Fiction virtuelle… gaie

Sur Internet, des femmes inventent des histoires d’amour et de fesses ne mettant en scène que des personnages masculins.

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« Ils n’étaient pas homosexuels et ils n’étaient pas en amour. Ils n’étaient que deux hommes, des meilleurs amis, qui trouvaient l’un dans l’autre la compréhension et l’acceptation qu’ils ne trouvaient en personne d’autre (…) Et, maintenant, quand House se réveille emmêlé dans son meilleur ami, il va prendre une douche, comme lors de ce premier matin. Mais, il ne se questionne plus sur ce qu’ils font maintenant. Il sait que les choses sont comme elles doivent être. » Extrait de l’épisode « La première fois », inspiré de la série Dr House, écrit par Charlotte Rainville.

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J’aurais voulu être un homme, jouer au hockey, draguer, boire de la bière, faire des blagues. Bref, que ma vie soit simple comme celle des gars. En fait, c’est plus que ça : les filles m’énervent, et être une fille, c’est plate », s’exclame la toute délicate Charlotte Rainville, 18 ans à peine, en buvant son chocolat chaud. Elle demeure un instant silencieuse, consciente de l’énormité de l’aveu qu’elle vient de me faire. Derrière ses lunettes à la mode, son regard s’immobilise. Elle se tortille, mal à l’aise. Charlotte vient de me livrer une donnée essentielle : elle, jeune fille de bonne famille, est frustrée de ne pas posséder un pénis et ce qui vient avec. Mais elle a les couilles qu’il faut pour l’affirmer et surtout pour sublimer cette frustration par une activité littéraire libératrice très à la mode.

Le soir tombe. Charlotte doit rentrer. Ses parents, papa est juge et maman, actuaire, ou l’inverse, l’attendent pour souper. Bien sûr, ils ignorent que leur fille passe le plus clair de son temps libre à imaginer de torrides histoires d’amour et de cul entre deux hommes, qu’elle publie le fruit de ses fantasmes sur Internet et que des centaines de lectrices suivent fidèlement ses élucubrations.

Comme des millions de femmes dans le monde, jeunes et moins jeunes, Charlotte est une « slasheuse », néologisme qui désigne les auteurs de slash fiction. Slash fiction ? L’expression – qu’on pourrait traduire littéralement par « histoire barre oblique » – est méconnue malgré l’ampleur de ce phénomène virtuel postmoderne.

L’anthropologue Caroline-Isabelle Caron est une lectrice goulue des sites consacrés aux nombreux récits de « slasheuses », qu’elle étudie depuis quatre ans. « Cette littérature érotique est produite presque exclusivement par les femmes et pour les femmes. C’est un lieu de socialisation féminine sur la toile et, comme beaucoup de choses concernant les femmes, il ne suscite pas l’attention des grands médias. Il échappe aux radars », explique cette professeure de l’Université Queen’s, à Kingston.

La slash fiction est un sous-produit littéraire de la fan fiction, la « littérature d’admirateurs ». Il s’agit d’un monde littéraire peu connu, mais loin d’être marginal ou neuf. Le motif de cette production littéraire est simple : des amateurs s’inspirent de romans, de films ou de séries télévisées et font évoluer, à leur manière, le scénario et les personnages.

Le phénomène apparaît au début des années 1970 autour du succès de la télésérie Star Trek. Des inconditionnels insatiables se mettent à publier des suites aux aventures des habitants du fameux vaisseau spatial. Ces petites histoires, appelées fanzines, sont imprimées à compte d’auteur et échangées entre initiés. En 1974, un fanzine invente des amours homosexuelles entre le capitaine James T. Kirk et Mister Spock. C’est la première slash fiction. Les lectrices s’emballent. Suivront d’autres histoires, publiées par diverses auteures.


 

Pour lire quelques-unes des ces histoires : www.fanfiction.net, le site le plus populaire.

Le slash tire son nom de la présence de la barre oblique entre les noms Spock/Kirk, un code qui indique qu’il y aura dans cette fiction une relation amoureuse et sexuelle entre les deux hommes. À l’inverse, si l’auteure choisit le « et » – Kirk et Spock –, cela signifie qu’il ne s’agit que d’amitié.

Le slash ne s’est pas cantonné à l’univers de Star Trek. En 30 ans, le genre a littéralement explosé. Aujourd’hui, aucun univers fictif n’échappe aux « slasheurs » qui font vivre, le plus souvent à des mâles hétérosexuels, toutes sortes d’aventures : des scènes lascives carrément pornos comme des histoires d’amour dignes de romans Harlequin. Si les idylles romantiques intéressent plutôt les jeunes, certains sites sont très osés et davantage fréquentés par des femmes de 30 à 40 ans. D’autres encore, marginaux, se consacrent aux relations sexuelles entre  femmes.

Les fan fictions, surtout rédigées en anglais, sont issues des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne. Quant aux Japonais, ils se spécialisent dans le travestissement de leurs célèbres bandes dessinées – les manga –, dont ils sont fous. Depuis l’explosion d’Internet, qui a facilité la circulation de ces histoires, le slash est même devenu une culture en soi, avec une structure bien déterminée et des communautés bien dynamiques, qu’on appelle fandom.

En ce moment, par exemple, le fandom de Harry Potter est en pleine effervescence. Les auteures de slash sont particulièrement émoustillées par l’électricité qui passe entre le jeune sorcier et son ennemi juré, Drago Malefoy. Sur « Complex Love », un des nombreux sites consacrés à ce sujet, pas moins de 4 000 internautes écrivent sur ce sulfureux duo. La page d’accueil du site ne laisse aucun doute sur la nature des récits qu’on peut y lire : on y voit un photomontage des amants enlacés nus dans un lit.

« Malefoy plongea ses deux mains dans le boxer de Harry pour en sortir son sexe. Il fit rouler les testicules de Harry entre ses doigts puis le décalotta. Malefoy baissa complètement le pantalon de Potter qui lui tomba sur les chevilles. Il fit le tour et regarda les jolies fesses de sa victime. Il glissa une main sur le petit cul de Harry, le caressant doucement. »

Plusieurs « slasheurs » vont même jusqu’à créer et à diffuser sur YouTube des vidéoclips où Harry et Drago s’abandonnent l’un à l’autre sur fond de chanson mielleuse. Le vidéoclip constitue une expression de plus en plus populaire du slash. Grâce à la magie du montage, de virils personnages de fiction, comme ceux de la série Les Tudors, échappent à leur destin. D’autres, y compris l’équipage bien québécois du vaisseau spatial Romano Fafard (Dans une galaxie près de chez vous), sont l’objet de pastiches abracadabrants.

L’accès au slash est toujours gratuit. C’est une loi à laquelle tiennent les initiées et les auteures parmi lesquelles il y a, comme dans le monde de la littérature traditionnelle, de grandes stars et des quidams. Car le slash est pour beaucoup une façon simple de s’essayer à l’écriture. « C’est plus facile que d’écrire de vrais romans et de les publier, confie la jeune Charlotte. Quand je « slashe », j’ai un public qui me donne un feedback, une reconnaissance, ce que je n’obtiens pas facilement dans la vraie vie ! »

Si le slash consiste le plus souvent à faire vivre à des hétérosexuels des relations homosexuelles, il goûte étrangement, la plupart du temps, le roman savon. L’érotisme qui y est dépeint n’a rien à voir avec celui d’homosexuels en chair et en os au sauna. Pas étonnant, puisque les femmes qui publient ces feuilletons projettent leurs fantasmes dans les héros masculins. « Je sais que lorsque je décris une relation sexuelle entre deux hommes, il y a beaucoup de moi là-dedans et qu’un gai trouverait probablement ma vision des choses très… rose », concède Charlotte, qui écrit son propre feuilleton à partir de la série Dr House. Éprise de ce médecin génial et malcommode, elle l’a imaginé avec son ami le docteur James Wilson, à l’instar de beaucoup d’autres « slasheuses ».

Dans le slash, le désir n’est pas directement lié à l’orientation sexuelle, mais naît d’une parfaite complicité entre deux êtres. Mais, surtout, d’une égalité entre partenaires qu’idéalisent les femmes qui écrivent ce genre de prose. « J’aime mieux que House entretienne une relation amoureuse avec Wilson qu’avec les filles de l’émission. Elles sont toujours compliquées, princesses ou carrément stupides. Au contraire, les personnages d’hommes sont plus abrasifs. Quand on met deux gars ensemble, personne ne pleure, il n’y a pas de mélodrame. Ils sont honnêtes. Je m’identifie à ça », dit Charlotte.

La journaliste Cynthia Brouse vit à Toronto, où le slash fait des ravages. Elle suit depuis longtemps l’évolution de cette constellation de récits dont quelques-uns sont très osés. Si elle trouve excitante la description d’une relation sexuelle entre deux hommes, elle croit, par ailleurs, que ce qui suscite l’engouement des lectrices comme des auteures, c’est qu’en excluant la femme de la relation sexuelle, elles se donnent du pouvoir sur l’homme en tant qu’objet sexuel. « Dans la pornographie ou la littérature érotique traditionnelle, les femmes sont souvent soumises aux désirs de l’homme de par la nature même de la biologie. Ici, la femme se projette chez un homme et peut donc dominer son partenaire. C’est peut-être le reflet d’une certaine insécurité de la part de femmes qui craignent la réalité de la sexualité hétérosexuelle. D’ailleurs, quand on s’abreuve de slash, on est souvent déçue par la sexualité réelle. On vit dans un monde de fantasmes où l’homme fait ce que l’on veut, ce qui est difficile à recréer sous la couette. »

Pour Luc Granger, professeur de psychologie à l’Université de Montréal et spécialiste des comportements sexuels, il est clair que le slash est une recherche, à travers la littérature, d’une nouvelle sorte de relation sexuelle et amoureuse. « Il ne faut pas croire que les femmes qui écrivent ce genre de fiction fantasment sur les relations homosexuelles ou qu’elles sont elles-mêmes homosexuelles. Elles ne font que corriger, en utilisant deux hommes, les défauts de l’idylle classique, où la femme est un objet sexuel ou une poupée fragile et l’homme, un sauveur, un super héros. Elles se projettent dans une relation égalitaire où l’amitié garantit la permanence de la relation. »

Dans sa classe à l’Université Queen’s, Caroline-Isabelle Caron constate aussi un certain malaise chez les jeunes femmes. « Mes étudiantes me disent ne pas se reconnaître dans les figures emblématiques de la culture populaire actuelle. Quand elles ne sont pas des “pitounes”, elles s’identifient plus facilement aux hommes. Ce n’est pas facile à admettre quand leurs mères ont brûlé leur soutien-gorge et mené les luttes pour la libération. »

L’exploration par le slash de la sexualité féminine à travers une certaine vision masculine de la chose déconcerte et fascine plus d’un chercheur. Ce phénomène pourrait-il signifier un véritable changement de fond dans la sexualité féminine ? Catherine Salmon, directrice du laboratoire sur l’évolution de la sexualité humaine à l’Université de Redlands, en Californie, en est convaincue. « Le slash nous apprendra peut-être que la biologie sexuelle de la femme serait plus complexe qu’on ne le croyait », dit-elle au bout du fil. La chercheure a en effet découvert, par des tests d’ADN, que le taux de testostérone des « slasheuses » était plus élevé que la moyenne, ce qui induit une fantasmagorie sexuelle plus explicite. Ces résultats de recherche sont préliminaires. Chose certaine, les « slasheuses » sont des filles avec des couilles dans la tête qui doivent composer avec le fait qu’elles n’en ont pas dans le pantalon.

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