Des décrocheurs sur un voilier

Sur le Saint-Laurent file un grand voilier propulsé par une idée audacieuse, changer la vie de jeunes de 15 à 25 ans en leur apprenant les bases de la navigation. Bienvenue à bord du bateau-école d’ÉcoMaris, organisme à vocation environnementale qui organise des expéditions pour aider les décrocheurs à developper leur estime de soi.

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Photo: Courtoise ÉcoMaris

Photo: Courtoise ÉcoMaris

Le voilier a beau faire une bonne vingtaine de mètres de longueur, Fanny Charland-Asselin ne s’est pas laissé intimider pour autant. Du haut de ses 19 ans et en dépit de son inexpérience, elle tient la barre et longe la côte de Rimouski en prenant un bouquet d’éoliennes pour repère. Jupe au vent, elle dirige avec une étonnante assurance le navire qui sera sa maison pour les cinq prochains jours.

Fanny est heureuse de tourner le dos à la routine de sa vie mont­réalaise. La première officière, Ariane Tessier-Moreau, la guide en lui conseillant d’éviter les mouvements brusques : « Un bon barreur, c’est un barreur paresseux. » Après tout, les stagiaires comme Fanny doivent préserver leurs énergies pour les autres besoins du navire-école : déploiement des voiles, calculs de positionnement sur une carte, travaux d’entretien, cuisine… et corvée de ménage.

À bord du Roter Sand, les jeunes sont soumis à des quarts de navigation, de jour comme de nuit. Dès les premières heures de la traversée qui les mènera jusqu’en Nouvelle-Écosse, Fanny sait qu’elle ne sera pas du même quart qu’Annie, sa jumelle, aussi du voyage. Son défi – apprendre à vivre en communauté avec une quinzaine d’inconnus – n’en sera que plus grand.

Ecole-de-la-mer

Une nouvelle chance

Inséparables, Annie et Fanny Charland-Asselin ont quitté pour une rare fois le quartier Hochelaga-Maisonneuve, l’un des plus défavorisés de la métropole. « Nous avons perdu notre père à l’âge de sept ans et avons failli être envoyées en famille d’accueil, comme notre frère, mais notre mère s’est heureusement reprise en main », raconte Fanny. Ils sont quatre de ce coin de la ville à bénéficier d’une bourse du Port de Montréal pour faire un stage d’initiation aux métiers de la mer à bord du ketch d’ÉcoMaris.

Après le premier souper, alors que le fleuve continue de s’élargir à la hauteur de la Gaspésie, les jumelles s’isolent sur le pont et se mettent à pianoter sur leurs téléphones. Ariane, responsable de la formation à bord, leur demande de tout éteindre : « Vous allez découvrir qu’on vit très bien sans technologie. » À mi-chemin entre le camp de vacances et le stage professionnel, l’aventure demande aux participants de lâcher prise. Oublier les bidules électroniques, mais aussi leur parcours scolaire incertain. Fanny et Annie viennent d’abandonner leurs cours à l’éducation aux adultes, faute d’argent pour payer les manuels. Mais elles n’en démordent pas : un jour, elles termineront leurs études secondaires. D’autres stagiaires réussissent mieux à l’école, mais qu’importe.

Le fondateur d’ÉcoMaris, Simon Paquin, veut aider ces jeunes à prendre du recul par rapport à l’influence de leur famille, de leurs amis et de Facebook. « La mer est un milieu très stimulant, et le but du voyage est d’éveiller un intérêt, quel qu’il soit. Un bateau, c’est une encyclopédie vivante dans laquelle on peut piger les connaissances dont on a besoin », soutient le marin, pour qui le terme « décrocheur », qu’il rejette, nie au jeune le droit à la différence.

Larguer les amarres, Tommy Proulx-Roy en avait bien besoin. Stigmatisé par son handicap auditif, le jeune homme de 16 ans subit de l’intimidation à l’école. Lui qui n’avait pas fait de bateau depuis l’âge de quatre ans se sent tout de suite accepté quand il annonce au groupe qu’il est malentendant. « Enfin quelqu’un qui me comprend ! » s’exclame le capitaine Lancelot Tremblay, dur de la feuille à l’aube de la cinquantaine. S’ensuit un éclat de rire général. Tommy connaîtra beaucoup d’autres moments de complicité comme celui-là.

En mer, chaque journée est différente ; la météo dicte l’horaire et amène les apprentis matelots à révéler le meilleur d’eux-mêmes. L’adolescent a trouvé sa place en cuisine, où le chef lui apprend, entre autres rudiments, comment déglacer une sauce. « Quand je fais une erreur, Jean-Baptiste ne me chicane pas ; au contraire, il m’encourage et m’explique pourquoi on ne doit pas faire cela. C’est ça le travail d’équipe », dit-il.

Cuisine, mécanique, biologie, navigation, géographie, l’éventail est vaste, et on ne s’ennuie pas à bord d’un bateau, mais Tommy apprécie en particulier les repas en groupe autour de la grande table en bois, qui lui permettent de développer ses habiletés sociales. « En ville, je suis solitaire. Ça me fait du bien, sur le bateau, d’être entouré de gens sympathiques », dit le jeune homme. Lors d’un arrêt à Rivière-au-Renard, en Gaspésie, il savoure sa première soupe au maquereau, avec du poisson pêché deux heures plus tôt par ses amis moussaillons.

Photo: Alexandra Viau

Photo: Alexandra Viau

Faire face ensemble

C’est Annie Charland-Asselin qui est à la barre au moment où on aperçoit les vagues moutonner au large des falaises escarpées du parc national de Forillon. Le voilier a à peine pénétré dans le golfe du Saint-Laurent que le reste de la bande, y compris sa sœur, a le mal de mer. Les apprentis aimeraient être dans un jeu vidéo et appuyer sur « pause », mais il n’y a aucune échappatoire possible, sinon de regarder les majestueuses baleines à bosse qui sautent vers le soleil.

En mer, les épreuves rapprochent les gens. « Il vente, tout le monde est malade, c’est le bordel en dedans, mais les jeunes vont survivre et découvrir la solidarité. Affronter la mer forge la confiance et donne l’impression d’être capable de réaliser de grandes choses », dit la première officière.

Personne ne sort indemne d’un séjour sur le Roter Sand. « Accomplir un effort redonne de la fierté », croit Simon Paquin, bien conscient que des ados comme Tommy Proulx-Roy doivent en fournir beaucoup pour s’adapter à la vie à bord. Quand il arrive à destination, à Port Hawkesbury, Tommy sent déjà qu’il a changé : « À Montréal, je suis maladroit, j’oublie mes affaires et je pense à autre chose. Je sais maintenant que je dois faire comme sur le bateau et rester concentré sur mes tâches. » Au-delà des apprentissages tirés de la traversée, il aura aussi appris à trouver son équilibre, même à terre.

Photo: Alexandra Viau

Photo: Alexandra Viau

Photo: Alexandra Viau

Photo: Alexandra Viau

L’histoire du Roter Sand

Sa construction. Elle s’est faite en Allemagne, de 1995 à 1999, et elle a servi de projet collectif à des étudiants spécialisés en menuiserie, soudure, ingénierie, architecture et mécanique.

Ses caractéristiques. C’est un ketch aurique doté de deux mâts et de quatre voiles. Son fond plat est constitué d’une plaque d’acier taillée dans un ancien sous-marin allemand. Il navigue au pays de mai à octobre.

Sa double mission. Le Roter Sand est un voilier conçu pour faire de l’éducation environnementale auprès d’une population de tous âges et pour offrir des stages axés sur la consolidation d’équipe et le développement des aptitudes sociales, de leadership et de responsabilité individuelle.

Le souhait d’ÉcoMaris. Redonner à la population un accès au fleuve grâce au Roter Sand (sable rouge), arrivé au Québec en juillet 2012. ecomaris.org

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