Entrevues

Le thé avec Fatima

Dans son tourbillon, la députée a accordé une heure à Châtelaine.

Photo : Presse Canadienne / Jacques Boissinot

Photo : Presse Canadienne / Jacques Boissinot

L’autre jour j’ai pris un thé avec Fatima Houda-Pepin.

Après des semaines de débats sur la fameuse Charte, je n’avais toujours pas réussi à savoir vraiment quoi penser. Comme, peut-être, beaucoup de femmes. Et de féministes.

Quelle est la position féministement correcte? Refuser qu’une éducatrice de CPE travaille avec son voile?  Mais alors, on la prive peut-être de son boulot? Et, ce faisant, de son indépendance économique, de la possibilité de s’intégrer à la société (si nécessaire) et du libre choix de s’habiller comme elle l’entend. Je ne connais pas une femme qui veuille faire ça à une autre femme.

Mais si on le permet, devenons-nous les bonnes poires dont se jouent les intégristes? Ou les complices de sa famille qui lui impose ce voile dont elle se passerait bien? Et ce fichu foulard, que nous sommes si nombreuses à voir comme un symbole de soumission, quel message envoie-t-il aux enfants?

Tout empatouillée dans mes questionnements, je rêvais d’une conversation conviviale avec celle que tout le Québec appelle simplement Fatima. Intellectuelle, musulmane de culture (et peut-être de croyance), résolument démocrate, féministe et laïque, elle se préoccupe depuis plus de 30 ans de la cohabitation harmonieuse entre les cultures.

Elle a fréquenté une école coranique dans son Maroc natal. Elle parle de l’islam tolérant, gai, heureux, qu’elle y a connu, et des amies chrétiennes et juives qu’elle fréquentait enfant. «C’est en arrivant au Canada, dans les années 70 que j’ai découvert les courants radicaux et intégristes», dit-elle.

Elle s’est battue contre eux. En 2006, quand l’Ontario a joué avec l’idée de créer des tribunaux islamiques basés sur la charia, elle est montée au front.

Intellectuelle brillante, impliquée dans la vie publique du Québec depuis son arrivée, Fatima est aussi féministe et mère d’une jeune adulte. Une belle combinaison quand il s’agit de parler avec pragmatisme de questions difficiles.

J’avais préparé des questions :

Comment réagirait-elle si sa fille décidait de porter le voile?  Aurait-elle confié ses enfants à une éducatrice voilée?

J’ai frappé un mur. Un mur gentil mais un mur tout de même. Pas question de personnaliser l’entrevue, m’a-t-elle dit. Alors nous sommes restées dans le domaine des idées, des réflexions et des analyses. Moins chaleureux peut-être. Mais instructif.

Quelques extraits:

La religion et le féminisme :
«Aucune religion n’est féministe. Et les trois religions monothéistes, le judaïsme, le christianisme et, particulièrement l’islam, sont traversées par des courants fanatiques qui s’expriment d’abord et avant tout contre les femmes, contre leurs droits, leurs libertés, leur autonomie.»

Le foulard : pas grave.
« Les intégristes musulmans essaient d’utiliser la tenue des femmes comme un symbole d’identité de leur idéologie. Mais on n’est plus dans un registre religieux mais politique. Il faut combattre ça. Certaines femmes voilées sont intégristes. Mais pas toutes, loin de là.  Le foulard est un vêtement traditionnel que les femmes portent pour une multitude de raisons : par commodité, par coquetterie, par tradition. En soi, il ne me dérange pas. Ce qu’il faut interdire formellement c’est que, dans une administration, quelqu’un se mette à faire de l’endoctrinement ou essaie d’imposer des valeurs qui vont à l’encontre de l’égalité entre les hommes et les femmes. À ça, on doit dire non. Foulard ou pas foulard. »

Burqa, niqab, tchador : Pas question.
« Ce sont clairement des symboles de domination de la femme. Il est absolument incacceptable qu’une employée de l’État se présente avec un accoutrement pareil. Au nom des droits à l’égalité, on ne pourra jamais se compromettre sur cette question-là. Au risque de prendre pour modèle l’ayatollah Khomeiny qui a imposé le tchador aux femmes. »

Les musulmanes féministes
« Comme musulmane féministe, je ne suis pas une exception. Dans les pays musulmans, il y a beaucoup de féministes musulmanes qui écrivent, qui font des recherches sur la place des femmes dans l’islam, qui font une relecture féministe du Coran. Elles sont sur la ligne de front dans le combat pour la démocratie. Il y en a ici aussi même si elles ne sont pas toutes devant les caméras de télé. Entre autres, m’ont-elles dit, parce que les recherchistes leur demandent si elles sont voilées. Si elles répondent non, on ne les invite pas! Pour les médias, une musulmane non voilée n’est pas crédible. »

Les musulmanes intégristes
Au début, l’intégriste musulman était un barbu vociférant. Aujourd’hui, l’idéologie est souvent portée par des femmes qui projettent une image beaucoup plus rassurante. Il existe des lieux d’endoctrinement où on apprend aux femmes à se comporter d’une certaine manière, à réciter ce qu’elles doivent dire, où on leur donne tous les outils de communication. Pourquoi s’en étonner? L’aliénation des femmes existe. En 1940, des Québécoises ont signé des pétitions contre le droit de vote des femmes…

 

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