Générale

Moi j’ai quitté mon pays Bleu

Bleu a quitté Montréal dimanche midi en direction de Québec, puis Gaspé. Je pars les rejoindre demain, « au pays », ainsi que tous les voiliers de La Grande Traversée.

Ils vont me manquer mes marins du Vieux Port, les gardiens du bateau de Jean Lemire, et me manquer aussi mes nuits sur le Sedna, nos réveils en prenant un thé sur le pont avec la rumeur du fleuve à nos pieds… Ce fut, en leur compagnie, une année mémorable. Je suis devenue une « boat chick »; ne me reste plus qu’à me faire tatouer une ancre sur l’avant-bras et je serai une « vraie ». Mais je ne suis jamais montée au sommet du trois mâts pour aller voir les feux d’artifice et embrasser un marin. Ça échappe à ma géographie intime. Je me suis gardée une petite gêne.

Reçu, dimanche, les derniers mots de mon copain Johnny qui nous écrivait des six directions, à bord de Bleu:

Le soleil se couche sur le Lac St Pierre. On va bientôt passer sous le pont Laviolette. Au sud-est les têtes des immenses cumulo nimbus qui nous sont passés dessus il y a deux heures, éclatent de blancheur, très haut dans l’atmosphère, puis passent au rose en plongeant dans l’horizon gris bleu foncé. Le Fleuve nous a accueillis avec tout son attirail d’été, le soleil cuisant, suivi d’orages violents. La douceur du Sud-ouest et un gros grain en arrivant dans le lac St Pierre. Beaucoup de vent, on était aux premières loges ! On avait bien anticipé et on finissait de ferler la grand voile quand le Fleuve a blanchi. Le bateau a pris le coup à merveille. Il est raide comme une barre, sa barre est douce et précise, c’est une lame de couteau qui monte sur l’eau avec le moindre souffle de vent. Le chenail n’est pas large dans ce lac merveilleux et traître, pas de folies. Après tout, nous n’avions pas plus de trois ou quatre heures d’expérience sous voiles sur Bleu . On arrive à Trois Rivières. On passera le rapide de Richelieu et le joli croche devant Beauport à la noirceur de la nuit. Tout l’univers est avec nous. On arrivera à Québec vers trois ou quatre heures du matin.

On a quitté Montréal à midi. On a simplement embrassé un paquet de gens qui étaient visiblement émus de nous voir partir sur ce pur sang qu’on a construit de nos mains. Réaliser des rêves c’est un foutu boulot à temps plein avec beaucoup d’heures supplémentaires.

Enfin on est sur le Fleuve. Il va nous refaire les poumons ! On a passé deux ans dans un hangar affreux, noir, sale, humide et froid, dans lequel on a sniffé sans arrêt, des poussières de fibres de verre et des vapeurs d’époxy. On passe sous le pont Laviolette, c’est tellement plus agréable de passer sous les ponts, plutôt que sur eux. Le soir est paisible. On a largué les amarres , on les a lovées, on a ramené les défenses et on a regardé tous ces gens qui nous aiment qui se sont mis à rapetisser, rapetisser et puis ils ont disparus avec leur mains qui battaient l’air . Un grand merci à la personne qui avait retenu les services des Snow birds pour nous ! Cette attention nous a beaucoup touchés.

Le pont Laviolette ne sera plus bientôt qu’un paquet de petites lumières dans la nuit qui s’en vient. Tout le monde à bord est au comble du bonheur. Jean Raymond est à la navigation. Tout ses bidules électroniques fonctionnent. Il est détendu et il se déguste un cigarillo. Damien est à la barre. Il a un petit gramme de sanglot au travers les tonnes de bonheur qui l’étreignent. Il a laissé Adrien, deux ans et demi, sur le quai. Le petit poute a compris que papa partait sur ce bizarre de gros truc. -« Partir , ok … mais revenir vite … maison … coucou  » Pourquoi papa il est content de partir sur ce gros machin? Papa est heureux, il est sur l’élément eau . Jacquo fait des réglages, le petit fils de popeye le vrai marin est lui aussi au comble du bonheur. Il navigue sur le plus beau voilier qu’il ait jamais vu de toute sa vie. Ricky ?… il ressemble à ces petits canards que j’ai vu cette semaine, faisant leur première sortie à la nage. Ses palmes fonctionnent, ses ailes sont immenses et son bateau ne demande qu’à voler… il respire avec un bateau qu’il a bâti de A à Z. Moi, je suis étendu au nez du bateau. Je fais quelques munitions pour le quart de nuit. Je roupille tout en vous écrivant ceci. Trois Rivières est déjà dans notre sillage. Le pont Laviolette est devenu un chapelet de lumières. Vous étiez très beaux à voir, vous tous qui étiez là. Fallait pas pleurer… on reviendra, c’est promis ! On ne peut pas être plus heureux… Oh si, peut être … demain soir, nous arriverons en eaux salées !

ciao

Jean .

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