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Matthieu Ricard: le bonheur, c'est les autres

Selon lui, l'altruisme va sauver le monde!

Photo: AFP/Getty Images

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Altruisme : disposition à s’intéresser et à se dévouer à autrui, selon Le Petit Robert, qui consacre cinq lignes à ce mot plutôt récent (il date de 1830). Matthieu Ricard, lui, en parle sur plus de 900 pages ! Doté d’un esprit scientifique – il est docteur en génétique cellulaire –, le moine en toge écarlate et orange analyse son sujet d’étude quasiment au microscope. Citant aussi bien Voltaire que des experts dans plusieurs domaines, acceptant d’être lui-même cobaye pour des expériences en laboratoire, l’ami du dalaï et globe-trotter infatigable ne ménage aucun effort pour nous convaincre, dans Plaidoyer pour l’altruisme, que l’ère de l’altruisme vient de commencer.

En 2003, vous avez publié Plaidoyer pour le bonheur. Ce nouveau livre en est-il la suite ? On a pris le même titre parce qu’on n’en trouvait pas de meilleur. Et c’est plus un aboutissement qu’une suite, une façon pour moi de préciser ma pensée. J’ai le sentiment d’avoir compris que l’altruisme est plus fondamental et plus important que le bonheur. Le bonheur n’est pas un concept qui va résoudre les défis de notre temps. L’altruisme, oui. Le bonheur est une conséquence de l’altruisme.

Donc, pas de bonheur sans altruisme ? Non, je n’y crois pas. La recherche d’un bonheur égoïste est à mon sens vouée à l’échec, parce que l’égoïsme en soi vous rend misérable et rend misérables ceux qui sont autour de vous.

Nous voulons tous être heureux. Et vous, vous l’êtes ? Ça se passe pas trop mal. [Il rit.]

Mais comment être heureux quand on sait qu’il y a tant de souffrance dans le monde ? Ça dépend de ce qu’on appelle le bonheur. En Occident, on le voit comme une succession de petits paradis permanents, une succession ininterrompue de sensations plaisantes. C’est la recette pour s’épuiser… ou rêver. Le [vrai] bonheur, c’est une manière d’être qui permet de traverser l’existence avec les ressources intérieures nécessaires pour en gérer les hauts et les bas. La compassion pour l’autre, l’amour altruiste, la détermination à ne pas être indifférent et à remédier dans la mesure du possible aux souffrances, cela donne un sens à la vie.

Revenons à l’altruisme. Était-ce nécessaire d’en parler sur 917 pages ? D’abord il y a 700 pages de texte (et 217 pages de références), que j’aurais pu résumer en une. Sauf qu’on aurait dit : « Il est bien gentil le moine bouddhiste, mais il raconte n’importe quoi en disant que l’altruisme véritable existe, qu’on peut le cultiver et que c’est la solution de l’avenir et blablabla. » Je ne pensais pas écrire un livre aussi gros. Au départ, je n’avais qu’une ambition : montrer l’intérêt et l’importance de l’altruisme, qui existe malgré tous les préjugés. Et je me suis aperçu au fur et à mesure que la plupart des préoccupations actuelles étaient directement liées à l’égoïsme ou à l’altruisme.

Et comment définiriez-vous l’altruisme en quelques mots ? C’est une intention et une motivation, c’est le désir d’accomplir le bien d’autrui, qui est le but ultime de votre pensée. Point final.

Le dernier geste altruiste que vous avez fait ? [Il rit.] Aujourd’hui ? D’abord, je n’ai pas arrêté de partager des idées. [Le moine arrivait de Québec où il avait donné une conférence ; à Montréal, il enchaînait les entrevues et donnait le soir même une autre conférence à la TOHU.] Par contre, il y a trois jours, j’étais en Inde dans un village où on traite 40 000 patients par année grâce aux activités que j’ai entreprises. Je me rendais compte du travail extraordinaire que font 20 personnes sur place et je n’arrivais plus à m’identifier à ça. Mais, en y réfléchissant bien, c’est grâce à tous mes efforts si ça existe. Je ne me dis pas « Wow ! je suis un type génial », mais plutôt « Ah, formidable ! » Je me réjouis du fond du cœur de ne pas me démener pour rien, finalement. Je finance tout ça avec mes droits d’auteur. Mais je n’écris pas un bouquin toutes les cinq minutes, celui-là m’a pris cinq ans. Je fais aussi ce que j’appelle du friendraising – pas du fundraising  –, je trouve des gens qui s’enthousiasment pour nos projets.

Donner 10 $ ou 100 $ à une fondation, est-ce un geste altruiste ? Oui. Mais sans oublier que l’altruisme est une motivation. Sans évaluer les motivations, on ne peut jamais dire. À priori, oui, si on donne le bénéfice du doute. Si quelqu’un fait ça en s’en vantant toute la journée…

Vous commencez le livre par une citation de Victor Hugo : « Rien n’est plus puissant qu’une idée dont le temps est venu. » C’est quand même étonnant, car il me semble qu’on vit dans un monde où règne le chacun pour soi… Il y a indiscutablement aux États-Unis, depuis 20 ans, ce que Jean M. Twenge [psychologue américaine auteure de Generation Me et de The Narcissism Epidemic] a appelé la contagion du narcissisme. Il s’agit d’une des forces contraires, car plus vous êtes narcissique, moins vous avez d’empathie et plus vous êtes déconnecté de la réalité. Je ne dis pas que l’altruisme est un grand boulevard et que tout le monde s’y précipite. Ce que je constate, c’est que les mêmes idées émergent dans le monde entier, et dans différents domaines : l’économie, la psychologie, l’humanitaire. La voie de la sollicitude prend de plus en plus sa place à côté de la voie de la raison. Ce n’était pas comme ça il y a 20 ans ; il y a quelque chose qui est en train de fermenter.

Pourquoi maintenant ? À mon avis, c’est une nécessité. Il y a une situation, des circonstances, une pression évolutive pour que les traits sélectionnés soient ceux qui seront les mieux adaptés à la situation. Un de ces traits serait la coopération. Surtout avec la surpopulation, l’appauvrissement des ressources…

Il n’est donc pas trop tard pour agir… À force de dire qu’il n’est pas trop tard, on attend. C’était le discours à la Maison-Blanche et celui de Bush [George W. a été président américain de 2001 à 2009] et compagnie : ça va se passer dans 50 ans, revenez dans 49 ans et on en reparlera. Mais dans 49 ans, vous aurez 200 millions de réfugiés climatiques, des points de bascule irréversibles ; en 2050, 30 % de toutes les espèces auront disparu, alors excusez-moi, mais si vous revenez dans 49 ans, ce sera pour faire un constat de catastrophe.

5 façons d’être plus altruiste

1 Reconnaître autrui   Si on accorde de la valeur à son propre bien-être, on ne peut pas oublier celui des autres. Car on est tous de la même famille humaine.

2 Apprécier l’élan naturel vers l’autre  Ne pas sous-estimer le pouvoir de transformation de l’esprit et la capacité de cultiver l’altruisme, car on en a tous le potentiel.

3 Repérer ceux qui partagent ses idées  Se rendre compte que si un certain nombre de personnes partagent cette vision des choses et font les mêmes efforts, les cultures peuvent changer. Alors, il faut poursuivre en ce sens.

4 Mettre les inconnus comme les proches au centre de sa vie  Prendre conscience de façon claire que l’altruisme est une nécessité.

5 Innover  Oser l’enseigner dans les écoles, oser dire qu’on peut avoir une économie plus positive, qu’on peut faire quelque chose pour l’environnement, que ce n’est pas une utopie naïve ni un luxe. Et tout mettre en œuvre pour que ces changements se réalisent.

Qui est Matthieu Ricard ?

1946  Naissance en France. Mère peintre (et bouddhiste dès les années 1960), Yahne Le Toumelin ; père philosophe, journaliste et membre de l’Académie française, Jean-François Revel. Élevé au centre du gratin intellectuel et artistique parisien, il fréquente le photographe Henri Cartier-Bresson, côtoie le peintre Salvador Dalí, rencontre le compositeur Igor Stravinsky…

1967  Premier voyage en Inde.

1972  Sa thèse de doctorat à l’Institut Pasteur de Paris terminée, il part s’installer dans un monastère himalayen. « Mon expérience, écrit-il, s’est constituée au confluent de deux grandes influences, la sagesse bouddhiste de l’Orient et les sciences occidentales. »

1978  Il est ordonné moine.

1980  Rencontre pour la première fois le dalaï-lama, dont il est l’interprète français depuis 1989.

1997  Publication du livre d’entretiens avec son père, Le moine et le philosophe. Énorme succès de librairie, traduit en 20 langues. Il devient à sa grande surprise une vedette. Un statut qu’il va mettre à profit dès 2000, année du lancement de Karuna-Shechen, une association humanitaire fondée sur la « compassion en action », et qui, selon son site Web, « a développé plus de 130 projets éducatifs, médicaux et sociaux dans la région himalayenne au bénéfice des populations déshéritées ».

ricard-livre-altruismePlaidoyer pour l’altruisme – La force de la bienveillance

Nil, 917 pages, 39,95 $