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Point de bascule

Il a abusé de sa fille il y a 12 ans. Il en parle aujourd’hui, dans l’espoir de prévenir des drames.

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Raymond a commis l’irréparable.

Ça s’est passé en 2002. Sa femme avait levé le camp pour le week-end. Lui s’occupait de leurs enfants.

Un soir, sa fille de 12 ans l’a rejoint dans sa chambre pour regarder une émission pendant que le reste de la tribu mobilisait la télé du salon.

Déjà au lit, Raymond lisait un roman Harlequin plutôt salace. Assez pour lui donner une érection. Sa fille s’est étonnée de voir une bosse sous les draps. « Et là, le court-circuit dans ma tête. » Il lui a dit : « Veux-tu voir comment ça marche? ». Puis, il l’a incitée à le masturber. Ensuite, « pendant tout au plus cinq secondes », il a caressé son clitoris pour lui expliquer les gestes qui donnent du plaisir. « Ça s’est arrêté là, je ne l’ai pas pénétrée », insiste l’homme de 52 ans, un ex-entrepreneur aujourd’hui ouvrier agricole.

Dès le lendemain, la vie a repris son cours. Comme si de rien n’était. Les longues heures de travail, l’éducation des petits avec qui, dit-il, il entretenait des relations tout à fait « normales ».

Raymond n’a jamais recommencé. « Je n’ai aucune attirance pour les enfants ou les ados, encore moins pour les miens. J’ai toujours eu des partenaires de mon âge, à la même page que moi dans la vie. »

Il s’explique toujours mal son dérapage. Chercher les mots justes pour raconter son histoire l’aide à mieux se comprendre. « J’espère aussi construire des ponts vers les victimes, dissuader des agresseurs potentiels de briser des vies. Et puis, peut-être ouvrir les esprits. Les humains ne sont ni blancs ni noirs, la réalité est toujours moins tranchée qu’on pense. » Il se fait peu d’illusions, tout de même. « Ça fait mal, ce sujet-là. »

À l’époque où il a abusé de sa fille, il était dépressif, à cause de sa « relation tordue » avec sa femme. « Elle me méprisait et me manipulait comme un pantin. Je restais, pourtant, en bon quêteux d’amour. » La sexualité avec elle était peu satisfaisante. Il pense avoir fait un « transfert affectif » vers sa fille, calque de sa femme tant sur le plan du tempérament que de l’apparence. « En tout cas, j’ai totalement régressé. J’avais 12 ans dans ma tête. J’ai perdu de vue la frontière entre le bien et le mal. »

À deux ou trois occasions, il a reparlé à sa fille de ce qui s’était passé. « Je savais que j’avais transgressé quelque chose, je me sentais mal dans ma peau. Mais comment récupérer ça? »

« J’aurais préféré que tu me laisses découvrir ces choses-là avec mon futur amoureux », lui a-t-elle lancé un jour.

L’adolescente a gardé le secret pendant trois ans, jusqu’au moment où elle a vu en classe le documentaire Les voleurs d’enfance de Paul Arcand, en présence de représentants de la Direction de la protection de la jeunesse. Elle a posé des questions troublantes qui les ont alertés. Sous leur insistance, elle a finalement tout raconté. Le lendemain, la mère, qui ne se doutait de rien, a été convoquée à l’école. « En revenant, ma femme m’a confronté. Je n’ai pas nié. Elle m’a quitté sur le champ. » La police a vite pris le dossier en main et des accusations ont été portées contre Raymond.

« J’ai su que ma fille m’avait dénoncé de peur que je fasse la même chose à sa sœur, raconte Raymond, sans trace d’amertume dans la voix. C’était un geste courageux, j’espère que ça l’a aidée à guérir. » Il a plaidé coupable, mais le regrette maintenant : « J’étais malade. »

Quoi faire avec les pédophiles? Un article à lire ici.

Depuis sa condamnation, en 2006, son nom figure au registre national des délinquants sexuels. Tous les ans – ou plus, s’il déménage ou change d’emploi –, il se rapporte à la police pour mettre à jour son dossier. Il en sera ainsi jusqu’en 2016. Il n’a pas fait de prison, mais a été assigné à résidence avant d’être soumis à un couvre-feu. Pendant cinq ans, on lui a interdit de revoir la victime et d’être seul avec ses autres enfants (il souhaite en taire le nombre exact). Ces derniers sont restés avec leur mère.

À ce jour, il n’a plus jamais eu de contact avec la plupart d’entre eux. « Ils m’en veulent beaucoup. » Il les « espionne » parfois sur Facebook. C’est comme ça qu’il a su que la victime avait fait des études, rencontré un homme, eu un enfant.

À ceux qui préféreraient que des types comme lui croupissent au fond d’une cellule, il aimerait dire que ça ne change rien. Ce sont les thérapies qui permettent de dépasser les périodes de déni et les « c’est à cause de » pour enfin se responsabiliser. « Et encore, il faut s’y investir sincèrement, pas juste parce que la loi nous y contraint. » Il en a suivi plusieurs, entre autres au Centre d’intervention en délinquance sexuelle à Laval, un « excellent » organisme qui l’a aidé à devenir un meilleur homme, « celui qu’[il] aurait voulu être dès le départ ».

Et puis, en restant dans la collectivité, il a pu continuer à verser une pension alimentaire à ses enfants, du moins jusqu’à ce que le manque de contrats l’accule à la faillite. « L’approche punitive du gouvernement Harper m’inquiète beaucoup. Si j’avais commis mon crime sous son règne, j’aurais été enfermé pendant au moins six mois. J’aurais sans doute mal tourné. »

Son ultime punition, c’est le poids de la culpabilité, dont il ne se départira jamais. En plus de vivre avec la peur d’être de nouveau cette personne qui a commis des gestes aussi graves, malgré ses efforts pour « cheminer ».

En quelques minutes, un soir de 2002, il a tout détruit ce qu’il avait construit. « Je n’ai plus une crisse de cenne, même pas de compte en banque. » Il vivote en travaillant pour des fermiers. Il ne leur cache pas son dossier criminel, mais arrange parfois la vérité. Jamais avec les femmes qu’il fréquente, cependant. « Tôt ou tard, elles finiraient par l’apprendre. J’aime autant leur annoncer moi-même. » La plupart du temps, elles déchantent après l’aveu. « Elles préfèrent me garder comme ami. » Quelques vieux copains sont restés, son frère et une de ses sœurs lui parlent encore. « Le fait que je me sois repris en main m’a permis de conserver leur respect. »

Tous les matins, il se lève aux aurores pour s’occuper des animaux. Il apprécie cet instant suspendu entre chien et loup, sa fraîcheur, sa charge d’espoir. Il laisse libre cours à son projet de ferme maraîchère. « J’aimerais ça avoir une seconde chance. »

Zone grise

Un père qui agresse sexuellement son enfant, est-ce un pédophile? Pas forcément, explique Mathieu Dufour, médecin spécialiste en psychiatrie légale au Centre de santé mentale Royal Ottawa, en Ontario. « En psychiatrie, on qualifie de pédophile une personne qui éprouve un désir sexuel pour un enfant prépubère (13 ans et moins) pendant un minimum de six mois. » Ces fantasmes doivent être si obsédants qu’ils incitent à passer à l’acte ou causent du désarroi (on peut être pédophile sans commettre d’agression).

Ceci dit, dans des circonstances bien particulières, un adulte à la sexualité normale peut aussi abuser d’un enfant. « Dépression, misère affective, alcool, drogue, abus sexuel durant l’enfance… L’accumulation de tout ça peut mener à la tempête parfaite. Pendant cet instant, le jugement de la personne est suspendu. » Ça n’en fait pas un pédophile pour autant… Mais on ne peut jamais en être certain à 100 %, nuance Mathieu Dufour. « Ces circonstances peuvent aussi avoir réveillé un désir inhibé pour les enfants, par exemple. En ce domaine, les zones grises prédominent. »

Quoi faire avec les pédophiles? Un article à lire ici.