Société

60 mots qui racontent notre histoire

Nous avons demandé à 60 femmes parmi les plus influentes du Québec de nous donner leur définition d’un mot associé à la réalité féminine ou aux combats féministes actuels ou passés. L’objectif n’est pas modeste : dresser, au moyen de ces définitions, un portrait aussi fidèle que possible de ce que signifie être une femme au Québec en 2020.

Les listes de ces 60 personnalités et des 60 mots ont été élaborées par l’équipe de rédaction du magazine. Elles ont fait l’objet de nombreuses discussions aussi animées que passionnantes ! Puis est venue l’autre étape délicate : déterminer quel mot serait confié à qui et, surtout, veiller à se tenir loin des clichés. Donner à Pauline Marois ou à Dominique Anglade le mot politique ? Pas question. Nous avons donc remis les jumelages au hasard : 60 noms dans un sac, 60 mots dans un autre, et on pige ! C’est ainsi que Valérie Plante a obtenu le mot pornographie, Manon Massé, rides, Mitsou, sexe, et Safia Nolin, masculinisme. Le résultat ? Une mosaïque fascinante… de définitions révélatrices et étonnantes. Bonne lecture !

Mode, selon Diane Dufresne

« Si la mode est éphémère, que fait cette passagère qui impose ses codes vestimentaires depuis des siècles ? Du corset au faux-cul, de Miss Chanel qui reformule les conventions jusqu’à Karl Lagerfeld, l’icône intemporelle. Depuis la COVID-19, sans revers de veste, la mode se démode en même temps qu’elle se réinvente. Le confinement a provoqué une réflexion sur la course effrénée des fashion weeks, brusquant la prodigieuse créativité. L’écoresponsabilité, face aux besoins de la clientèle, impose un ralentissement. La cadence infernale qui incite à la surconsommation et au gaspillage devient obsolète. Une centaine de professionnels du secteur de la mode décident de revoir le système en profondeur en le rendant plus vertueux en fonction des saisons, jusqu’à recycler leurs tissus. Le hub virtuel présente sur Instagram un show en 3D sans podium ni mannequins. Attention ! La mode a plus d’un tour dans son sac dès qu’elle nous met au parfum. Ainsi vit-on ! »

La discographie de cette icône de la chanson québécoise compte une vingtaine d’albums. Son plus récent, Meilleur après, a fait l’objet d’une tournée symphonique en 2019. Excentrique et passionnée, Diane Dufresne manie aussi bien le pinceau que le micro.

#MoiAussi, selon Manal Drissi

Photo : Maude Chauvin

« #MoiAussi illustre la solidarité au temps des réseaux sociaux, alors que ces derniers sont souvent vus comme un outil de division et de tension. Cette initiative a marqué l’imaginaire en démontrant qu’Internet ne tient pas compte des frontières physiques, culturelles ou sociales. #MoiAussi, c’est un mouvement de solidarité qui a donné la parole aux femmes et aux victimes d’agressions sexuelles de tous genres. Les réseaux sociaux leur ont permis de prendre la parole sans qu’elle leur soit donnée par les médias ou un quelconque pouvoir. On a entendu des gens qui, par la force du nombre, ont réussi à avoir le micro. »

Née au Maroc et ayant grandi à Montréal, Manal Drissi aborde la vie avec humour et ironie, que ce soit comme chroniqueuse, humoriste, autrice, conférencière ou animatrice.

Monoparentalité, selon Laure Waridel

Photo : Julie Durocher

« Dans une perspective historique, la monoparentalité peut être associée à une certaine libération. Il n’y a pas si longtemps, les femmes qui choisissaient d’avoir un enfant seule ou qui se séparaient étaient extrêmement mal vues. Devenir mère sans conjoint entraînait de grandes souffrances. La honte associée à leur condition en poussait plusieurs à quitter leur famille et leur communauté. Depuis, il y a eu de grandes mutations sociales, économiques, politiques et culturelles. La séparation des familles est devenue assez commune. La monoparentalité n’est pas facile pour autant. C’est une charge lourde à porter lorsqu’on a un seul revenu et seulement 24 heures dans une journée. Et les parents qui sont seuls, particulièrement les mères, sont parmi les plus vulnérables, que ce soit financièrement ou devant la maladie. »

Cofondatrice d’Équiterre, l’écosociologue Laure Waridel est aussi coautrice du Pacte pour la transition. Professeure à l’UQÀM et conseillère en environnement et en justice sociale, elle a récemment lancé le mouvement proenvironnement Mères au front avec Anaïs Barbeau-Lavalette.

Orgasme, selon Rose-Aimée Automne T. Morin

Photo : Julie Artacho

« L’orgasme, c’est délicieux, c’est une jouissance qu’on nous apprend encore à offrir plus qu’à recevoir, en tant que femmes. C’est un plaisir que plusieurs doivent étrangement revendiquer et dont certaines apprennent même à se passer parce que, bon, il ne faut pas leur en vouloir, il est apparemment plus compliqué à provoquer chez la moitié de l’humanité… Je ne veux pas laisser entendre que l’orgasme est nécessaire – d’ailleurs, il est trop souvent associé à une culture de performance –, mais je crois que celles qui le désirent devraient pouvoir l’embrasser pleinement et l’accueillir aussi fréquemment qu’elles le souhaitent. Dans l’égalité, le très cochon et le consentement. »

Rose-Aimée Automne T. Morin est autrice, animatrice et reporter. Elle a récemment conçu, scénarisé et animé la série documentaire Comment devenir une personne parfaite (ICI Tou.tv).

Du pain et des roses, selon Catherine Dagenais

Photo : André Rider Photographe Inc.

« Au-delà de ce qui s’est passé au début du 20e siècle et dans les années 1970, le pain représente un besoin primaire : celui de manger. Les roses, elles, symbolisent le plaisir, le bonheur. Tout le monde devrait avoir du pain et des roses. C’est très important pour moi de faire avancer les choses et, justement, la SAQ est partenaire des Banques alimentaires du Québec depuis 11 ans. Cet organisme aide les gens dans le besoin, souvent des femmes, à traverser les épreuves. Ce partenariat m’a fréquemment amenée à dire qu’avant de s’offrir un verre de vin, il est fondamental de s’offrir à manger. Autrement dit, avant d’avoir les roses, il faut avoir du pain. »
[NDLR : l’expression Du pain et des roses a été associée à la grève des travailleuses de l’industrie textile au Massachusetts en 1912. Elle a été reprise par la Fédération des femmes du Québec en 1995, lors d’une grande marche contre la pauvreté.]

Catherine Dagenais fait sa marque depuis 20 ans à la Société des alcools du Québec (SAQ). En 2018, elle est devenue la première femme à en être la présidente et cheffe de la direction.

Pension alimentaire, selon Nathalie Roy

Photo : Émile Nadeau

« Quand j’ai entendu ma mère me dire : “Je voudrais quitter ton père, mais je n’ai pas d’argent pour le faire”, ça m’a marquée à vie. C’était en 1981. J’avais 17 ans et je me suis dit : “Jamais je ne vais rester avec un homme violent parce que je n’ai pas les moyens financiers de partir.” J’avais proposé à ma mère de la faire vivre, elle et mes deux sœurs. Je lui avais dit que je louerais un appartement et qu’elle pourrait retourner aux études et réclamer une pension alimentaire à mon père. Elle avait 40 ans. À mon grand regret, elle a refusé et elle est demeurée avec notre bourreau. Elle a finalement divorcé… 23 ans plus tard. Ma mère a exercé ses droits alors qu’il n’y avait plus de pension alimentaire pour les enfants et que, pour elle, la caisse était vide. La pension alimentaire est un droit. J’ose espérer qu’en 2020, les femmes vulnérables n’hésitent plus autant à la réclamer. »

Ancienne journaliste et avocate de formation, Nathalie Roy est aujourd’hui ministre québécoise de la Culture et des Communications. Elle représente la circonscription de Montarville pour la Coalition avenir Québec depuis 2012.

Pilule, selon Catherine Dorion

« Pour les gens de ma génération et les plus jeunes, la pilule a toujours été là. Ça n’a jamais été vu comme une libération de l’obligation de faire des enfants. Mais il est arrivé autre chose. On est plusieurs, comme moi, à ne plus vouloir prendre ce contraceptif en raison des effets indésirables qu’il provoque et il est de plus en plus question d’une pilule pour hommes. Je pense qu’on est rendus là et que c’est de cette manière qu’il faut en parler d’un point de vue féministe. Les couples devraient avoir le choix. Pourquoi faudrait-il que la femme soit obligée de prendre un truc toute sa vie, alors que l’homme n’a pas trop à s’en soucier ? »

Autrice et artiste de scène, Catherine Dorion est députée de Québec solidaire dans la circonscription de Taschereau depuis 2018.

Plafond de verre, selon Marilyn Castonguay

Photo : Éva-Maude TC

« Cette expression me fait penser au combat actuel des femmes. À travers le plafond, on voit l’infini, on croit que ça nous est accessible, et ça nous fait du bien. On a l’impression que tout est ouvert… jusqu’à une certaine limite où l’on se rend compte qu’on peut voir tout ça, mais pas l’atteindre. Le plafond de verre, c’est l’ennemi invisible. Je n’ai jamais ressenti ça, mais ça ne veut pas dire que ça n’existe pas. Le combat se mène sous le tapis et je pense qu’il est beaucoup plus présent qu’on le croit. »

La comédienne Marilyn Castonguay a récemment joué dans la série C’est comme ça que je t’aime, ainsi que dans les films Matthias et Maxime et Jusqu’au déclin.

Plaisir, selon Dominique Anglade

« Ce mot suscite deux réflexions chez moi. D’abord, il y a les petits plaisirs de l’existence. C’est ce que je fais dans ma vie de tous les jours avec ma famille : se donner des câlins, se dire qu’on s’aime ou recevoir des poèmes écrits par mes enfants. Et il y a aussi mon plaisir quotidien et coupable : le chocolat. L’autre volet au plaisir qui m’est cher est celui de l’engagement, celui d’avoir un défi devant soi. J’adore avoir des discussions pour trouver de nouvelles idées et me sentir pleinement engagée. Ce plaisir très réel se renouvelle constamment et peut prendre différentes formes, dont la politique. »

Députée de la circonscription de Saint-Henri–Sainte-Anne à l’Assemblée nationale, Dominique Anglade est devenue, en mai dernier, la première femme à diriger le Parti libéral du Québec.

Poils, selon Judith Lussier

Photo : Daphné Caron

« J’ai beaucoup pris la parole dans le cadre de la campagne Maipoils [NDLR : défi qui consiste à cesser l’épilation pendant le mois de mai] et j’ai réalisé à quel point c’est un sujet qui suscite encore beaucoup de réactions. C’est comme si le fait de cesser de s’épiler “confrontait” les gens dans leurs propres décisions. Le rapport au poil est quelque chose de très personnel. T’épiler ou non ne fait pas de toi une bonne ou une mauvaise féministe.

Il faut s’interroger sur l’origine de ce choix. Quand on regarde l’histoire de la vente des produits dépilatoires féminins, on constate qu’il s’agit d’un grand complot capitaliste. L’important, c’est de retrouver sa liberté par rapport aux poils. »

Judith Lussier est journaliste, chroniqueuse et autrice. Elle a écrit l’essai On peut plus rien dire – Le militantisme à l’ère des réseaux sociaux, publié en 2019 (Éditions Cardinal).

 


Politique
, selon Catherine-Ann Toupin

Photo : Andréanne Gauthier

« J’ai le goût de répliquer avec deux autres mots : implication et législation. Implication, parce qu’en ce moment, au Canada et au Québec, c’est le temps ou jamais pour des femmes de se présenter en politique et d’être élues. J’ai envie qu’on n’ait pas juste une parité du nombre, mais aussi une parité au niveau de l’importance décisionnelle dans les cabinets. Et législation, parce que j’ai l’impression que, dans les deux ou trois prochaines années, il va y avoir de la place pour du changement, que ce soit sur le plan des paradis fiscaux, des GAFA [NDLR : géants du web] ou de la création de sociétés plus égalitaires. En ayant des femmes en position de pouvoir qui ont vécu des choses différentes des hommes, on aurait la possibilité de faire de bons choix. »

La comédienne et dramaturge Catherine-Anne Toupin, qu’on a notamment vue dans Unité 9 (ICI Radio-Canada Télé), a aussi créé la comédie à succès Boomerang (TVA). Sa pièce de théâtre L’envie a été jouée à travers le monde. Sa plus récente œuvre théâtrale, La meute, a récemment été adaptée en anglais.

Polytechnique, selon Julie Snyder

Photo : Jean-Claude Lusssier

« Le 6 décembre 1989, un féminicide de masse, commis à l’aide d’une arme semi-automatique obtenue légalement, enlevait la vie à 14 femmes. En moins de 20 minutes.

Trente ans plus tard, le gouvernement Trudeau vient d’adopter un décret qui interdit les armes d’assaut au Canada, dont le modèle utilisé lors de cette tragédie. Il est urgent de dégainer des mesures pour s’attaquer à toutes les violences subies par les femmes. Avant les balles qui sifflent, il y a des sévices que notre société ne sait toujours pas circonscrire. Le tueur de Polytechnique, sa sœur et sa mère ont souffert de la violence perpétrée par le père.

L’an dernier, la Chambre des Communes a adopté les modifications à la Loi sur le divorce pour reconnaître la violence familiale sous toutes ses formes, et ses répercussions sur les enfants. Merci entre autres à Pierre Dalphond qui a mené le dossier au Sénat.

Notre devoir de mémoire envers les femmes tuées ou blessées le 6 décembre 1989 doit s’incarner dans des lois, des mesures de protection, des changements d’attitude et des réformes qui doivent cesser de dormir sur les tablettes.

Tendez l’oreille, les cris des victimes de Polytechnique résonnent encore. À travers ceux-ci, c’est peut-être le vôtre qu’on tente d’étouffer.»

Julie Snyder énergise notre télévision depuis plus de 30 ans. Après avoir produit et animé Star Académie (TVA), elle a été à la barre de la très populaire émission Le banquier pendant 10 ans à TVA. Elle produit et anime La semaine des 4 Julie pour une deuxième saison, sur la chaîne V.

Pouvoir, selon Colombe St-Pierre

Photo : Michel Dompierre

« C’est un nom, mais aussi un verbe, une action. Le pouvoir est une occasion à saisir et il existe en chacun de nous. On peut bien l’utiliser, en abuser ou, encore, ne pas l’exercer du tout. Ça dépend de la personnalité et du bagage des gens. En tant que militante, j’associe le pouvoir au peuple. En additionnant le pouvoir de chacun, on peut en faire un pouvoir plus grand, tout ça dans le respect. Pour moi, le pouvoir, c’est d’en avoir assez pour convaincre les autres qu’ils en ont aussi, si petits se sentent- ils. Et le plus grand pouvoir qu’on a, c’est celui de décider. C’est à celui-là qu’il faut s’accrocher et dire “oui”. »

Cheffe autodidacte, Colombe St-Pierre est copropriétaire du réputé restaurant Chez Saint-Pierre, à Rimouski. Elle milite notamment en faveur de l’autonomie alimentaire.

 

Pornographie, selon Valérie Plante

Photo : La Presse Canadienne / Sean Kilpatrick

« En tant que maman et féministe, le mot pornographie évoque chez moi des sentiments très mitigés. L’accès à la pornographie est si facile que, tôt ou tard, nos enfants y sont exposés. Comme parents, comment pouvons-nous les accompagner devant cette avalanche d’images, la plupart du temps très stéréotypées, qui ne sont qu’une version scénarisée des relations sexuelles ? C’est comme ça que j’ai décidé de l’aborder avec mes enfants : il y a la porno qui, comme une pièce de théâtre, vient avec un scénariste, un caméraman et des acteurs ET il y a la vraie vie, où se vivent les relations sexuelles basées sur la découverte de son plaisir et de celui de l’autre, le consentement et la communication. Finalement, le plus important, pour moi, c’est que mes enfants développent leur esprit critique face à l’industrie de la pornographie et saisissent l’importance de fonder leurs relations intimes sur le respect de l’autre et l’acceptation de soi. »

Valérie Plante est devenue, aux élections municipales de 2017, la première mairesse de l’histoire de Montréal.

Prise de parole, selon Pauline Marois

Photo : Pierre Dury

« C’est l’arme de la démocratie et de la paix. Lorsqu’on prend la parole, on a la possibilité de changer la vie des gens et de faire avancer la société. En démocratie, on permet à des voix de s’exprimer et d’être combattues par d’autres voix. Cette prise de parole a été essentielle toute ma vie. Quand on est engagée politiquement, c’est l’outil le plus précieux qu’on puisse avoir pour donner son point de vue et faire évoluer les causes auxquelles on croit, en s’appuyant sur des recherches, des études et des analyses.

Si ces projets-là ne sont pas présentés, portés et dits, ils ne peuvent évidemment pas être mis en œuvre. La prise de parole permet aussi de dire notre indignation devant les situations qui nous apparaissent condamnables ou critiquables. Elle est une arme et un outil de changement.»

Cheffe du Parti québécois de 2007 à 2014 et première ministre du Québec de 2012 à 2014, Pauline Marois est la première femme à avoir accédé à ces fonctions. Titulaire de nombreux ministères, elle a notamment créé les centres de la petite enfance et a déconfessionnalisé les commissions scolaires à la fin des années 1990.

Procréation assistée, selon Marie Grégoire

Photo : Bénédicte Brocard

« Je pense à toutes les femmes et à tous les couples qui désirent avoir un enfant et qui ne peuvent accéder à ce bonheur parce que la nature ne le leur permet pas. La procréation assistée aide la nature. Il y a quelque chose de très doux là-dedans et en même temps de très douloureux, car ce n’est pas un chemin facile. La procréation assistée, c’est aussi un choix de société. On a décidé d’aider les couples qui vivaient des enjeux de fertilité. Ça a été long, ça a coûté cher et il a fallu encadrer tout ça, mais ce choix était nécessaire. »

Communicatrice et chroniqueuse société, Marie Grégoire a représenté la circonscription québécoise de Berthier pour l’Action démocratique du Québec en 2002 et 2003.

Prostitution, selon Sarah-Maude Beauchesne

Photo : Instagram @lesfourchettes

« C’est un mot sombre, lourd et complexe. Ce qu’il évoque spontanément pour moi, c’est l’abus du corps de la femme, la détresse et la laideur de cette industrie. Mais le livre La Maison, d’Emma Becker [NDLR : paru chez Flammarion en 2019], m’a fait réfléchir et m’a fait découvrir un autre aspect du travail du sexe. Une femme de 30 ans y choisit, par désir et par curiosité, d’utiliser son corps et sa sexualité pour gagner de l’argent. S’il y a quelque chose qui me fâche au quotidien, c’est que la femme n’a jamais vraiment le contrôle sur son corps. Si une personne comme Emma Becker fait le choix de se servir du sien comme ça, je n’ai pas envie de la juger. En même temps, il y a énormément de femmes qui se prostituent pour survivre ou parce qu’elles y sont forcées. C’est un couteau à double tranchant. »

L’autrice Sarah-Maude Beauchesne tient le blogue littéraire Les Fourchettes, qui a été adapté en série web pour ICI Tou.tv. Elle a créé la télésérie pour adolescents L’académie (TVA) et a aussi contribué à la scénarisation de la série Le chalet (VRAK).

 

Rides, selon Manon Massé

Photo : Québec Solidaire

« La première chose qui me vient à l’esprit, c’est cette citation de la grande poète innue Joséphine Bacon : “J’ai tant de plis sur mon visage. Chacune de mes rides. A vécu ma vie.” [NDLR : extrait d’Uiesh – Quelque part, paru chez Mémoire d’encrier en 2018]. Les rides, c’est la beauté, l’expérience et l’enracinement dans la vie. Plus tu as pris ta vie à bras-le-corps, plus tu as souri à la vie, plus tes rides sont nombreuses. C’est tellement beau, une ride. Un visage ridé, c’est un visage qui a vécu et c’est magnifique. »

Manon Massé est députée de Québec solidaire pour la circonscription de Sainte- Marie–Saint-Jacques depuis 2014. Militante engagée pour la justice sociale et les droits des femmes et des minorités depuis 30 ans, elle est aujourd’hui coporte-parole de la formation.

Ruban rose, selon Isabelle Hudon

Photo : Julie Artacho

« Le ruban rose est un mouvement en action, ambitieux et solidaire.

La bienveillance est un attribut très féminin. Et c’est une femme qui a d’abord pensé à attacher des rubans jaunes aux arbres [NDLR : en 1979, l’Américaine Penne Laingen, épouse d’un otage détenu en Iran, en a suggéré l’idée, qui s’est répandue ensuite et est devenue une façon de soutenir les soldats déployés à l’étranger, détenus ou disparus]. Cette campagne a évolué et est maintenant celle du ruban porté, avec une couleur pour chaque cause. Le rose a été choisi pour le cancer du sein. Des femmes entrepreneures ont mis la main à la pâte pour que ce ruban devienne la marque de l’entraide et de la recherche pour lutter contre cette maladie. »

Isabelle Hudon est l’ambassadrice du Canada en France et à Monaco depuis septembre 2017. Elle a auparavant dirigé les activités de la Financière Sun Life au Québec. C’est aussi la cofondatrice de L’effet A, dont la mission est de propulser l’engagement professionnel des femmes.

Sage-femme, selon Catherine Mavrikakis

Photo : Sandra Lachance

« Il y a eu un combat à mener au Québec pour la reconnaissance des sages-femmes. La sage-femme n’existe pas beaucoup dans notre imaginaire : à la télé, des docteurs ou des chauffeurs de taxi mettent au monde les bébés… dans la catastrophe. Or, la mère de Socrate était sage-femme. On dit que toute la pensée socratique de la pratique philosophique, la maïeutique, qui consiste à faire accoucher les âmes, vient de sa mère. Le modèle de la philosophie occidentale est la sage-femme. Mais on l’a occultée. Ce n’est pas étonnant.

Mettre au monde, accueillir dans ce monde la vie, la préparer à venir, c’est un travail éthique qui demande à être célébré. La sage-femme est la sagesse même, la sagesse qui prépare la venue au monde. Il n’y a rien de plus philosophique et
de plus essentiel que cette pensée de l’hospitalité et du soin de celles et ceux qui viendront. »

Avec les sept romans qu’elle a publiés, Catherine Mavrikakis est reconnue aujourd’hui comme l’une des écrivaines les plus influentes au Québec. Elle est aussi professeure au Département des littératures de langue française à l’Université de Montréal.

Sexe, selon Mitsou Gélinas

Photo : Sébastien Sauvage

« Sexe
Moteur, tourbillon, extase.
Tu es aussi peine et abandon. Tu es mon entrée dans l’univers Es-tu toujours ma définition ?

Au cœur de ma vie,

me réserves-tu encore des surprises ?

Je te fais la bise ou je te baise?

Rien n’est mieux que toi

Quand tu me charmes, me touches

Mais laisse-moi à mon tour devenir chasseresse, mon amour »

Comédienne, animatrice, femme d’affaires, Mitsou Gélinas se fait appeler Mitsou depuis que le public l’a découverte comme chanteuse, dans les années 1980. Elle est porte-parole de la Fondation du cancer du sein du Québec depuis 14 ans, en plus d’être la fondatrice et la directrice de mitsoumagazine.com, une publication en ligne.

Sexisme, selon Kim Thomassin

Photo : Bénédicte Brocard

« J’ai eu des modèles extraordinaires. Des personnes qui m’ont permis de croire que ce qui allait déterminer mon parcours professionnel était la valeur de mes compétences et la hauteur de mes ambitions. La diversité des expériences, des personnalités et des opinions est une véritable richesse qui rend nos organisations plus fortes. C’est le message que je passe autant à ma fille qu’à mes équipes et mes collègues à la Caisse. Bien du chemin a été parcouru, mais on doit rester vigilants parce qu’il n’y a rien d’acquis et encore des obstacles à surmonter pour que les femmes prennent pleinement leur place. »

L’avocate Kim Thomassin est première vice-présidente et cheffe des Placements au Québec et de l’Investissement durable à la Caisse de dépôt et placement du Québec depuis avril 2020.

Solidarité, selon Karine Vanasse

«S o l i d a r i t é

Photo : Geneviève Charbonneau

Parce qu’on s’est toutes dit, à un certain moment, qu’on pouvait sûrement faire sans… mais notre histoire existe dans ces maillons qu’on a osé
et qu’on osera entrelacer.

C’est quand mes bras s’accrochent aux vôtres que je sens la vie qui nous unit.

Une interdépendance que je sens, là, dans le creux des coudes. Et qui vient de la chaleur du cœur. »

Le public a découvert Karine Vanasse en 1999 avec le film Emporte-moi, de Léa Pool. Depuis, la comédienne et productrice bilingue multiplie les projets. On l’a récemment vue dans les séries Blue Moon (TVA) et Cardinal (CTV), pour laquelle son jeu a été récompensé aux Prix Écrans canadiens en 2019 et en 2020.

Soutien-gorge, selon Anaïs Barbeau-Lavalette

Photo : Éva-Maude TC

« Le soutien-gorge est l’une des premières prises de pouvoir des femmes. Dans les années 1970, on l’arrachait et certaines le brûlaient. C’était une prise de possession de son corps et une réappropriation d’un objet imposé par le patriarcat pour des normes esthétiques. Aujourd’hui, ça revient d’une autre façon. Avec la COVID-19, on a vu des femmes porter leur soutien-gorge comme masque, un peu comme si elles disaient : “Je l’ai brûlé dans les années 1970, maintenant je me le mets dans la face pour ne pas crever ! Prenez soin de ce qui compte.” Est-ce que c’est assez clair comme revendication ? »

Anaïs Barbeau-Lavalette est cinéaste, scénariste et autrice. Elle a récemment mis sur pied, avec Laure Waridel, le mouvement proenvironnement Mères au front.

Université, selon Brigitte Coutu

brigitte coutu

Photo : Pierre Manning

« L’université est un lieu où j’ai appris une façon de réfléchir et de structurer ma pensée. Ça m’a apporté une rigueur que j’ai toujours essayé de reproduire dans mon entreprise, notamment pour la standardisation des recettes. Je pense que, si on est rendus là où on est, c’est parce qu’on a accordé beaucoup d’importance à cette rigueur. C’est aussi à l’université que j’ai rencontré deux personnes qui ont été déterminantes dans ma vie : Hélène Laurendeau, avec qui j’ai fait mes stages, et Christina Blais, qui m’a enseigné la chimie alimentaire. Encore aujourd’hui, on travaille ensemble. »

Brigitte Coutu est cofondatrice, présidente et éditrice de RICARDO Media. Elle détient un baccalauréat en nutrition de l’Université de Montréal et un doctorat honoris causa de l’Université Laval, aussi en nutrition.

Vagin, selon Élisapie Isaac

Photo : Le Pigeon

« Le vagin – utsuk en inuktitut – est l’organe le plus puissant qui existe. Nos fils et nos filles sont passés par là. Au-delà de ça, il y a aussi la jouissance qu’il procure. Parler de son vagin, c’est assumer sa sexualité, ses fantasmes. Les femmes ont une sexualité encore plus flyée que les hommes, mais c’est toujours tabou. On a beaucoup parlé des femmes et des filles autochtones disparues ou assassinées, et des victimes d’abus sexuels et de harcèlement. C’est important, mais il faut aussi aborder le fait qu’on a le droit d’être libérées, d’être très sexuelles et érotiques. Il faut arriver à parler de sexualité comme de quelque chose de complètement sain. Être une femme en 2020, c’est très excitant. Ce n’est pas seulement être féminine. On peut également avoir des gestes très “masculins”. C’est important de ne pas juste nous prendre pour un truc. »

Autrice-compositrice-interprète inuite, Elisapie Isaac a vu son plus récent album, The Ballad of the Runaway Girl (2018), récompensé par deux Félix en 2019 : Album de l’année – Autres langues et Réalisation de disque de l’année.

Violence conjuguale, selon Monia Chokri

Monia Chokri

Photo : Maude Chauvin

« En réfléchissant à ce mot, je me suis rendu compte que j’avais vécu de la violence conjugale et que je l’avais occultée. De la violence verbale. Ma relation avec cet homme s’est terminée le jour où il a entré son poing dans le mur à côté de mon visage. Je me suis dit que le prochain coup, c’est moi qui l’aurais. Avec le caractère et la confiance que j’ai, je ne pouvais pas imaginer que j’avais subi de la violence. Mais avec le recul, j’ai réalisé qu’en sortant de cette relation-là, j’étais l’ombre de moi-même. La violence conjugale, c’est sournois. Il faut le répéter : ça peut arriver à n’importe qui. Ce n’est pas une question de faiblesse. »

Monia Chokri est comédienne, réalisatrice et scénariste. Son film La femme de mon frère a reçu le prix Coup de cœur du jury au Festival de Cannes 2019. Elle travaille en ce moment à son second long métrage.

Voile, selon Michèle Ouimet

Photo : Alain Roberge

« À 20 ans, je ne connaissais rien à l’islam, encore moins au voile. Pour moi, il n’était que soumission, mais au fil de mes reportages dans des pays musulmans, ma vision a changé. La réalité, beaucoup plus complexe que je le soupçonnais, a brouillé mes repères et fait voler en éclats le carcan simpliste dans lequel j’emprisonnais le voile. J’ai découvert que des femmes le portent par choix, parce qu’il fait partie de leur identité culturelle. Par contre, la majorité d’entre elles se voilent. Elles cèdent à la pression des hommes enfermés dans une religion rigide qui leur laisse peu de place. Je suis passée de mon ignorance de femme occidentale à la perplexité, puis de la perplexité à la complexité, car rien n’est simple au pays du voile, pour finalement aboutir à la tolérance si difficile à observer. »

La journaliste Michèle Ouimet a travaillé au quotidien La Presse pendant 29 ans avant de prendre sa retraite en 2018. Elle a récemment fait paraître le livre Partir pour raconter (Les Éditions du Boréal), dans lequel elle propose le récit de sa carrière de journaliste internationale.

Vote, selon Jannette Bertrand

Janette Bertrand

Photo : Julien Faugère

« En 1940, l’année où les femmes ont obtenu le droit de voter au Québec, j’avais 15 ans. Mon père était extraordinaire, mais c’était aussi un homme de son temps. Pour lui, les suffragettes étaient toutes des “mal baisées”. À cette époque, je n’étais pas la Janette d’aujourd’hui. J’étais soumise et silencieuse, et je ne savais pas trop quoi en penser. J’ai compris très tard ce que ce mot voulait dire pour moi et à quel point c’était important. Parce que, si on acceptait que les femmes votent, on acceptait qu’elles aient une âme. »

Tout au long de sa vie, comme journaliste, animatrice, dramaturge ou autrice, elle a brassé le Québec pour le faire entrer dans la modernité – les Québécoises lui doivent beaucoup. À 95 ans, elle est toujours soucieuse de traiter de sujets contemporains. Elle fait paraître cet automne un roman portant sur les hommes et le mouvement #MoiAussi aux Éditions Libre Expression.