Hélène Bourgeois Leclerc et Katherine Levac: rencontre avec deux filles comiques

Pour l’exaltation d’arracher des rires, la comédienne Hélène Bourgeois Leclerc et l’humoriste Katherine Levac sont prêtes à toutes les folies. Rencontre avec deux artistes généreuses pour qui l’humour, c’est du sérieux.

 
Photo: Richard Bernardin

Être drôle a toujours été moins admis chez les femmes, disait récemment la rédactrice en chef du Devoir, Josée Boileau. Parce qu’on attend d’elles qu’elles soient gentilles et douces et qu’elles plaisent plutôt que d’égratigner avec des remarques mordantes. Ressentez-vous cela ?

Katherine Levac: Pas vraiment. Mais quand on aborde cette question dans les colloques, il y a un méchant clash entre les générations. Ce que vivent les humoristes montantes comme Virginie Fortin, Mariana Mazza et moi n’a rien à voir avec l’expérience des Cathy Gauthier, Mélanie Couture et Kim Lizotte. Contrairement à certaines d’entre elles, un collègue humoriste ne m’a jamais présentée sur scène en lâchant : « La prochaine invitée, elle vient de me sucer dans la loge. » Jamais de la vie. Tout le monde serait outré, moi la première. Aussi, quand j’écris mes textes, le fait que je sois une fille ne conditionne rien. Enfin, ça a forcément une influence sur mes thèmes… mais je pense qu’aujourd’hui les femmes en humour peuvent dire ce qu’elles veulent, de la façon qu’elles veulent. Regardez Mariana Mazza : elle a le couteau entre les dents !

Hélène Bourgeois Leclerc: Et puis, à côté de ça, il y a des gars comme André Sauvé, tout en dentelle et en délicatesse. Louis-José Houde aussi. Les genres sont de plus en plus décloisonnés. Récemment, j’ai vu le Premier one-woman show de Valérie Blais avec mon chum. Même si elle parle de maternité tardive et de rapport au corps, il n’a pas eu le sentiment d’assister à un « spectacle de fille » – pas une seconde. L’humour n’a plus de sexe ; c’est surtout la personnalité de l’artiste qui donne le ton.

Katherine: Maintenant, est-ce que, dans la tête des gens, une femme qui fait des blagues très crues ou qui dérangent, ça passe moins bien encore de nos jours ? Peut-être.

Katherine, quand vous avez remporté l’Olivier de la découverte de l’année en mai dernier, vous avez relevé dans votre discours que c’était la première fois que ce prix était décerné à une femme, et la première fois aussi que trois filles étaient en lice pour ce titre. Constatation que vous avez ponctuée d’une remarque savoureuse : « Ça veut juste dire une chose. C’est que, cette année, on a été vraiment chanceuses. »

Katherine: [Rires] Oui, c’était de toute évidence un message ironique à l’intention des gens qui disent encore : « Toi, t’es vraiment drôle pour une fille. » Si c’est dur pour tout le monde de percer en humour, ce l’est encore plus pour les femmes. Et je veux que la situation change. Ceci dit, je n’aime pas qu’on alimente tout le temps l’affaire en rabâchant des histoires du genre : « Une fois, j’étais sur scène et je me suis fait dire par un gars qu’il voulait me fourrer dans le cul. » Surtout si c’est arrivé il y a 20 ans… Quand l’humoriste Anne-Marie Dupras préparait son livre [Une fois c’t’une fille… Confidences des femmes drôles du Québec, coécrit avec Annie Deschamps, Les Éditions de l’Homme, 2015], on m’avait demandé des anecdotes un peu crunchy. Sauf que je n’en ai pas ! Ça s’est toujours passé dans le respect. Aujourd’hui, gars ou fille, sur scène, tu t’imposes ou pas. Quand les gens te crient des bêtises ou ne t’écoutent pas, ce n’est pas parce que tu es une fille. Plus maintenant, jamais. Mais si tu as vécu des affaires plates et que ça t’a marquée, tu peux choisir d’en parler pour le reste de tes jours, au lieu d’écrire des jokes…

Hélène: [Rires] Je pense qu’on comprend ton éditorial !

Katherine: C’est parce que ce discours-là, « Oh, les filles en humour, pauvres elles », ça masque la réalité actuelle, en tout cas celle que je vis et que j’observe. Après tout, ce sont des filles – Virginie Fortin et moi – qui ont gagné les deux derniers concours En route vers mon premier gala Juste pour rire. Les choses changent.

Photo: Richard Bernardin

On entend encore souvent que les hommes se servent de l’humour comme arme de séduction, mais que, venant des femmes, il intimide… Jusqu’à présent, dans votre vie personnelle, est-ce que le statut de fille comique a été un atout ou un problème ?

Hélène: Beaucoup d’hommes sont intimidés par les femmes qui prennent leur place, réussissent et font de l’argent. En humour comme dans d’autres domaines, hein ! Un acteur dans un bar, il séduit n’importe quelle femme. Une actrice dans un bar, elle rentre seule à la maison [grand rire sonore]. Je repense aux histoires de quelques-unes de mes amies… Le pouvoir infini du câble, ce sont les hommes qui l’ont ! Pour ma part, avoir un casting de « drôle » m’a souvent fait me sentir plus comme one of the boys que comme un objet de convoitise. Et c’est très bien ainsi. Ça m’enlève de la pression de ne pas avoir à me servir de mon physique dans ce sens-là. Il y a quelque chose d’extrêmement libérateur dans le registre comique : il me permet, comme actrice, de dépasser les limites de l’absurde, de l’obscène, du ridicule… De m’enlaidir, aussi. Ça fait tellement, mais tellement de bien ! Quelle liberté totale de te sortir enfin la bedaine et de grimacer jusqu’à ce que la face te plisse ! C’est une clé automatique vers la créativité. Tu ne penses plus à ton beau profil, au rouge à lèvres que tu devrais porter pour t’avantager… Il y a dans l’humour de l’ouverture et de la générosité : on se déloge de son petit nombril pour créer un lien avec l’autre.

Katherine: Complètement. D’ailleurs, j’ai déjà fait des tests intéressants : certains soirs, je donnais mon numéro en talons hauts, super bien coiffée et maquillée, et plus tard, je refaisais le même show, mais vêtue d’un t-shirt de l’Université ­d’Ottawa, les cheveux ramassés en couette. Je n’ai remarqué aucune différence. Les gens riaient autant. Mon image m’a déjà préoccupée alors que je jouais un personnage mal grimé à l’émission SNL Québec. Mais dès que les premiers rires ont fusé, ce n’était plus grave, j’étais juste contente que ça fonctionne. D’entendre « Tu m’as fait pisser dans mes culottes » me rend plus heureuse que d’être complimentée à propos de mes cheveux. Parce que j’ai l’impression d’avoir eu un impact plus durable sur les autres.

Est-ce vrai qu’il y a beaucoup de pouvoir dans l’acte de faire rire ?

Katherine: Oui ! On dit souvent que les humoristes sont en manque d’amour et d’attention. Et il faut quand même avoir un problème au cerveau pour monter sur une scène pendant une heure et demie et lancer à des centaines de personnes : « Écoutez-moi ! » Des fils se touchent, sûrement… Moi, je n’ai jamais manqué de rien sur le plan affectif. Mais ma maladie mentale, c’est le contrôle. À tel point que j’ai longtemps eu du mal à travailler en équipe. C’est grâce à SNL Québec que j’ai appris à y trouver mon compte. Reste que, lorsque je suis seule sur scène, je contrôle absolument tout : à quel moment je fais rire, à quel moment je fais pleurer, à quel moment je touche, à quel moment je fais chier. Je soulève des émotions chez les gens. Ils sont là, dans ma main… Bien sûr, il y a un revers : les soirs où je rode un numéro et que je réalise que tout le monde l’haït, et moi pareil, je me sens seule en maudit. Mais ça reste un trip que j’aime. Arriver à faire rire les gens toutes les 10 secondes avec la précision d’un métronome, c’est de la magie.

Hélène: Ça s’appelle le timing et c’est extraordinaire. Extraordinaire.

Katherine: Oui, ça se compare à un petit biscuit qui fond sur la langue… Pro­fondément jouissif ! On fait ce métier pour vivre ces moments-là.

Hélène: C’est une question d’instinct, je ne sais pas si ça s’apprend vraiment… Je l’ai vécu à l’occasion de pièces de théâtre. Tu livres ta réplique, le public rit, tu laisses la réaction fondre un peu, et puis bang ! tu contre-attaques. Ton partenaire de jeu attrape la réplique au vol, tu réattaques avant même que les gens rient de nouveau, et puis tac, tac, tac, tac, en rafale ! C’est comme une conversation avec une réelle écoute, vous voyez ? On danse ensemble, il se passe quelque chose…

Katherine: Oui, c’est très musical.

Hélène: Et c’est un art difficile à maîtriser. Je pense même que d’être allée là fera de moi une meilleure actrice la prochaine fois que j’aborderai un rôle dramatique – ce que je me souhaite, d’ailleurs, car ça fait un bout de temps que je n’ai pas exploré cette zone, où on est davantage dans la retenue, la pudeur. Même si je m’en donne à cœur joie dans le créneau comique – et, en ce sens, le Bye bye est le cadeau pro­fessionnel de ma vie –, j’éprouve en ce moment le besoin de me renouveler, d’apprendre, d’avancer en changeant d’univers. Je n’ai jamais voulu être associée à un style en particulier. Mon travail d’actrice, c’est de visiter les contrastes.

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L’humoriste Kim Lizotte a déjà dit en entrevue que les producteurs étaient plus réticents à engager des filles parce qu’elles sont considérées comme moins rentables. À votre connaissance, existe-t-il une disparité entre les sexes sur le plan salarial, en humour et au théâtre ?

Katherine: Je me considère comme très rentable ! Dans tous les shows auxquels je participe, je sais pertinemment que je suis mieux payée que mes confrères humoristes – et ça ne me gêne pas de le dire. À cause de ma notoriété, de ma personnalité, de ce que je représente.

Hélène: OK, mais à notoriété égale, penses-tu qu’un gars et une fille reçoivent le même cachet ?

Katherine: Si je prends l’exemple de Phil Roy, qui connaît un succès comparable au mien, nos revenus s’équivalent pas mal.

Hélène: Dans le milieu artistique, on sent un vent de changement de la part de beaucoup de producteurs qui acceptent d’accorder aux hommes et aux femmes le même salaire. Mais il y a encore des écarts. Quand on est embauché pour faire des publicités, par exemple, il arrive que le gars ait un cachet plus élevé, même s’il a exactement le même nombre de lignes que moi à réciter. Même chose quand on fait des shows dans les entreprises – ce qu’on appelle les « corpos ».

Katherine: Ben voyons donc ! Je suis tellement naïve…

Les histoires d’humoristes qui provoquent des minitempêtes à cause de leurs déclarations se multiplient. La directrice de l’École nationale de l’humour, Louise Richer, juge aussi que les artistes ont de moins en moins les coudées franches pour s’exprimer. Est-ce que vous sentez cette pression à la censure ?

Hélène: Oui, la liberté d’expression est plus fragile qu’avant. Peut-être en réaction au web et aux réseaux sociaux, où tout le monde peut désormais participer au discours public sans trop de conséquences, d’ailleurs – l’anonymat des écrans protège… J’ai l’impression qu’une forme de contrôle est en train de s’installer pour essayer d’endiguer un peu ce flot de paroles qui débordent de tous bords, tous côtés. Et c’est absolument dommageable. On perd une autodérision essentielle à notre survie comme êtres humains – que ce soit pour briser la glace, désamorcer les conflits, créer des liens… Je ne dis pas qu’on a le droit de dire n’importe quoi : ça prend du jugement, quand même. L’humour a pour but de faire rire, pas de se venger ni de se mettre sur la map. Il faut que ça fasse vibrer les autres.

Katherine: Les réseaux sociaux génèrent du gros niaisage. J’ai une page Facebook que j’alimente moi-même et c’est vrai qu’en ce moment, c’est difficile ; on ne peut pas tout dire. Mais c’est aussi la responsabilité des humoristes de ne pas entretenir les « scandales ». Quand un internaute publie un commentaire raciste ou cave sur ton mur Facebook, tu as le choix de l’ignorer. Sauf que j’en vois un paquet faire une impression d’écran du commentaire, l’exposer sur leur page en disant : « Regardez ce que cette personne m’a écrit ! » et puis le tweeter et le retweeter… Ils grossissent eux-mêmes l’affaire !

Dans votre travail d’écriture de sketchs, est-ce que vous vous êtes déjà senties muselées ?

Katherine: Pas vraiment parce que mon humour se base surtout sur mes expériences personnelles – je ne parle pas de sujets chauds, comme le niqab, par exemple, à moins qu’il me soit arrivé quelque chose en rapport avec ça. Je n’attrape pas ce qui est dans l’air du temps, comme le font d’autres artistes.

Hélène: Tu ne souhaites donc pas prendre position…

Katherine: On prend toujours position quand on monte sur scène. L’éducation, par exemple, est un thème qui m’obsède. En Ontario, le système de formation des enseignants ne fonctionne pas comme au Québec, de sorte que des gens qui ne savaient pas trop quoi faire de leur vie se retrouvent profs. J’ai en tête l’image d’une bachelière en psycho qui ne s’est pas trouvé de job et qui se dit : « Je vais enseigner, ça va être facile. » Je dénonce cette attitude parce que c’est important d’avoir au primaire des profs qui ont de l’allure – il y en a, bien sûr, mais pour reprendre ce que je dis en show : « Je n’ai pas envie de confier mon enfant à une conne qui a un bac en colle chaude. » Ça grafigne un peu, quand même ! En fait, la seule censure que je m’impose réside dans ce que j’ai envie de révéler aux autres, puisque je raconte souvent des trucs qui me sont réellement arrivés. Si je ne suis pas prête à revenir là-dessus à l’émission de Pénélope McQuade, je laisse tomber ! J’ai en tête des numéros qui vont exister un jour, mais pas tout de suite – je ne suis pas encore assez grande pour parler de ces thèmes. Le résultat ne serait pas à la hauteur de mes ambitions. Pour moi, l’humour n’est pas un art mineur sans portée ni conséquence : d’ailleurs, j’aimerais en faire mon sujet de maîtrise, en création littéraire. On étudie le théâtre, le roman, la poésie – pourquoi pas les textes d’humour ? J’ai envie de leur redonner leurs lettres de noblesse.

Hélène: Après, les gens vont te prendre au sérieux, enfin ! Même si tu es une fille ! [Rires]

Merci au personnel du restaurant Le Richmond pour son accueil lors de la séance photo et à celui du Petit Extra lors de l’entrevue.

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