Psychologie

Notre sexe fort

Bonne nouvelle : nous sommes supérieures aux hommes d’un point de vue biologique. C’est ce qu’avance la Québécoise Susan Pinker, psychologue du développement et auteure reconnue internationalement.


 

Dès la naissance, le fait d’être de sexe féminin constitue une protection », affirme la Québécoise Susan Pinker, chroniqueuse au quotidien torontois The Globe and Mail et spécialiste de l’éthique dans le monde du travail. Dans son livre Le sexe fort n’est pas celui qu’on croit (Les Éditions Transcontinental), traduit et publié dans le monde entier, elle porte un regard neuf sur les différences entre hommes et femmes d’après les plus récentes études.

Châtelaine : Vous bousculez une importante idée reçue en disant que des deux sexes, c’est le masculin le plus vulnérable…
Susan Pinker : On part toujours du principe que, s’il y a des différences biologiques, elles ne peuvent être qu’en défaveur des femmes. Or, c’est faux, car nos notions de base sont davantage liées à des données politiques qu’à la science. Plusieurs études scientifiques prouvent que les femmes sont plus résistantes que les hommes. Et ce, même avant la naissance, car le fœtus féminin est plus robuste. La nature semble d’ailleurs compenser la faiblesse relative des fœtus masculins : s’il y en a davantage, c’est parce qu’ils sont moins nombreux à se rendre à terme. Ils sont plus sensibles au stress maternel et environnemental et, tout au long de l’existence, ça ne s’arrange pas pour eux. Leur vie, plus périlleuse que celle des femmes, est même plus courte. On a l’impression qu’être un homme est un avantage. Mais pas du tout !

Simone de Beauvoir a écrit : « On ne naît pas femme, on le devient. » Or, votre livre cite de nombreuses études qui ramènent les différences biologiques au premier plan. Retour à la case départ ?
Au début des luttes féministes, dans les années 1960 et 1970, il était nécessaire d’affirmer que les femmes étaient identiques aux hommes pour gagner le droit de poursuivre les mêmes buts. Aujourd’hui, la bataille n’est pas terminée, mais nous n’avons plus à nous considérer comme des clones de nos pères, de nos frères, de nos conjoints ou de nos collègues. Nous avons prouvé, dans la plupart des domaines, que nous pouvions faire aussi bien qu’eux, et même mieux. En outre, à l’époque de Simone de Beauvoir, on ne disposait pas des données scientifiques actuelles sur le génome humain ou l’endocrinologie qui montrent des écarts importants. Un cerveau qui baigne dans la testostérone ou dans les œstrogènes ne fonctionne pas tout à fait de la même manière. Je sais à quel point ce sujet demeure tabou…

Quelles sont les différences fondamentales entre les cerveaux féminin et masculin ?
D’une manière générale, les hommes sont plus monomanes : ils peuvent s’absorber profondément dans une idée unique. Le cerveau féminin a tendance à en suivre plusieurs à la fois. Sur le plan spatial, les hommes sont plus habiles que nous, ce qui explique qu’ils réussissent souvent mieux dans les disciplines scientifiques. Par contre, dès l’enfance, les filles sont plus douées pour le langage, les relations sociales. En matière d’empathie, elles ont l’avantage, ce qui les a menées à investir massivement l’enseignement et les sciences de la santé. Cela ne veut pas dire qu’on vit sur deux planètes différentes – Mars et Vénus –, mais qu’on doit composer avec les atouts attribués à la naissance.

Le côté femme de Barack Obama
Barack Obama, homme souple et modéré, ne dirige pas les États-Unis comme les autres présidents avant lui. Il a amorcé un virage spectaculaire par rapport à l’idéologie va-t-en-guerre et jusqu’au-boutiste de l’administration précédente. « Au moment des élections, j’ai dit, en citant Marie Wilson, présidente du White House Project, qu’il était “the girl in the race” », souligne Susan Pinker. Il était contre la guerre en Irak alors qu’Hillary Clinton appuyait celle-ci. « Ce qui prouve que les valeurs féminines peuvent être prônées par des hommes, et inversement. Et c’est grâce au vote des femmes qu’Obama a été élu. Elles ont été plus nombreuses que les hommes à participer au scrutin. »

Vous dites que les hommes sont aussi plus fragiles sur le plan du développement psychologique et de la santé mentale.
C’est une réalité constatée dans la plupart des pays : à l’école, il y a plus de garçons que de filles qui éprouvent des difficultés d’apprentissage, en particulier en lecture. Ils décrochent plus au secondaire, ils sont moins dociles. Les facteurs qui expliquent en partie ces différences sont complexes ; ils font appel à la fois aux neurosciences, à la génétique et à l’endocrinologie. D’une manière générale, sur la courbe de distribution psychologique, il y a davantage d’hommes aux extrêmes, bien que la plupart des gens se situent au milieu. Le sexe masculin compte plus de génies, mais aussi plus de déficients mentaux. Davantage de jeunes hommes ont des comportements à risque – encore un effet de la testostérone. Parmi eux, on dénombre plus de victimes d’accidents et de suicidés. Mais aussi plus de meurtriers et de sujets qui purgent des peines de prison.

Malgré tout, on ne compte plus les hommes qui ont eu du succès en dépit de leurs difficultés scolaires. Steve Jobs, fondateur d’Apple, était un enfant hyperactif. Le créateur du Cirque du Soleil, Guy Laliberté, est un ancien décrocheur…
Il est vrai qu’on voit d’anciens hyperactifs, décrocheurs de surcroît, mieux réussir leur carrière que des filles ayant terminé brillamment leurs études ! Dans un contexte très compétitif, les différences entre les sexes se déploient, et les hommes reprennent l’avantage. Ils foncent, décident vite, prennent des risques. Les femmes, de leur côté, cherchent à avoir une vision globale de la situation avant de faire un choix et d’agir. Si elles n’y parviennent pas, elles estiment alors avoir mal fait leur travail.

Justement, vous consacrez un chapitre entier au syndrome de l’imposteur. Pourquoi ce syndrome touche-t-il surtout les femmes ?
Parce qu’elles sont plus perfectionnistes. Pour être bien préparées à affronter un problème, elles devront en connaître tous les éléments. Sinon, elles auront l’impression de ne pas mériter leur réussite. On entend souvent dire que pour accéder à un poste élevé, elles travaillent plus fort que les autres. Leur perfectionnisme peut être une entrave. (Les hommes, eux, se lancent, prêts ou pas !) Elles craignent aussi beaucoup la critique et cherchent à s’en protéger. Elles demeurent ainsi moins nombreuses en politique. Leur empathie naturelle les freine. Elles acceptent de servir de mentors, de siéger à divers comités et elles s’épuisent, alors que leurs vis-à-vis masculins savent dire non !

Un de vos arguments peut faire bondir. Vous affirmez que si les femmes gagnent moins d’argent, c’est parce qu’elles préfèrent avoir plus de temps à elles…
En Allemagne et aux Pays-Bas, on me l’a reproché en disant que cela pouvait être récupéré par la droite et les extrémistes. Je ne veux pas dire que les femmes se sentent finalement mieux à la cuisine, loin de là ! Elles sont aujourd’hui majoritaires en médecine et, depuis les années 1970, le nombre d’avocates a augmenté de 800 %. Le marché du travail s’est-il transformé pour accueillir ces nouvelles venues ? Pas du tout ! J’utilise toujours la métaphore des tavernes, qui se sont ouvertes aux dames, mais en conservant le même menu : du steak saignant. C’est un peu pareil à l’usine ou au bureau. On demande aux femmes de se comporter comme des hommes.

Avez-vous vécu vous-même cette situation ?
Dans les années 1980, je suis tombée dans le piège. J’ai revêtu le tailleur bleu marine à larges épaules et adopté des horaires de fous. Ç’a été très difficile de jongler avec tout ça en élevant des enfants. Je me suis sentie coupable de ne les voir que le soir, en pyjama. On me demande pourquoi je n’ai pas écrit mon livre plus tôt. Mais pendant ces années-là, j’étais débordée ! Toutefois, je constate que ma fille de 25 ans refuse de travailler comme je l’ai fait. La génération montante revendique la conciliation travail-famille, profite avec enthousiasme des congés de paternité, est plus réfractaire aux heures supplémentaires. Et c’est mieux pour la santé, le bonheur, les enfants…

Cette vision des choses a-t-elle des chances d’être adoptée par les décideurs ?
Des pays, comme les Pays-Bas, se sont pliés aux besoins féminins en favorisant les horaires flexibles. On admet que des femmes puissent choisir de sacrifier une journée de salaire par semaine pour passer plus de temps en famille. Ou pour exercer une activité non rémunérée, mais plus gratifiante – apprendre le piano ou faire du bénévolat. Résultat : la santé mentale et familiale des Néerlandais est excellente ! Je suis féministe. Mais reconnaître qu’on peut avoir des priorités différentes ou préférer un emploi moins accaparant à un gros salaire, c’est aussi ça, le féminisme, non ?