Art de vivre

Magalie Lépine-Blondeau, l'étoffe d'une star

Depuis 15 ans, on la voit beaucoup, et partout. Pourtant, on la connaît peu. En janvier, pour la première fois de sa carrière, Magalie Lépine-Blondeau tiendra le rôle principal d’une télésérie à heures de grande écoute. L’occasion était belle pour faire le point avec elle et, qui sait, lever un peu le voile sur une actrice très secrète...

 

Magalie Lépine Blondeau

Photo : Andréanne Gauthier

Magalie Lépine-Blondeau sent bon. Portée par une petite brise, une fragrance subtile émane de sa peau puis s’évapore dans la vastitude du parc du Mont- Royal. Et comment s’appelle ce parfum délicieux ? « Oh non, je ne le dis pas. Je l’ai déjà dit à quelqu’un qui l’a ensuite acheté. »

Depuis deux heures, la comédienne « joue le jeu » – c’est son expression – de l’interview avec grâce, professionnalisme et une retenue assumée. « Si je donne l’impression d’être secrète, explique-t-elle, c’est à cause de ma pudeur, de ma gêne, de mon inconfort à parler autant de moi. Frimer une aisance que je n’ai pas, ce serait faux de ma part. C’est bizarre. Pourquoi est-ce que je mérite toute cette attention ? »

Les raisons sont pourtant limpides. Quinze ans après sa sortie de l’École nationale de théâtre, sa présence continue et remarquée au théâtre, à la télé et au cinéma a fait d’elle une vedette de premier plan. Sans conteste, Magalie Lépine-Blondeau est au sommet.

Une ascension confirmée en 2018 : deux prix Artis (Personnalité féminine de l’année et Meilleur rôle féminin : série dramatique annuelle, pour District 31), et un Gémeaux (Meilleur premier rôle féminin : série dramatique, pour Plan B).

Magalie Lépine Blondeau

Photo : Andréanne Gauthier

C’est à elle que la productrice Fabienne Larouche a pensé pour incarner Sarah, infirmière-sexologue au cœur de la nouvelle comédie radio-canadienne. Une excellente idée, croit Marie-Andrée Labbé, la scénariste de Sans rendez-vous, inspirée de Sexy Herpes, une websérie australienne. « Magalie est l’une des meilleures actrices du Québec, dit avec admiration l’autrice derrière Trop. Elle a confiance en son talent et elle est exigeante. Je sais qu’elle va m’aider à être meilleure. »

Plantée dans une clinique de santé sexuelle, cette télésérie est audacieuse, avance Marie-Andrée, voire un peu piquante. Les oreilles chastes n’ont rien à craindre. Magalie nous l’assure. « Primo, l’écriture de Marie-Andrée est une merveille, et c’est rare. Et puis, la sexualité, c’est très rarement du cul, précise-t-elle. Il y a l’intimité, les tabous, notre rapport au plaisir, à l’abandon… La carte de l’humour permet d’explorer des zones avec un semblant de légèreté. Mais c’est très profond. En prime, on apprend des choses. » Et Magalie, qu’a- t-elle appris ? « Rien, répond-elle avec un sourire coquin, je savais déjà tout ! »

Magalie Lépine Blondeau

Photo : Andréanne Gauthier

L’âge idéal

Assise à l’ombre du monument à sir George-Étienne Cartier, Magalie enlève ses lunettes de soleil griffées, révélant des yeux rieurs et un teint parfait. Si Wikipédia n’a pas tort, elle vient de souffler quelques bougies… « Oui mon- sieur, 39 ans ! Et ce n’est pas qu’un chiffre, je les ai vécues, ces 39 années de joies, de peines, d’écorchures, d’expériences, de beauté, de voyages, d’amours, de déchirures. Je les porte, il faut bien que ça s’inscrive quelque part. » À un mètre de distance, hum, on se demande bien où…

Selon le metteur en scène Serge Denoncourt, un ami, Magalie a atteint l’âge idéal pour une actrice. « C’est celui que je préfère, là où on voit les plus grandes performances. Elles savent jouer, elles connaissent leur instrument. »

Même s’il est à Paris et qu’il est minuit, le célèbre homme de théâtre est toujours disponible pour louanger sa muse. « Elle a toutes les qualités d’une grande actrice classique, avec l’esprit d’une jeune femme moderne. » Et Magalie, l’étudiante en théâtre qui adulait Serge Denoncourt quand d’autres fantasmaient sur Brad Pitt, n’hésite pas à l’affirmer : « Il a accès au meilleur de l’interprète en moi. »

Sous sa direction, Magalie a été la Roxane de Cyrano, madame de Tourvel dans Les liaisons dangereuses, Stella dans Un tramway nommé Désir… À cette liste incomplète, ajoutons le chef-d’œuvre suédois Mademoiselle Julie : une tragédie sadomasochiste qui met en scène une aristocrate et son valet, un rôle-titre casse-gueule déjà défendu par Isabelle Adjani et Juliette Binoche. « J’ai besoin de visiter ce type de noirceur. Je sais que je peux en sortir. Mais le corps ne comprend pas le jeu, et toutes les émotions d’un personnage le traversent vraiment, provoquant des réactions physiques. C’est fascinant ! Je rêve de creuser cet état. »

Portée pendant des mois de répétition par le tandem Denoncourt–Lépine- Blondeau (et notamment David Boutin), cette production fort attendue du Rideau Vert n’a pas eu droit à un lever de rideau. Cinq jours avant la première, le 17 mars 2020, la pièce était retirée, COVID oblige.

Sa carrière mise sur pause, à l’instar de tant d’autres travailleurs, Magalie a eu recours à la Prestation canadienne d’urgence, la fameuse PCU. Et elle l’a dit au million de téléspectateurs de Tout le monde en parle. « J’en ai un peu marre de la mauvaise conception que les gens ont de ceux qui exercent mon métier et de ce discours démago voulant que les artistes n’ont pas le droit de se plaindre, car ils vivent aux crochets de la société, dit-elle sans animosité. Il y a un décalage entre la réalité et la perception du public.

Au Québec, très peu d’acteurs peuvent se permettre d’arrêter de travailler pendant un an et vivre de leurs économies. »

Son « aveu » public a fait sensation. On s’étonnait qu’une star glamour qui a foulé le tapis rouge du Festival de Cannes en 2012 pour Laurence Anyways, de Xavier Dolan, soit à court d’argent. Plus encore, on s’étonnait parce que Magalie Lépine-Blondeau a la réputation d’être farouchement discrète, même sur des questions de prime abord anodines : son parfum, un pays qu’elle aimerait découvrir, les rénos de son condo…

À propos de sa vie sentimentale, elle a réussi l’impossible. Il n’existe aucune photo dans le web du couple qu’elle a formé pendant quatre ans avec Louis- José Houde. Jamais elle n’a effleuré le sujet. Un silence qui titille les sites à potins et engendre les rumeurs les plus folles. Lors de notre entretien, Magalie n’avait pas fixé les limites de l’entrevue, mais il était évident que s’aventurer sur ce terrain miné ne donnerait rien, sauf jeter un froid sibérien.

Elle a d’ailleurs mis cartes sur table rapidement, et gentiment. « Faire la promotion de mes projets, d’accord, la promotion personnelle, non, dit-elle sur un ton posé. Je n’ai pas envie de tout déballer. Les actrices qui m’intéressent le plus, Meryl Streep, Anne Dorval, je ne sais rien d’elles. Elles nous offrent le plus précieux, leur sensibilité, et c’est tout ce qui compte, pas la couleur de leur chandelier. C’est bien de garder une aura, un flou artistique… »

Magalie Lépine Blondeau

Photo : Andréanne Gauthier

L’héritage

Parfois, au détour d’une réflexion, Magalie s’autorise quelques bribes de confidences ponctuées de points de suspension. « Chez la plupart des acteurs, le besoin de jouer vient d’une blessure, dira-t-elle pour expliquer son choix de carrière. Il y avait une petite Magalie qui avait besoin d’être entendue, je pense…»

Puis, sur son habitude de voyager en solitaire : « Ma mère l’a souvent fait. Pour une femme de sa génération, c’était assez rare, d’autant plus qu’elle était mariée et mère de deux enfants. Mes parents avaient une vie de couple, mais ils avaient aussi des désirs et des aspirations différents. Et c’était important qu’ils puissent aller à leur poursuite individuellement même s’ils étaient très soudés. Donc, je pense que cela fait partie de mon héritage… »

Un héritage plutôt riche, à l’origine de son raffinement et de son éloquence. Une mère animatrice à la radio, un père journaliste, puis gestionnaire et qui, encore récemment, était PDG de la Place des Arts. Eugénie Lépine-Blondeau, cadette de la famille, marche dans leurs pas, et œuvre à la radio de Radio-Canada.

Très tôt, Magalie nourrissait d’autres ambitions. « À 10 ans, je suis à Paris avec ma mère, qui me dit : tu veux faire du théâtre plus tard et t’en as jamais vu ? Et elle m’a emmenée au Théâtre de Chaillot voir un Marivaux avec Nathalie Baye.»

Magalie se questionne beaucoup sur le sens de la vie. En fait, elle s’interroge beaucoup, point. Et elle est consciente des privilèges accordés par le destin, Dieu ou les fées marraines. « Pourquoi moi et pas les autres ? se demande-t-elle avec philosophie. Ça ne sert à rien de culpabiliser sur ce qu’on n’a pas volé. J’essaie d’être une bonne personne et de mériter tout ce qui m’a été donné. »

Dans la liste des dons figure bien sûr sa beauté, unanimement célébrée. Les 156 000 abonné(e)s à son compte Instagram manquent d’adjectifs et d’émojis pour décrire sa sublimité. Est-elle tannée de se le faire dire ? « Ça me flatte qu’on me trouve belle. J’ai passé toute ma vie à me trouver moche, on m’a répété que je ne l’étais pas… »

Julie Perreault soutient qu’il ne s’agit pas de fausse modestie de la part de Magalie. Et elle la connaît bien. Les deux comédiennes ont noué une amitié indéfectible pendant le tournage du film Merci pour tout (2019), dans lequel elles incarnent des sœurs à couteaux tirés. « C’est plutôt en rapport avec l’estime de soi, avec l’acceptation et l’appréciation de ce qu’elle est, dit Julie. Et c’est un sentiment qui remonte à loin, sans doute à l’adolescence. Sur ce plan-là, elle a fait beaucoup de chemin. Magalie est une fille très complexe, pas unidimensionnelle. Surprenante. »

Une fois en confiance, Magalie est soudain intarissable. « Comme femme, je me pose énormément de questions sur l’image qu’on cherche à créer pour correspondre aux diktats, alors que parallèlement on veut rejeter tous ces standards de beauté qu’on n’a longtemps pas remis en question. Je vois là un immense paradoxe, j’y réfléchis beaucoup… »

Elle cherche ses mots, ce qui est inhabituel. « Je suis coquette, je veux bien qu’on me dise jolie, mais je sais qu’il y a là un gouffre et un passeport pour le malheur. Il faut que je cultive autre chose… J’ai de plus belles qualités que mes traits.»

Pour la rassurer, je lui rappelle les prix gagnés, les critiques élogieuses, l’admiration pour son talent. « Quand tout s’est arrêté à cause de la pandémie, j’ai eu du temps pour intellectualiser mon métier. Peut-être… que je suis une meilleure actrice aujourd’hui. » Voilà qui promet.

Sur ce, Magalie tire sa révérence, remet ses énormes verres fumés qui la rendent incognito. D’un pas léger, elle quitte le parc, laissant dans son sillage des effluves mystérieux et plus d’une phrase en suspens.


Sur rendez-vous, sur ici Radio-Canada Télé à compter du 5 janvier.

La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé, adaptation télévisuelle par Xavier Dolan de la pièce signée Michel Marc Bouchard, sur Club illico en 2022.

Mademoiselle Julie, mise en scène de Serge Denoncourt, en 2022 au Rideau Vert.