Féminin universel

Gabrielle Bouchard: la peur de l’inconnuE

«Qui est cette inconnue du grand public? Comment ose-t-elle présider une organisation comme la Fédération des femmes du Québec (FFQ) alors qu’elle est une femme trans?»

Photo: Ryan Remiorz / La Presse canadienne

Photo: Ryan Remiorz / La Presse canadienne

«Qui est cette inconnue du grand public? Comment ose-t-elle présider une organisation comme la Fédération des femmes du Québec (FFQ) alors qu’elle est une femme trans?» Ces questions, on les a entendues et bien entendues ces dernières semaines. Et pas toujours en des termes aussi polis.

En fait, ce qui s’écrit ces jours-ci sur les personnes trans dans les journaux est parfois si farfelu que ça me donne l’impression de vivre dans un téléviseur en noir et blanc. Soit les historiens se taperont sur les cuisses en les lisant dans 50 ans, soit ils s’en indigneront, comme nous tous lorsque nous tombons sur ce qu’il se disait sur «les tapettes» dans les années 1960. Personnellement, ce manque d’empathie, cette violence verbale envers les personnes marginalisées me bouleversera toujours.

Si j’ai bien saisi, les détractrices les plus virulentes de la nouvelle présidente de la FFQ, Gabrielle Bouchard, estiment qu’elle ne peut pas représenter les femmes parce qu’elle est une femme trans. Elles ajoutent du même souffle, à tout le moins implicitement, qu’une femme blanche et hétérosexuelle peut parfaitement bien les représenter, toutes.

Ainsi, cette femme blanche hétérosexuelle serait en quelque sorte l’étalon d’or, «LA» femme universelle les englobant toutes (Noires, Latinas, Asiatiques, Amérindiennes, homosexuelles, etc.), un peu comme le masculin l’emporte sur le féminin dans la langue française.

Peut-être bien même que ces détractrices pensent que les femmes trans n’ont tout simplement pas leur place au sein de la FFQ? Et peut-être estiment-elles, en sus, qu’une femme trans n’est pas une «vraie» femme, parce qu’elle n’est pas née comme telle?

Mais alors, si elle subit la fameuse opération de changement de sexe, devient-elle enfin une femme? (Je pose la question, bien qu’à mon sens ce ne soit absolument pas une condition sine qua non). Et si non, alors qu’est-ce qu’une «vraie» femme? Une personne qui peut enfanter?

Hipelaye! D’abord, je ne trouve pas ça très gentil pour les femmes infertiles… Mais, surtout, c’est réducteur en ti-pépère. Hé, on s’est assez battues pour avoir le droit de ne pas enfanter, on viendrait aujourd’hui nous dire que c’est là un passage obligé pour accéder à la féminité?

Créer des ponts

Le fait est que l’expérience féminine au monde est extrêmement complexe et diversifiée. Plutôt que d’en limiter l’accès à un club privé, j’ai tendance à accueillir, à ouvrir les fenêtres, à vouloir démultiplier nos forces. Après tout, ce n’est pas comme si être femme en ce monde était facile.

Il est vrai que nous devons rester vigilantes sur la question des droits reproductifs et de l’accès à la contraception (et j’estime qu’il faut lutter pour l’accès aux traitements contre l’infertilité). Vrai aussi qu’il demeure de graves iniquités pour les femmes dans la sphère domestique et familiale au sein des couples hétéros. Vrai encore que l’égalité salariale et la parité politique demeurent hors d’atteinte et que les femmes sont les principales victimes de violences sexuelles.

Ce sont là des enjeux affectant la très vaste majorité des femmes. Mais il existe en plus des problèmes particuliers, propres à certaines «catégories» de femmes, qu’on peut aisément ignorer lorsque l’on est issue de la majorité.

C’est pourquoi, plutôt qu’un obstacle, je trouve que le parcours atypique de Gabrielle Bouchard pourrait bien présenter quelques avantages. Puisqu’être féministe, c’est vouloir l’égalité des chances pour les femmes, toutes les femmes, qui de mieux pour mener de front plusieurs combats en ne laissant personne derrière? Qui de mieux pour se montrer sensible aux multiples vécus féminins et les inclure dans nos luttes? Qui de mieux qu’une personne qui sait pertinemment ce que c’est d’être dans la marge?

Non, en effet, elle n’a pas toujours été une femme, mais faudrait-il croire que de souffrir de dysphorie du genre fasse d’une existence un long fleuve tranquille? À titre informatif, le taux de tentatives de suicide chez les personnes trans est beaucoup plus élévé que dans la population en général. On ne peut se boucher les yeux et les oreilles face à cette souffrance.

Et c’est là, à mon sens, où devrait émerger une solidarité: l’expérience féminine au monde en est une d’adversité.

 Tiens-toi bien, j’arrive…

 Le travail pour faire évoluer les mentalités, pour éduquer les consciences à l’acceptation de la différence, a donné de très bons résultats dans la lutte contre l’homophobie. Si cela existe encore, au moins ce n’est plus considéré comme socialement tolérable. Un jour, que j’espère prochain, il en ira de même pour les personnes trans.

Déjà, en quelques années, sur le plan de la visibilité, il y a eu un progrès important. On parle beaucoup plus de cette réalité qu’il y a, disons, cinq ou dix ans. Et c’est exactement pour ça qu’il y a de la résistance.

Par définition, le conservatisme social est le fait de s’accrocher au passé, d’être réfractaire au changement. Et, oui, l’arrivée dans l’arène publique du questionnement quant aux identités de genre est tout un changement de paradigme. Qui plus est, l’arrivée d’une femme trans à la tête de la FFQ constitue toute une nouveauté. On peut même parler d’avant-garde.

C’est donc tout à fait humain d’être troublée, dérangée, inconfortable avec le changement, mais de rejeter d’emblée une chose parce qu’on ne la comprend pas bien ne m’apparaît pas la meilleure des avenues. Il me semble préférable de prendre le temps de réfléchir plutôt que de monter au front tout de go. En tout cas, cela me semble plus sage. Parce que se nourrir de craintes et de préjugés ne remplacera jamais une opinion bien documentée.

De toute façon, des personnes trans, nous allons en rencontrer «dans la vraie vie», et ce, de plus en plus. Juste autour de moi, il y a ma belle-sœur, née garçon, et le fils d’un ami, né fille. Et c’est pas fini, ce n’est qu’un début… Préparez-vous, car non seulement les personnes trans vont émerger de ce même placard où les personnes homosexuelles ont trop longtemps été confinées, mais elles vont à leur tour prendre leur place dans notre société. Enfin.

À lire aussi: Non-binarité: pourquoi tout définir par le sexe de l’enfant?


 

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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Journaliste indépendante et conférencière, Marilyse Hamelin est l’auteure de l’essai Maternité, la face cachée du sexisme.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.