Lâchée lousse

Une journée entre filles

Pour rien au monde, notre journaliste Louise Gendron ne manquerait ses retrouvailles ponctuelles avec ses meilleures amies. Et si ces papotages entre filles étaient plus importants qu'on ne le croit?

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Un jour par an, mon amie Monique invite chez elle toutes les femmes qu’elle aime.

Ça donne une cinquantaine de personnes âgées de 6 mois à 86 ans, des fleurs partout (chacune doit en apporter une), de la bouffe et des ­bouteilles de vin pour les fines et les folles.

Il y a là des politiciennes, des artistes, des étudiantes, des commis de bureau, des mères de famille, des femmes d’­affaires, des globe-trotteuses, des préposées aux bénéficiaires, des ­universitaires.

Pour rien au monde je ne manquerais cette joyeuse cacophonie de retrouvailles, de rencontres, des fous rires et de discussions sérieuses. Qu’est-ce que ça fait du bien à l’âme !

Ce n’est pas tout. Car, dit la science, la compagnie d’autres femmes allonge la vie et éloigne les maladies. Une preuve parmi d’autres : il y a quelques années, une chercheuse (la psychologue Martha McClintock de l’Université de Chicago) qui faisait face à une crise du logement dans son labo a dû se résoudre à faire cohabiter plusieurs de ses rates dans une même cage. Surprise : l’espérance de vie de ces nouvelles colocs a augmenté de 40 % !

Pendant des décennies, on a cru qu’un animal – humain ou non – en butte à un stress important (un agresseur par exemple) n’avait que deux issues possibles, la fuite ou l’affrontement. Puis un jour, on s’est aperçu d’un détail : toutes les études sur le sujet ne portaient que sur des individus mâles. Or, vous et moi, que faisons-nous quand un problème nous empoisonne la vie ? On appelle sa meilleure amie, évidemment. Les femmes, semble-t-il, se tournent vers leurs congénères en période de stress.

Pas étonnant, dit Shelley E. Taylor, qui dirige un labo de psychologie à l’Université de Californie à Los Angeles. « Après tout, une femelle ne passera pas à l’attaque avec son petit dans les bras. Et aura plus de mal à fuir », écrit-elle dans The Tending Instinct (qu’on pourrait traduire par « L’instinct altruiste »), publié chez Henry Holt & Company. Son meilleur moyen de défense : un conjoint, bien sûr. Mais si Chéri l’a quittée pour une poulette ou qu’il est parti à la chasse ou à la guerre ? Restent les parentes, les voisines, les amies.

Chez les primates, et dans les sociétés humaines encore basées sur la chasse et la cueillette, les femelles s’organisent entre elles pour la garde des petits. Elles sillonnent souvent le territoire en groupe à la recherche de nourriture, ce qui assure leur sécurité contre les prédateurs, et se partagent même la bouffe qu’elles trouvent, limitant ainsi les conflits. Nos plus proches parentes, chimpanzés et bonobos, vont jusqu’à faire front commun si, d’aventure, un mâle de leur clan décide de jouer au matamore contre l’une d’entre elles.

Bref, la prospérité et la sécurité des femmes et de leur progéniture (et donc la survie de l’espèce) dépendent largement de ces liens, en apparence informels, qu’elles tissent entre elles, à leur capacité de s’écouter et de s’entraider. Mieux encore : toutes les études en psycho ont démontré qu’un homme mal pris recherche du réconfort auprès de sa compagne. Mais que cette dernière, elle, se tournera vers une autre femme…

Nos grands-mères cousaient et tricotaient autour du feu en se racontant leurs rêves et les mauvais coups de leurs plus vieux. « Du papotage de femmes », disaient souvent leurs maris, ­attendris, mais un peu méprisants.

Leurs petits-fils pensent peut-être la même chose de nous. Mais échanger des recettes de pesto et des photos de vacances, décortiquer nos chicanes de couple, révéler nos ambitions secrètes et notre peur de mourir, parler de mode, de carrière ou de la meilleure façon de faire participer un ado aux tâches ménagères, ce n’est pas que du papotage. Ça réchauffe le cœur et embellit la vie. Et, surtout, ça permet d’entretenir ce réseau d’amitiés féminines, informel mais solide. Et essentiel à la ­survie d’une tribu ou d’une société.

Monique, mon amie, merci.

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Photo: Steve Prezant / Corbis