Culture

Fanny Britt et l’utilité de l’écrivaine au temps de la COVID-19

La femme de théâtre et romancière pose un regard ému sur la résilience de sa ville et sur le courage des travailleurs de la santé. Et s’interroge sur l’utilité de son métier…

Photo: Istock.com / Juanmonino

«Pas de douceur dans ce qui nous attend». Le mot est apparu dans ma messagerie il y a deux semaines. Celle qui m’écrivait était dans l’œil de la tempête. Une travailleuse de la santé («travailleuse de la maladie», écrivait-elle), une lectrice et auditrice aussi.

Elle me prévenait: la vague arrive. Ce sera difficile. Notre travail à nous c’est l’action, sans possibilité de se défiler, de lever la main et dire: «excusez-moi, c’est beaucoup là, je préfère rentrer chez moi». Une vocation, qu’on appelle ça, quand on ne veut pas rémunérer les personnes à la hauteur du risque qu’elles courent en pratiquant leur métier.

Ensuite elle me rappelait que mon travail à moi, c’est l’écriture. «J’aimerais ça que t’entendes que ça prendra des écrivains et des poètes pour voir ça autrement, ce tsunami qu’on a dans la face.»

Elle m’avait écrit quelques fois déjà, après avoir entendu certaines de mes chroniques à la radio, après avoir vu une de mes pièces. Des observations vives et singulières, du genre qui donnent du beau gaz à l’écrivaine, qui rappellent que l’écriture doit d’abord tendre à être une conversation, qui font dire: je ne fais pas ça pour rien, ce métier non essentiel n’est pas entièrement ridicule.

Mais cette fois-ci, le message m’a happée, laissée sans mots plusieurs jours. Mon regard a-t-il la moindre utilité dans la situation actuelle?

Je suis tombée récemment sur des textes d’écrivains français livrant leurs impressions sur la crise. Souvent, on y raconte un confinement à la campagne, dans une belle maison ancienne flairant doux le printemps. La vie y tourne au ralenti, et la quarantaine semble posséder l’intime avantage de pousser à la contemplation de la nature, la critique de la surconsommation ou la prise de résolutions créatives, tel un jour de l’an gonflé aux stéroïdes. Cette romantisation de la quarantaine, comme on l’a nommée, fait-elle du bien à quelqu’un? Peut-être aux autres romantiques. Je suis souvent de mauvaise foi, il est vrai.

Dans mon quartier du centre-nord de Montréal, point d’asperges à planter ni de panorama inspirant à contempler. Par la fenêtre de ma cuisine, je vois la ruelle. J’entends les voix de mes voisins, qui tentent parfois une conversation d’une clôture à l’autre. Ils parlent de leur insomnie, de leurs demandes d’aide financière, de leur mère en résidence. On entend souvent un enfant pleurer, excédé par les interdictions constantes. «Non, tu ne peux pas toucher le chien. Non, on n’entrera dans la maison de ton amie. Non, je ne sais pas quand tout ça finira.»

Quand on prend des marches, il arrive qu’on croise plus de regards tristes que d’oiseaux migrateurs. On a peur que le parc ferme, alors on soupire parfois un peu trop bruyamment quand un joggeur nous frôle de près. On a beau chercher la romance, le temps n’est pas léger. On ne sent pas l’avenir s’ouvrir, pas encore, même si les bourgeons commencent à tourner au vert.

Ce n’est pas le paradis, un long samedi de paresse alanguie, loin s’en faut – mais ce n’est pas non plus l’enfer. Je ne suis pas aux premières lignes, comme celle qui m’écrivait. Je suis dans les gradins, le visage seulement effleuré par le vent de la tempête. Mon regard sur la situation n’a aucune importance. Mais celui qu’il nous est possible de poser les uns sur les autres, atterré et inquiet, empathique, parfois hilare de fatigue et d’absurdité, celui-là m’apparaît essentiel.

Le présent et la solidarité: voilà ce que ma ville continue, dans une large part, à cultiver.

Fanny Britt (Photo: Maude Chauvin)

Fanny Britt est l’autrice du roman Les maisons (Le cheval d’août) et des essais Les tranchées et Les retranchées (Atelier 10). Elle devait présenter ce printemps Lysis, une nouvelle création co-écrite avec Alexia Bürger pour le Théâtre du Nouveau Monde. Le spectacle sera reporté, mais la pièce a récemment été publiée chez Atelier 10. Elle travaille présentement sur son deuxième roman, prévu pour l’automne.