Féministe tout compris

Oui, il y a trop de viols dans nos universités

Notre chroniqueuse Marianne Prairie revient sur la lettre ouverte « Il n’y a pas d’épidémie de viols dans nos universités » et se demande si une personne sur trois c’est une épidémie.

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Cette fin de semaine, une lettre ouverte publiée dans La Presse m’a hérissé tous les poils du corps (poils que vous pouvez imaginer nombreux et drus, je suis féministe, mais surtout très paresseuse après la fête du Travail). La lettre est intitulée «Il n’y a pas épidémie de viols dans nos universités» et est signée par Claudine Guiet. Cette femme d’Ottawa déplore «que la culture du viol dans les universités nord-américaines soit régulièrement présentée comme étant un fait établi.» Madame Guiet critique aussi les chiffres qui circulent au sujet des femmes victimes de viol sur les campus, données qu’elle juge exagérées et arbitraires. Selon elle, ce sont «des statistiques créées par l’idéologie de la troisième vague du féminisme et des départements d’études des femmes – qui feraient mieux dans le roman que dans les sciences sociales.» Rien de moins! De la féministe-fiction!

Ce que je lis surtout au fil de cette lettre, c’est que madame Guiet a l’air ben tannée qu’on parle autant de viol à l’université (son ancien milieu de travail, si j’en crois une petite recherche rapide) et craint que tout ce bruit ait un impact négatif sur les campus, «les relations hommes-femmes», sur les victimes de viol ailleurs dans des pays en guerre (parce que là-bas, c’est plus «vrai», laisse-t-elle planer) et la crédibilité des sciences sociales.

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C’est vrai que c’est dérangeant tout ça, hein. Que c’est malaisant d’avoir à regarder ce sujet lourd quitter le camp de la honte et du secret pour être enfin discuté dans l’espace public. Hé la la. Encore une autre affaire que les féministes ont brisé. Woupsi.

Comme j’imagine que madame Guiet n’est pas la seule à penser que «nous soyons si bien en Amérique du Nord, hommes et femmes, qu’il nous faille inventer (ou exagérer) des causes», j’ai envie d’apporter quelques précisions à cette lettre qui dénonce la méthodologie fautive des études sur le viol dans les universités avec… une recherche Google.

D’abord, il semble y avoir une confusion entre les définitions de «viol» et de «culture du viol». Alors que le viol est un acte d’agression sexuelle qui peut techniquement être comptabilisé, la culture du viol ne peut se résumer à quelque chose d’aussi simple que des chiffres. C’est un ensemble de normes sociales qui se manifestent par des comportements, des paroles et des attitudes qui font en sorte qu’on banalise le viol ou les autres types d’agressions sexuelles. Ça peut être en mettant en doute démesurément la parole des victimes, en leur faisant porter la responsabilité de l’acte, en représentant les femmes comme des objets sexuels à consommer dans les médias et la pub ou en ne considérant pas le consentement comme un élément important de toute relation.

Photo: iStock

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Des exemples? Demander à une victime comment elle était habillée afin de savoir si «elle l’avait cherché», faire de la prévention auprès des filles en leur donnant des trucs pour ne pas se faire violer plutôt que dire aux garçons de ne pas violer, ne pas donner une peine sévère à un violeur pour ne pas nuire à son potentiel académique et sportif (Brock Turner quelqu’un?), faire des blagues qui insinuent que les femmes «aiment ça rough» ou encore écrire dans un journal : «À force de crier au loup, les victimes de viol (et non pas de baiser forcé) risquent de ne plus se faire prendre au sérieux.»

Ah tiens, elle est de madame Guiet celle-la! En passant, ces menaces ne sont pas nécessaires. Les victimes ne crient pas beaucoup, justement parce qu’elles ne se font pas prendre au sérieux. Peut-être madame Guiet a-t-elle oublié le mouvement #AgressionNonDénoncée? C’était justement le but de l’exercice, comprendre que la très grande majorité des agressions ne sont pas dénoncées, «seulement 10 % des agressions sexuelles sont rapportées à la police.» Mais bon, mes statistiques sont sûrement mauvaises ou biaisées parce que je suis féministe, même si je les cite directement du site web du ministère de la Santé et des Services sociaux.

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Comme l’explique l’Institut national de santé publique du Québec, il existe plusieurs définitions d’une agression sexuelle en fonction des études et du point de vue dont on aborde la question (politique, légal, médical ou scientifique). Ces définitions variables sont peut-être à l’origine des propos de madame Guiet. Elle semble d’ailleurs avoir confondu viol et violence sexuelle en faisant référence à un article qui relate que dans les universités québécoises, une personne sur trois a été victime de violence sexuelle (harcèlement, attentions non désirées ou coercition) depuis son arrivée sur le campus.

Une personne sur trois, est-ce une épidémie? Comment fait-on pour le savoir? Où trace-t-on la ligne lorsque chaque agression en est une de trop? Comme l’écrivait Lili Boisvert, journaliste et animatrice de l’émission Sexplora sur sa page Facebook : «Si vous tenez absolument à limiter la culture du viol à des chiffres, Mme Guinet, j’aimerais savoir, combien de viols vous semblent acceptables dans notre société? Quelle est la «bonne» quantité de viols?»

Je terminerai donc cette réponse de la même façon dont Madame Guiet a débuté sa lettre ouverte, soit avec cette citation de Descartes : « Pour examiner la vérité il est besoin […] de mettre toutes choses en doute autant qu’il se peut. »

Croyez-vous qu’on exagère quand on dit qu’il y a une épidémie de viol dans les universités?

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Pour écrire à Marianne Prairie: chatelaine@marianneprairie.com

Pour réagir sur Twitter: @marianneprairie

Marianne Prarie est l’auteure de La première fois que… Conseils sages et moins sages pour nouveaux parents (Caractère)