À qui les grosses colères?

Même dans la fiction, la colère est un sentiment encore mal accepté chez les femmes: elle n’est pas «normale». Heureusement, ça commence à changer.

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À bien y penser - copie

Séance cinéma, dans une vraie salle comme il se doit. À l’écran, le film Bon cop, bad cop 2, amusante bulle de légèreté dans l’été. Justement, nous sommes tous à rigoler franchement.

Nos deux héros, incarnés par Patrick Huard et Colm Feore, sont dans un bar où ils viennent d’avoir le dessus sur un bandit qui tenait la serveuse à la gorge, avec fusil sur la tempe. La scène dramatique a donc bien tourné, et sitôt libérée la serveuse se venge du «méchant» en lui assénant claques, coups, taloches. Pif, paf, pouf! Tiens-toi! C’est mérité et on rit.

Mais les «pif, paf!» se poursuivant, Patrick Huard, alias le policier David Bouchard, finit par se tourner vers les autres autour de lui en agitant la main et en articulant tout bas: «’est folle!»

Ça m’a stoppé net le rire. Ah, bien sûr, quand les messieurs se battent et se pourchassent à n’en plus finir – et les scènes du genre ne manquent ni dans le premier ni dans le deuxième Bon cop, bad cop –, ça s’appelle un film d’action et on en redemande. Mais quand une femme s’y met, tout aussi excessive que le reste des personnages de ce genre de production, il y a quelque chose de «pas normal».

Les filles ont beau être maintenant encouragées à être fortes et à s’affirmer, certaines limites se franchissent encore difficilement, particulièrement celles des zones noires.

Dans la vraie vie, une femme en colère au travail ou en public, c’est la perte de crédibilité assurée. Quant aux mamans en maudit après leurs enfants, elles appartiennent aux temps passés: la mère moderne aime sa précieuse et rare progéniture et ne s’emporte pas, sauf dans les blogues.

Il ne s’agit pas ici de faire l’apologie de la violence. La civilisation a pour vertu de chercher à la canaliser, et se laisser aller à se fâcher pour vrai n’est un comportement à encourager ni chez les hommes ni chez les femmes – sauf que quand, malgré tout, ça arrive, celles-ci se font bien davantage juger.

Une part brute nous habite tous et toutes et elle a besoin d’exutoires. La fiction joue ce rôle: le grand succès des films d’action ou d’horreur comme celui des romans du même genre en témoignent. Cours après, rentre dedans, pif, paf, boum, ouf! et que le gentil triomphe. C’est particulièrement satisfaisant quand le «gentil» n’est ni agent secret ni superhéros, juste un quidam mis dans une situation où sa colère éclate.

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Hélas, il manque furieusement de furieuses dans notre imaginaire, même pour illustrer les emportements du quotidien. Les femmes sont le plus souvent cantonnées aux dialogues cinglants, au mieux à madame qui balance les effets d’un monsieur volage par la fenêtre. Elles sont rares les scènes d’agitation colérique féminine comme nous en offre la série télévisée Lâcher prise, d’Isabelle Langlois, avec ses héroïnes qui arrachent frénétiquement des affiches ou tempêtent en hurlant au bureau. Pourtant, que ça fait du bien à voir!

Dans cette veine, j’ai eu un gros coup de cœur cette année pour une autre de ces héroïnes nouveau genre: celle mise en scène par l’auteure Marie-Renée Lavoie dans son roman Autopsie d’une femme plate (Les Éditions XYZ).

Diane Delaunais se fait planter là par son mari à quelques jours de leur 25anniversaire de mariage. Oh qu’elle ne le prend pas! Oh qu’elle est fâchée! Oh qu’elle va se défouler, passant le mobilier à la hache, la belle-famille à la moulinette, et la jeune nouvelle amoureuse de l’ex à un traitement pour le moins asséchant… Non, elle n’est pas «fine» cette Diane, et ça nous change grandement des ruptures racontées à coups de larmes, de désespoir et de colères refoulées que les femmes délaissées n’osent pas s’autoriser, si ne n’est en répétant aux copines combien l’ex est un salaud. Ici, on rit, à gorge déployée.

Mettre une hache entre des mains féminines reste toutefois audacieux. J’ai à ce sujet puisé une explication savoureuse dans le plus récent roman de François Lévesque, journaliste et auteur de romans policiers.

Dans son très sombre et très prenant récit En ces bois profonds (éd. Tête première), il est question d’une secte, d’un gourou, de pendus et d’un meurtre à la hache qui aurait été commis par une femme. Or dans le village où se déroule l’action, c’est ce meurtre inusité qui a frappé les esprits, davantage que les pendus, pourtant au nombre de neuf.

Logique, raconte François Lévesque, qui met les mots suivants dans la bouche de l’héroïne de son histoire: «On imagine plus volontiers un homme se servir d’un tel outil à des fins homicides. Pas que nous soyons plus faibles, nous femmes: juste plus habiles. Un meurtre à la hache, c’est très sale; ça fait des dégâts. Et historiquement, les dégâts, c’est nous qui nous en occupons. Historiquement, c’est nous qui torchons. D’où notre préférence pour les morts propres, avec par exemple du poison.»

J’aime ces prosaïques rappels. Et j’ai ainsi mieux compris pourquoi j’avais tant apprécié, l’an dernier, le personnage central du roman policier Sans terre, de Marie-Ève Sévigny (éd. Héliotrope Noir).

Tout le livre tourne autour de Gabrielle Rochefort, militante que les injustices fâchent et qui réagit en conséquence. Le roman s’ouvre sur une scène inoubliable: Gabrielle, au volant d’un camion-benne, s’en va sifflotant déverser tout un chargement de volatiles englués de pétrole au pied de la villa du ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles. Tant pis pour les dégâts! Cette Gabrielle s’assume et ne ramasse pas.

C’est encore rare, mais c’est pas si fou.


 

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Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont le quotidien Le Devoir, où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime et signe des livres!

 

 

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