Couple et sexualité

Couple : vive les ressemblances

Les hormones ont bon dos sur Mars et Vénus ! Prétendre que les êtres humains sont mus par leurs glandes frôle la fumisterie.

Mine de rien, l’air du temps dissémine des théories. Certaines s’installent, se transforment en idées reçues, puis en lieux communs. Sous des airs d’émancipation et de modernité, elles sont parfois aussi insidieuses et dommageables que les certitudes qui associaient autrefois le sexe au Diable.


Parmi les absurdités en vogue depuis un sacré bout de temps : Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus. L’idée qu’hommes et femmes sont tellement dissemblables qu’ils ne pourront jamais se comprendre est une insulte à l’intelligence !

Si les différences entre les sexes étaient de réels obstacles à la viabilité des couples hétérosexuels, les couples gais fileraient le parfait bonheur jusqu’à la fin des temps. Or, nous savons que ce n’est pas le cas. Ce qui nuit surtout à la survie du lien érotique et amoureux, hétéro ou homo, c’est un : l’inaptitude à partager l’intimité ; et deux : la difficulté de durer dans des univers « jetables », c’est-à-dire instables (je reviendrai sur ce sujet une autre fois). Force est de reconnaître que ces difficultés n’ont rien à voir avec les particularités des genres masculin et féminin.

L’infernal couple Mars-Vénus est une création des apôtres de l’hypothèse « biologisante », qui attribue presque exclusivement les différences entre les sexes à l’influence des hormones sexuelles sur le cerveau. Sur ce terrain, il est facile de réduire l’humain à un rat de laboratoire et d’expliquer excès, souffrances, sottises et manques à jouir par ses bouffées hormonales. La vérité, c’est que dans la marmite des attitudes et des comportements mijotent toutes sortes d’ingrédients : les normes sociales, l’estime de soi, l’espoir, l’éducation, l’investissement fantasmatique, les sentiments et un million d’autres aromates. Dont les hormones.

En fait, il existe bien une différence entre homme et femme, et celle-ci s’inscrit dans le développement érotique. Celui de l’homme est plus automatique, celui de la femme nécessite un apprentissage. Exemple patent : la puberté. Que le garçon le recherche ou non, l’orgasme éjaculatoire lui arrive, tôt ou tard, comme un cadeau du ciel. La fille se réveille rarement en transe orgasmique lors de ses premières règles. Elle devra s’engager dans une chasse au trésor pour découvrir son potentiel de plaisirs et d’orgasmes.

Une autre grande différence, extérieure celle-là, réside dans le traitement que la société réserve à chaque sexe.


 

Mais, au final, Adam et Ève se ressemblent beaucoup plus qu’ils ne s’opposent. Pour l’un comme pour l’autre, l’orgasme, le moment le plus fugace de la promenade sexuelle, ne garantit pas le bonheur. Les deux ont besoin d’aimer et d’être aimés. Pour l’un comme pour l’autre, c’est le fait de désirer et d’être désiré, d’accueillir et d’être accueilli qui donne toute sa signification au rapprochement intime.

Ceux qui affirment qu’il est dans la nature de l’homme de disséminer sa semence aux quatre vents nivellent la complexité de l’humain par le bas ou tentent de justifier leur névrose érotique !

Je participais récemment à un débat télévisé au cours duquel un jeune homme proclamait que, pour des considérations testiculaires, l’engagement masculin durable était une impossibilité. Il semblait ignorer que plusieurs recherches reconnues ont démontré que l’homme évoluant dans une relation stable utilise moins sa testostérone, cette substance endocrinienne à la réputation surfaite. Chez lui, la production androgénique ne décline pas, mais c’est comme si, en étant heureux et serein, il en avait tout simplement moins besoin. Évidemment, c’était une autre histoire à l’époque où sa femelle, rentrant à la caverne après sa cueillette de baies antioxydantes, était talonnée par une horde de primates rivaux. Les hormones de « M. Croc-Mignon » grimpaient alors en flèche, lui fournissant toute la combativité nécessaire pour défendre son territoire contre les envahisseurs.

Pour disséquer les turpitudes sentimentales, la grille psychobiologique a désormais remplacé l’outil psychanalytique dans les soirées mondaines et les discussions médiatiques. J’avoue ne pas comprendre cet engouement pour une interprétation qui revêt des testicules comme lunettes et qui fait une si belle part à de vieux préjugés. Si ce n’est pas pour nourrir la guerre des sexes, quelqu’un peut-il m’expliquer quel intérêt il y a à discuter ad nauseam des différences homme-femme ? Qu’en avons-nous à cirer que notre amoureux perçoive mieux que nous l’espace en trois dimensions ou lise plus facilement les cartes géographiques si, pour l’essentiel, tous les deux nous regardons dans la même direction ? Comment peut-on adhérer à des postulats aussi réducteurs que : « La femme éprouve un attrait naturel pour l’homme au statut social élevé et au portefeuille bien garni » ? Ou encore, que « Notre manière d’être et de faire est gravée en nous depuis l’âge de pierre. Elle n’a pas changé et ne changera pas » ?

L’homme et la femme n’accéderont jamais à une relation signifiante sans se défaire d’idées aussi sclérosantes. La rengaine des antagonismes est stérile : guerre des sexes, débat nature-culture, dualité amour-désir, combat raison-passion… Il existe des hommes et des femmes pudiques, des femmes et des hommes ardents ; des hommes et des femmes parfaitement libres et autonomes, des femmes et des hommes totalement dépendants. L’être humain, peu importe son sexe, est une créature hautement évoluée, un produit combiné de la nature, dont il s’éloigne de plus en plus, et de la culture, qui le remodèle.

Et puis, à force de se lancer leurs oppositions et différences à la figure, les amants deviennent pessimistes et craintifs (« Ça ne peut pas durer, alors à quoi bon essayer ?») ou encore inquiets et torturés (« Tu aimes ça ? Je suis au bon endroit ? T’as joui ? »).

Pour s’attirer, s’harmoniser et se compléter, il faut beaucoup de ressemblances, pimentées de quelques fascinantes différences. Il y a dans la personne aimée ou dans celle qu’on aimera, homme ou femme, tout ce qui n’est pas soi, c’est-à-dire un monde à découvrir et à goûter. Soyons semblables sans devenir pareils, intimes tout en restant un peu étrangers.

Jocelyne Robert est sexologue et auteure de nombreux ouvrages.