Les musulmans, ces bonshommes Sept-Heures du 21e siècle?

Avant les vigiles et les rapprochements post-tragédie, quels rapports entretenions-nous avec les communautés musulmanes du Québec? demande Marianne Prairie. Notre peur de l’Autre, après tout, ne s’est pas bâtie en un jour…

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Lors d’événements tragiques qui fauchent la vie de nombreux citoyens (ou de personnages politiques importants), il est de coutume de respecter une période de deuil national. À la suite de l’attentat terroriste perpétré ce dimanche au Centre culturel islamique de Québec, il semble que Khaled Belkacemi, Azzedine Soufiane, Abdelkrim Hassane, Aboubaker Thabti, Mamadou Tanou Barry et Ibrahima Barry n’auront pas cet honneur. Pour leur rendre hommage, je réclame une période d’introspection nationale.

Dans la foulée d’une attaque aussi violente, il est normal qu’on cherche frénétiquement à comprendre, à connaître, à analyser. C’est une façon comme une autre de s’ancrer dans la vie réelle, alors qu’on est témoin d’un geste absurde – contraire à la raison, illogique, insensé. Une espèce de cacophonie s’installe, tout doit être su, tout doit être dit, le plus rapidement possible. Les déclarations de politiciens affligés et surpris côtoient les témoignages poignants de témoins et de familles endeuillées. Les journaliste et chefs d’antenne répètent et interprètent les minces pistes avancées par la police, provoquant parfois de terribles dérapages. Et, en trame de fond, les médias sociaux s’enflamment et se solidarisent.

En regardant tout ça se dérouler spectaculairement sous nos yeux, on oublie parfois de décrocher de l’écran pour jeter un coup d’œil à notre reflet dans le miroir.

Avant les vigiles, les collectes de fonds et les rapprochements post-tragédie, quels rapports entretenions-nous avec les communautés musulmanes du Québec ? Permettez-moi d’emprunter une formule douteuse : l’islamophobie ne s’est pas bâtie en un jour.

C’est aussi ce qu’explique la sociologue et politologue Maryse Potvin, interviewée par notre journaliste Marie-Hélène Proulx : « Le racisme envers la communauté musulmane a commencé à germer après les attentats de New York en 2001. […] Une logique de guerre s’est installée, et certains se sont mis à considérer les musulmans comme des ennemis. À les diaboliser suffisamment pour qu’ils ne soient plus considérés comme des êtres humains. Sur Internet, des gens s’échangent des scénarios apocalyptiques sur la guerre en Syrie, l’État islamique… Ils se convainquent qu’il faut se défendre. Ce qui justifie le fait de tirer sur eux. »

Dans une autre interview, Maryse Potvin montre que le racisme ne vient pas seulement de l’ignorance, mais « de la façon dont on va construire l’adversaire, le transformer en ennemi. Ce sont des mécanismes de différenciation, d’infériorisation, de généralisation, de victimisation de soi… »

C’est bel et bien ce que nous avons fait au cours des dernières années, au Québec comme partout en Occident. Nous avons fabriqué une figure mythique, menaçante et mystérieuse : Les Musulmans™.  On les a vus rôder, tels des bonshommes Sept-Heures du 21e siècle, pendant les débats sur la Charte des valeurs québécoises. Leur ombre plane toujours dans les médias, surtout à la radio-poubelle et dans les chroniques de certains polémistes, mais aussi dans les salles de nouvelles. Ils ne font la manchette que lorsqu’ils portent une ceinture d’explosifs à la taille ou un voile intégral sur la tête.

Ces histoires de peur ont été répétées, de bouche à oreille, autour de la machine à café et dans les cuisines, partout en province. Elles ont été partagées sur le web, ont inspiré des vidéos maison sur YouTube et ont nourri des groupes radicaux de droite, dont faisait partie un sombre individu qui a tiré du AK-47 dans une mosquée québécoise.

De près ou de loin, nous sommes nombreux à contribuer à l’élaboration de Les Musulmans™, et je m’inclus là-dedans. En évitant de confronter des personnes racistes et islamophobes pour ne pas créer de malaise, en m’insurgeant dans ma tête plutôt que sur mes tribunes et en présentant presque toujours des femmes blanches ou des sujets qui les concernent dans mes articles, j’ai maintenu le statu quo.

C’est pourquoi cette période d’introspection nationale me paraît si cruciale. Les politiciens et les médias ont une grande influence et une immense responsabilité à ce chapitre, et je souhaite de tout mon cœur que cet attentat déclenche de sérieux examens de conscience dans ces hautes sphères. Pour l’instant, ils sont assez timides. Mais on aurait tort de penser qu’il n’en tient qu’à eux. Ce n’est pas suffisant.

Prendre un moment pour se recueillir et réfléchir me semble être une réaction adéquate après un acte de terreur – ce qui devrait être fait collectivement, mais aussi individuellement, afin de puiser en soi plus de solidarité et d’humanité à offrir à cette communauté éprouvée et marginalisée depuis des années. Explorons cette honte, cette surprise, cette colère, ce déni, cette peine que nous avons ressentis au lendemain de cette tuerie ciblant Les Musulmans™, et ce que cela révèle de notre rapport tordu à des êtres fabulés pour mieux nous rapprocher des êtres humains. L’introspection, c’est parfois difficile et confrontant, mais il est plus que jamais nécessaire d’aller voir ce qui se passe derrière notre nombril, dans cette peur de l’Autre qu’on a au ventre et cette haine qui nous pourrit le cœur.

Car si la personne derrière la page Facebook « Pas d’islam radical et de charia au Québec » peut le faire, nous aussi, nous le pouvons.

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Pour écrire à Marianne Prairie: chatelaine@marianneprairie.com

Pour réagir sur Twitter: @marianneprairie

Marianne Prairie est la co-directrice de l’ouvrage collectif Je suis féministe, le livre (les éditions du remue-ménage)

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