Qui sont les gens heureux?

Le bonheur a-t-il un visage? Un sexe? Un âge? Un conjoint? Un métier? Si nous pouvions tracer son portrait, à qui ressemblerait-il?

 
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Nom : Bonheur.
Âge : 0-25 ans ou 60 ans et plus.    
Sexe : unisexe, à quelques points près.
État civil : en couple, à condition qu’il soit harmonieux.
Profession : celle qui offre des défis intéressants et qui est tournée vers les autres.

Voilà en quelques mots un portrait très sommaire des gens qui se disent les plus heureux. Une notion subjective et scrutée à la loupe par des centaines d’experts qui, à force d’études, souvent contradictoires, tentent non seulement de définir le bonheur, mais aussi de savoir qui sont les gens heureux. Un exercice plutôt périlleux, car en matière de bonheur, rien n’est jamais noir ni blanc.

Le bonheur, c’est les autres
« L’enfer, c’est les autres », disait Sartre. Non, ils sont plutôt le bonheur, répondent les chercheurs. Première caractéristique des gens heureux? Ils s’entourent et socialisent. Quel que soit le pays, quelle que soit l’étude consultée, la relation avec les autres vient en tête de liste de toutes les sources de bonheur. L’appartenance à un groupe, la vie de famille et les relations amoureuses influencent le bonheur et même la santé.

Et il n’y a pas que les psychologues qui le disent, les neurobiologistes et autres « médecins » du bonheur – qui est désormais une science (!) – peuvent documenter les effets physiologiques des relations affectives. Bref, la solitude, non choisie, serait la pire ennemie du bonheur.

Pouvoir compter sur de l’aide, en cas de besoin, échanger des idées, se sentir utile, appréciée, accueillie, donner et recevoir, bref, aimer et être aimée, voilà le secret. Attention, toutefois, il ne faut pas s’en tenir qu’aux relations avec la famille ou le conjoint, celles-ci ne pouvant combler tous nos besoins relationnels et affectifs. Des études comme celles des Belges Elchardus et Smits de l’Université de Bruxelles et de la Canadienne Suzanne Farrell ont même démontré que le simple fait de parler à ses voisins ou de s’impliquer dans la vie de quartier contribue au bien-être et que le réseau social est également très important.

Psychiatre à l’Hôpital Sainte-Anne, à Paris, Christophe André, auteur du best-seller Vivre heureux : la psychologie du bonheur (Odile Jacob, 2003), écrit : « On sait qu’une bonne capacité à communiquer favorise considérablement le bien-être. Même au travail, la réussite ne suffit pas. Le facteur qui pèse le plus lourd est l’ambiance relationnelle dans l’entreprise. Cet animal social qu’est l’humain a surtout besoin de liens satisfaisants pour être heureux. »

Ed Diener, professeur de psychologie à l’Université de l’Illinois, approuve, mais rappelle toutefois que si elles sont essentielles à l’équilibre et au bien-être, les relations affectives ne doivent pas être la seule source de bonheur.

À deux, est-ce vraiment mieux?
Un peu partout dans le monde, les gens qui vivent en couple seraient, aux dires des experts, plus heureux que les célibataires. Et ceux qui ont officiellement convolé en justes noces le seraient plus, du moins, c’est que tentent de démontrer des chercheurs, comme la sociologue Linda Waite de Chicago. Selon elle, le mariage confère plus de bonheur, de sécurité, et une meilleure santé que la simple cohabitation.

Dans une vaste étude sur le bonheur effectuée en 2007 auprès de plus de 4 500 Belges, Mark Elchardus et Wendy Smits arrivent à une conclusion quasi contraire. Si les deux chercheurs soutiennent, eux aussi, que les gens qui vivent à deux sont plus heureux, ils concluent toutefois qu’« un lien matrimonial officiel ajoute peu à l’effet positif de la simple cohabitation ».

Et le divorce?
Elchardus et Smits soutiennent également que le divorce aurait peu d’effet sur le bonheur, à moins d’en être victime ou de ne pas développer une autre relation amoureuse. S’il ne fait pas le malheur, le divorce ne ferait pas plus le bonheur, selon Linda Waite. Son étude aurait démontré que les gens qui n’étaient pas heureux en ménage ne l’étaient pas plus cinq ans après le divorce…

Mais ces résultats sont loin de faire consensus chez les experts. De fait, plusieurs d’entre eux commencent à s’interroger sur l’influence réelle du mariage ou du divorce sur les gens qui se disent heureux. D’une part, la qualité des relations influence cette perception, d’autre part, les gens heureux ou malheureux après un divorce ne l’étaient-ils pas lorsqu’ils étaient mariés? Et la question se pose tout autant pour les conjoints de fait, avant ou après une séparation.

L’amour avec un grand A
Au Québec, l’Indice relatif de bonheur (IRB) indique que les personnes ayant connu « l’amour véritable » et qui l’ont perdu ont un IRB de 11 points inférieur à ceux qui continuent de le vivre. Heureux rimerait donc avec amoureux…

Le bonheur a un âge
En Occident, tout comme en Orient, on soutient que le bonheur sourit davantage aux enfants et à ceux qui ont franchi le cap de la soixantaine. Selon le British Household Panel Survey, c’est dans la quarantaine que le sentiment de bonheur est à son plus bas. Carrière, adolescents à éduquer, responsabilités financières, horaires surchargés, pas facile, la vie de quadragénaire!

Des données relevées au cours de leur enquête sur le bonheur, Elchardus et Smits concluent : « L’expérience du bonheur suit une évolution. Chez les jeunes adultes de 18 à 25 ans, le bonheur est plus élevé que la moyenne. Puis, il diminue de façon linéaire jusqu’à 55 ans pour ensuite remonter. La tranche d’âge la moins heureuse est de 46 à 55 ans et la plus heureuse est celle de 65 à 75 ans. » Des études américaines et chinoises arrivent aux mêmes conclusions.

Le bonheur a-t-il une profession, un métier?
Y a-t-il des métiers qui rendent plus heureux? Les réponses sont assez variables. En Norvège, une étude menée sur une période de 10 ans conclut que les médecins étaient particulièrement heureux. Une étude de l’Université de Chicago place les membres du clergé, les pompiers et les thérapeutes médicaux aux trois premiers rangs. Un trait commun à plusieurs des études sur le sujet? Les métiers qui impliquent l’entraide seraient en tête de liste.

En 2007, le ministère français des PME publiait les résultats d’une étude étonnante : Le bonheur d’être chef d’entreprise. Conclusion? La majorité des chefs d’entreprise se disaient heureux : « Ils ont réussi un projet qui était essentiel pour eux et à la hauteur de leurs ambitions », conclut l’étude.

Un résultat qui rejoint le sondage de l’IRB, au Québec, où, selon le palmarès 2011, les gens occupant des postes de direction affichent l’IRB le plus élevé.

Mais selon le site de l’IRB, tout autant que le type de profession, c’est l’attitude au travail qui influencerait le plus l’indice de bonheur. D’ailleurs, la satisfaction par rapport à son travail constitue le 3e des 24 facteurs d’influence du bonheur que prend en compte l’IRB. Fait à noter, cependant, les sondages de l’IRB démontrent qu’un grand nombre de Québécois ne sont pas heureux au travail. Voici ce qu’on peut lire sur le site : « En additionnant les pourcentages des personnes qui comptent les heures (7 %), celles qui n’aiment pas leur travail actuel (7 %), celles qui ne travailleraient pas si elles le pouvaient (11 %) et celles pour qui ce travail pèse (38 %), c’est près des deux tiers des Québécois (63 %) pour qui le travail représente davantage une source de malheur que de bonheur. »

Rose ou bleu, le bonheur?
Les femmes et les hommes sont-ils égaux devant le bonheur? Cette fois, les réponses sont beaucoup plus variables. Nombre d’études concluent que les femmes, en raison de leurs conditions économiques plus précaires, de la monoparentalité ainsi que de la menace de violences sexuelles et physiques, sont un peu moins heureuses que les hommes, du moins, d’un point de vue statistique.

Mais à conditions plus égales, les femmes sont-elles aussi heureuses? « Elles le sont souvent autant, mais différemment des hommes, répond le psychiatre Christophe André. Elles trouvent plus de bonheur dans le don, le partage et l’altruisme, tandis que les hommes sont classiquement plus heureux de ce qu’ils reçoivent. » Vision sexiste? Pour sa part, l’économiste Alain Krueger de Princeton, créateur de l’indice de bonheur SWB (Subjective Well Being) utilisé par l’ONU, concluait, après une récente enquête, que femmes et hommes définissent différemment le bonheur.

D’autres chercheurs pensent que les femmes ont plus de « potentiel de bonheur » parce qu’elles tissent des liens sociaux plus facilement. Rose ou bleu, le bonheur? Au Québec, femmes et hommes sont pratiquement nez à nez. En 2011, l’IRB moyen des femmes se situait à 78,70, soit 1,90 point au-dessus de celui des hommes (76,80). « L’écart est mince, mais ce qui frappe dans l’analyse de ces résultats, c’est que sur 30 enquêtes réalisées, pas une seule fois les hommes n’ont affiché un IRB plus élevé que les femmes, ce qui rend cet écart plus significatif qu’il n’y paraît », conclut Pierre Côté.

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