Projet 97

Peut-on stopper l'épidémie de viols?

Selon une étude, 1 homme sur 9 forcerait une femme à avoir des relations sexuelles «si personne ne l’apprend et que ça reste sans conséquence». Il nous reste du chemin à faire…

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Jian Ghomeshi, Bill Cosby…. Autant de preuves que nous manquons à notre devoir envers les victimes de violence sexuelle. Toutefois, nous en avons tiré deux leçons.

1) Il existe des moyens de diminuer la fréquence des agressions sexuelles.

2) Ce ne sont pas nécessairement ces moyens que nous utilisons depuis des décennies.

Depuis trop longtemps, la prévention du viol se concentre sur le contrôle que les femmes doivent exercer sur leur comportement, nous dit Elizabeth Sheehy, professeure de droit à l’Université d’Ottawa. Certains hommes se montrent peu troublés à l’idée d’avoir une relation sexuelle avec des partenaires intoxiquées par l’alcool ou la drogue. D’ailleurs, une récente étude américaine démontre que 1 homme sur 9, au niveau universitaire, forcerait une femme à avoir des relations sexuelles sans considérer cela comme un viol «si personne ne l’apprend et que ça reste sans conséquence.» Cette statistique troublante est possiblement attribuable au manque de connaissances bien commode de certains hommes sur la réalité des agressions sexuelles et de la loi sur le consentement.

Même la définition la plus répandue du viol repose sur le comportement de la femme. En 1992, la Fédération canadienne des étudiantes et étudiants lançait la campagne No means No. Avez-vous dit non? Vous êtes vous débattues? Les réponses à ces questions déterminent habituellement s’il y a eu crime ou non. Cependant, les agressions sexuelles n’entrent pas toujours dans le modèle du «oui» ou du «non», pas plus qu’elles ne comportent toujours de la violence physique. Heureusement, de nouvelles écoles de pensée émergent en ce qui a trait à la prévention du viol et à la définition de consentement.

À l’automne 2014, la Californie a voté une loi obligeant les universités à adopter un protocole Yes means Yes lors des enquêtes d’agressions sexuelles sur leurs campus. Le New Jersey et le New Hampshire ont aussi fait des propositions en ce sens et des demandes ont également été formulées dans l’État de New York. Rien n’indique que le Yes means Yes est plus efficace que le No means No, mais le changement de vocabulaire accentue l’idée que les deux partenaires doivent exprimer clairement leur désir mutuel avant de commencer. La nuance est mince: dire oui à tous les stades de l’activité sexuelle n’est probablement pas réaliste, mais le changement de vocabulaire établit plus clairement qu’on ne peut tenir le consentement pour acquis. Dans le même ordre d’idées, des ateliers sur la notion de consentement sont de plus en plus répandus dans les collèges et les universités du Canada. McGill et Concordia ont mis en place leurs programmes peu après que des accusations envers trois joueurs de football de McGill eurent été rendues publiques. Ces progrès sont certes positifs, cependant les spécialistes nous signalent que le consentement ne constitue qu’une infime partie de la formation en prévention.

«Il n’existe aucune preuve qu’une incompréhension de la notion de consentement est la cause d’une agression sexuelle», dit Charlene Senn, psychologue et professeure en études féministes à l’Université de Windsor, également spécialiste en prévention du viol. Une certaine confusion sur ce que constitue le consentement peut contribuer à la «culture du viol», un terme fourre-tout pour une foule de comportements qui perpétuent la violence sexuelle. Mal interpréter le consentement de manière persistante – cette idée que la victime l’a bien cherché à cause d’un baiser ou d’un flirt avec le présumé agresseur – en est un exemple. Les a priori liés au comportement de la victime semblent souvent peser plus lourd que les actes de l’autre partie.

Photo: iStock

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Mieux vaut prévenir

«Ne t’en fais pas, on est tous des amis ici.» Ce pourrait être la devise non officielle de la culture du viol, qui semble faire autant partie de la vie universitaire que les journées d’initiation ou les soirées au bar. La présidente de l’Association des diplômés-es de l’Université Carleton, Christina Muelburger, rapporte que des chants faisant la promotion du viol, comme «Y is for your sister, O is for oh-so tight, U is for underage, N is for no consent, G is for grab that ass… We like them young», entendu à l’Université St-Mary’s à Halifax en 2013, sont monnaie courante.

Grâce à Charlene Senn, l’Université de Windsor fut la première au Canada à instituer, dans certains programmes, un cours obligatoire sur la formation des témoins d’une scène, les incitant à intervenir avant qu’il y ait agression. L’Université McGill se prépare à lancer un programme facultatif similaire. Créée par des sociologues, des psychologues et des spécialistes en prévention de la violence de l’Université du New Hampshire, la formation Bringing in the Bystander aborde tous les sujets, du sexisme à l’agression sexuelle en passant par le harcèlement dans la rue. Les animateurs aident les étudiants à reconnaître qu’il existe un large éventail de violences sexuelles et leur proposent des façons d’intervenir de manière sécuritaire.  Par exemple: une de vos amies éméchées quitte la soirée avec un garçon bizarre. Que faites-vous? Parmi les options proposées: s’interposer pour la ramener vous-même chez elle ou alerter le service de sécurité du campus qu’une personne est dans un état vulnérable.

Nate Connel, 25 ans, étudiant à l’Université de Windsor, a suivi la formation Bringing in the Bystander pour ensuite en devenir un des animateurs. «Les hommes choisissent souvent de ne pas intervenir, dit-il, parce qu’ils présument qu’en s’interposant, ils en viendront aux coups. Le programme propose d’autres solutions et n’approuve pas d’agir seul: «Il est toujours plus sûr d’intervenir en groupe».

Des spécialistes en prévention de la violence sexuelle comme Sarah DeGue du Centers for Disease Control and Prevention (CDC), aux États-Unis, plaident de plus en plus pour que l’on propose aussi ce type de programmes aux enfants et aux adolescents. «Nous savons que la violence sexuelle se manifeste souvent pour la première fois avant l’âge de 18 ans», dit Mme DeGue. «Le meilleur moment pour intervenir auprès des agresseurs potentiels est lorsque ces traits de personnalité se forgent.» Les programmes américains Safe Dates et Shifting Boundaries démontrent une diminution de la fréquence de la violence sexuelle. Les résultats suggèrent que les jeunes qui apprennent à devenir de meilleurs amis, partenaires et membres de leur communauté sont beaucoup moins susceptibles d’être violents.

Un programme comparable au Canada, The Fourth R, adapté aux élèves du secondaire, est implanté dans plus de 5 000 écoles à travers le pays. Conçu par des chercheurs du Centre for Addiction and Mental Health (CAMH) à Toronto, ce programme comporte 21 leçons qui couvrent la violence sexuelle, l’intimidation et la communication de l’affirmation de soi. Tout comme ses pendants américains, ce programme, conçu pour réduire la violence chez les couples d’adolescents, se montre efficace. «Il enseigne aux jeunes à avoir de bonnes relations avec les autres et à obtenir de l’aide s’ils n’y parviennent pas», dit David A. Wolfe, directeur des sciences de la prévention au CAMH, co-créateur du programme. «Vous vous entraînez à développer ces habiletés un peu comme si vous vous entraîniez à dribler pour devenir un meilleur joueur de basketball.»

The Fourth R s’attaque à la violence sexuelle et certains éléments du programme pourraient faire diminuer l’incidence des cas de harcèlement et d’attouchement. Il aborde également le langage misogyne et sexiste, en demandant aux jeunes, par exemple, de réfléchir aux comportements en société que suggèrent les paroles des chansons de Pitbull ou de Chris Brown. On leur enseigne qu’on doit donner son consentement et qu’on ne peut jamais tenir pour acquis le consentement de quelqu’un, encore moins lorsque l’un ou l’autre est sous l’influence de la drogue ou de l’alcool.

David A.Wolfe aimerait que ce programme soit proposé dès la quatrième année. «Les études démontrent que c’est à ce moment que les cas de harcèlement sexuel apparaissent.» Cependant, il est important de comprendre que ce type de programme ne donne pas des résultats instantanés. «C’est le travail d’une génération. Ça n’arrivera pas en 10 ans, ça va en prendre 25.» Et ça ne se produira pas du tout si l’on ne commence pas à enseigner ce genre de choses aux enfants dans toutes les provinces. Heureusement, quelques législateurs au Canada saisissent le message. En janvier, la première ministre de l’Ontario, Kathleen Wynne, a demandé à sa ministre de l’Éducation d’inclure des cours sur les relations saines et sur la notion de consentement dans le curriculum révisé du programme d’éducation sexuelle de septembre 2015. Charlene Senn travaille aussi à l’élaboration d’un nouveau programme pour «se défendre contre les agressions sexuelles» qui sera proposé aux femmes universitaires. Il sera axé sur l’apprentissage de techniques d’autodéfense et sur les façons de reprendre l’avantage sur l’agresseur. Il donnera aussi des moyens pour contrecarrer l’avantage que la prise d’alcool donne à l’agresseur en nommant, par exemple, un «chauffeur désigné». Une personne à jeun et de confiance qui vous ramènera à la maison, en sécurité.

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Pourrons-nous un jour résoudre le problème du viol? Charlene Senn se montre d’un optimisme prudent. Elle pense que l’attention que portent les médias à ces nouvelles avenues en matière de prévention qui s’adressent aux deux sexes, se traduira en changements concrets. «Actuellement, le plus grand obstacle pourrait être les gens qui sous-estiment l’ampleur de la tâche», nous prévient-elle. «Mais je crois que nous sommes au début d’un tournant majeur.»

Ce texte fait partie de Projet97.ca: toute l’année, parlons franchement de harcèlement et d’agressions sexuelles. Parce qu’il faut que les choses changent. Consultez le site Projet97.ca pour de plus amples informations sur cette collaboration des publications de Rogers.