ça », tranche-t-elle. Dans le show-business, comme en business tout court. Car l’ex-vedette pop est aussi une entrepreneure à succès. Une métamorphose qui ne s’est pas produite uniquement par passion des affaires. C’est une histoire de survie. Et d’amour.

L’histoire du couple Mitsou Gélinas et Iohann Martin a commencé comme dans un scénario de comédie romantique : par un gros malentendu.

C’était il y a plus de 25 ans, à l’occasion d’un souper chez une amie commune. « Il était drummer, et la première chose qu’il m’a dite, c’est : “ Toi, ce dont t’as besoin, c’est un bon band ! ” Il voulait sûrement vendre sa salade… Mais ça m’avait tellement insultée ! » s’enflamme encore l’animatrice en racontant l’anecdote.

Au bout du fil, Iohann Martin s’esclaffe lorsque je lui demande sa version des faits. Il plaide la bonne foi, le conseil désintéressé… « Avec le recul, c’était un peu arrogant », admet-il, une pointe de malice dans la voix.

Mais, comme dans toute bonne comédie romantique, les deux protagonistes sont devenus inséparables. À partir de là, tout ira très vite : moins de six mois après le début de leur relation, Iohann convainc Mitsou de lancer une entreprise de conception de trames sonores pour la pub, la télé et le cinéma. C’est la naissance du Groupe Dazmo, en 1997.

« Ma carrière de chanteuse ne fonctionnait plus, fait remarquer Mitsou. Il fallait qu’on trouve une solution, sinon… j’allais travailler dans un restaurant. J’avais l’impression que tout ce que j’essayais ne fonctionnait pas. » La blessure, on le comprend, a été profonde. « J’ai connu l’époque où les gens ne voulaient rien savoir de moi. Enregistrer un disque, en pensant que c’est la plus belle chose que j’ai faite de ma vie, et en vendre 1000 copies. C’est très, très, très difficile. »

Mitsou

Photo : Andréanne Gauthier

L’ascension discrète

Mitsou quitte alors le feu des projecteurs et passe en coulisses. Avec Iohann, elle construit Dazmo, à qui la productrice Fabienne Larouche confie l’un des premiers importants mandats : la création de toute la musique de la série Fortier.

Au fil des ans, Dazmo finira par s’imposer comme une référence, signant la musique d’une centaine d’émissions de télé, de Rumeurs à La galère, en passant par 5e rang. Peu de téléspectateurs savent à quel point l’entreprise est présente au petit écran.

Après Dazmo, le couple fonde Vidéo Assist, qui loue de l’équipement de cinéma. En 2000 s’ajoute Vidéo Mtl, spécialisée dans la pré et la postproduction. Puis, l’arrivée massive des tournages américains dans la métropole annonce une nouvelle voie profitable. « On était de toutes les grosses productions. Avec Denzel Washington, Angelina Jolie, Robert De Niro… »

À la même époque, Mitsou remise pour de bon son image de femme fatale. « Parce que je voulais faire oublier la dumb blond, que je me lançais en affaires, que j’étais dans une relation avec un gars qui voulait avoir une partie de moi juste pour lui, j’ai mis une croix là-dessus. C’est-à-dire que je ne jouerais plus avec le désir. Et je suis devenue plus propre que propre. »

Artiste et businesswoman

Aujourd’hui, les entreprises du tandem Iohann-Mitsou (ainsi que de leur fidèle partenaire Andrew Lapierre) sont rassemblées sous l’entité Grandé Studios – à l’exception de Dazmo, qui demeure distincte. Le groupe emploie 102 personnes et compte 12 studios, situés dans le sud-ouest de la métropole. On y tourne plusieurs émissions chouchous du public : En direct de l’univers, Plan B, La semaine des 4 Julie, Dans les médias…

Début 2021, Grandé concluait le plus important tournage de son histoire, Moonfall, production américaine de près de 190 millions de dollars mettant en vedette Halle Berry. Et dès cet été, l’entreprise construira deux nouveaux studios à la fine pointe de la technologie.

Le succès est spectaculaire, sans conteste. Mais plutôt que de s’en enorgueillir, Iohann Martin préfère louanger son épouse et associée : « Autant Mitsou est très émotive comme animatrice, quand elle parle aux gens ou qu’il est question d’art, autant elle est capable de garder son sang-froid en affaires », dit le président de Grandé Studios.

Mitsou

Photo : Andréanne Gauthier

Urgence de vivre

Les choses vont bien, en somme. Mais Mitsou refuse de ralentir la cadence, trop consciente que la chance peut tourner à tout moment. Après tout, il y a 30 ans, elle chantait « c’est si dur de tomber si bas quand t’as été si haut ».

«Tout peut toujours s’écrouler, lâche-t-elle, lucide. Tout le monde est remplaçable. Moi, je vais être remplacée ! Mais si, pendant le temps que ça dure, je suis capable de donner le meilleur de ce que j’apprends, c’est vraiment le plus beau cadeau. »

Pour l’instant. Mitsou est bien ancrée dans le monde des médias. Trois décennies après qu’on l’a traitée de pétard mouillé, elle est encore là, encouragée par une immense cote de popularité. C’est sans doute sa plus belle revanche. Elle l’a écrit noir sur blanc dans un billet de blogue de 2019 qui abordait sans détour sa ménopause : «Vous allez me voir vieillir. »

Quand je lui dis que cette affirmation me rappelle l’audace qu’elle dégageait à 17 ans, elle rosit de plaisir. « Il en faut, des modèles ! Mon apport est encore plus important maintenant qu’il l’était à l’époque. C’est crucial de voir des femmes vieillir à l’écran. J’espère être capable de donner un bon exemple, mais seul le temps le dira. »

Le changement, elle le perçoit de l’intérieur. « Je sens qu’il va y avoir une prochaine transformation. Je ne sais pas encore ce que c’est, mais je suis aux aguets, quelque chose de différent est en train de vibrer, de naître. »

Mitsou évoque des projets d’écriture, de balados. Elle rêve d’un atelier où elle pourrait peindre. « J’ai envie d’avoir du fun, de vivre. Il y a un sentiment d’urgence qui est beau. »

Parlant d’urgence… La réunion de production du Retour de Mitsou et Sébastien commence dans une trentaine de minutes, à Laval, et l’animatrice doit traverser la ville pour s’y rendre. Mais elle est encore dans sa cuisine, à s’assurer deux fois plutôt qu’une que je n’ai pas d’autres questions à lui poser.

Je la laisse filer, sachant qu’elle profitera du trajet vers la station de radio pour appeler son adjointe, qui passera en revue les courriels qu’elle n’a pas pu consulter pendant les trois heures de notre rencontre.

La vie de Mitsou est peut-être un rodéo. Avec des secousses, des bonds et, parfois, des chutes. Mais pas de doute : cette cowgirl est en pleine maîtrise de son destin.

Merci au resto Mélisse, dans le Vieux-Montréal, pour l’accueil exceptionnel lors de notre séance photo.
Merci aussi à Prune Les Fleurs pour son magnifique bouquet en page couverture.