Rares, les filles en humour? Ben voyons!

Elles nous font rire depuis longtemps! Pourquoi on ne s’en rappelle pas?

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À bien y penser - copie

Le Festival Juste pour rire a 35 ans et, à chaque édition, quelqu’un – hors les organisateurs – finit par poser la question: quelle est la place des humoristes féminines au Québec? Et d’une année à l’autre, on a droit à un «Ça s’en vient bien, elles sont plus nombreuses qu’avant!». Est-ce une blague, du sarcasme, de l’ironie? Non, carrément de l’oubli.

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Le vrai problème des femmes, ce n’est pas de prendre leur place, c’est qu’on oublie qu’elles en ont eu une, même quand elles l’ont largement occupée. Le monde de l’humour en est à lui tout seul le puissant témoignage.

Chaque fois que j’entends que les femmes arrivent enfin en masse dans cet univers majoritairement masculin; que cette fois, enfin, elles ont du succès, même plus que les gars; qu’elles ont des difficultés, certes, mais que voulez-vous, elles ont si peu de modèles…, je me pince. N’a-t-on à ce point pas de mémoire?

Au secours la Poune, Juliette Pétrie, Manda, Juliette Huot et toutes celles qui ont fait les beaux jours du vaudeville québécois! Dodo et Denise, venez donc nous rappeler que le prototype des femmes allumées, autonomes, libérées et complètement folles, c’est vous qui avez parti la recette il y a… 50 ans (le premier épisode de Moi et l’autre date d’octobre 1966).

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mariana mazza entrevue assise galerie

Et si les hommages universellement rendus à Yvon Deschamps sont amplement mérités, ce serait vraiment l’fun si les humoristes masculins qui se réclament d’inspiration ou d’affection pour le grand Yvon se rappellent qu’il n’a pas craint, lui, de citer Clémence comme modèle. Au Québec, la première qui s’est tenue seule derrière un micro à nous raconter des histoires drôles, ce fut Clémence DesRochers. D’accord, c’était du monologue, pas du stand-up, mais elle faisait crouler de rire autant les messieurs que les madames. Ça mériterait toute une semaine de galas pour s’en rappeler.

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On dira que tout ça date, que ce n’était pas pareil, qu’il n’y a pas eu de pont entre ce monde d’hier et celui d’aujourd’hui, d’où le fait que la jeune génération manque de repères féminins.

Et je me pince encore! Il y en a eu des filles drôles depuis les années 1980! Chaque nouvelle venue était d’ailleurs persuadée qu’elle participait d’une nouvelle génération qui allait finir par partager équitablement l’espace avec les gars. Ça se disait tellement – notamment quand une femme, Louise Richer, a créé l’École nationale de l’humour en 1988. Depuis, régulièrement, on voit dans les médias des titres qui nous annoncent «Humour: les femmes prennent la relève!».

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Qui nous a fait rire depuis 30 ans, en spectacle ou sur l’écran, parfois aux deux endroits? Pêle-mêle, je pense spontanément à Pauline Martin, Marie-Lise Pilote, Claudine Mercier, Diane Lavallée, Chantal Francke, Sylvie Moreau, Sylvie Léonard, Valérie Blais, Chantal Lamarre, Mélanie Maynard, Édith Cochrane, Nabila Ben Youssef, Cathy Gauthier, et bien sûr Lise Dion… Ce sont mes coups de cœur, pas une liste exhaustive. Déjà, je me dis que même si elles sont exceptionnelles dans tous les registres, Guylaine Tremblay et Sophie Cadieux doivent impérativement faire partie de ma liste de rigolotes…

Et pourtant, les responsables de programmation continuent d’affirmer que les filles en humour sont rares et que c’est dur de les attraper (argument entendu aussi pour expliquer la faible présence des chanteuses et musiciennes dans les festivals d’été, dénoncée avec force il y a quelques semaines). Que voulez-vous, l’agenda de Mariana Mazza déborde, et on ne peut quand même pas prendre la première venue! «Ma mère est drôle dans un party de famille, mais je ne peux pas la mettre sur scène», expliquait l’an dernier à La Presse, sans rire, le directeur de la programmation des galas Juste pour rire.

Voilà donc pourquoi on ne voit jamais de femme animer toute seule l’un de ces galas, pourquoi même la coanimation homme-femme se limite à un seul par an, encore cette année. Et quand arrive la grand-messe annuelle des prix, on se contentera de souligner le travail d’une femme à la fois… Comme dans le temps de «la» fille du groupe. Ce qui permet de dire l’année suivante: «Que voulez-vous, les filles sont rares. Mais ça s’en vient…»

Chères Mariana Mazza, Léane Labrèche-Dor, Virginie Fortin, Marie-Soleil Dion, Katherine Levac, Florence Longpré, Catherine Éthier, Korine Côté, et celles que j’oublie, vous y êtes donc, on vous voit pas mal ou beaucoup, et vous nous faites bel et bien rire. Mais vous vous ajoutez à une longue liste à qui on a aussi fait miroiter des temps qui changeaient, histoire de minimiser les pouces de terrain que, finalement, on ne leur laissait pas tant.

Sachez donc que le défi, dont on ne vous soufflera pas mot, mais que des décennies derrière vous nous enseignent, ce sera de ne pas vous laisser oublier. Et faut pas prendre ça en riant!


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Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir, où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime et signe des livres

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