#AgressionNonDénoncée, un an après...

Que reste-t-il un an après le début du mouvement viral #AgressionNonDénoncée (#BeenRapedNeverReported), qui invitait les femmes victimes de violences sexuelles à briser le silence?

 
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Photo : Plainpicture / Etsa / Tobias Duveskog

L’automne dernier, l’animateur-vedette Jian Ghomeshi était accusé d’agressions sexuelles. Le mot-clic #BeenRapedNeverReported et son pendant francophone, #AgressionNonDénoncée, lancés par solidarité avec ses neuf présumés victimes, invitaient toutes les autres femmes à briser le silence. Que reste-t-il du mouvement viral qui s’en est suivi?

Le Fil des événements

L’affaire Jian Ghomeshi
Le 26 octobre 2014, la CBC congédie l’animateur de l’émission de radio Q. Sur sa page Facebook, celui-ci prétend que le radiodiffuseur a agi ainsi par crainte de voir rendus publics des détails sur ses pratiques sexuelles.

Deux premiers témoignages publics
Entre le 26 et le 30 octobre, le Toronto Star rapporte les allégations de harcèlement et d’agressions à caractère sexuel de neuf femmes contre Jian Ghomeshi. Aucune n’a formellement porté plainte, mais deux acceptent de témoigner publiquement. Une question revient dans les médias : pourquoi ne l’ont-elles pas dénoncé à la police ? Le mouvement de soutien #IBelieveHer apparaît sur Twitter.

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Huit millions de tweets
Deux ex-journalistes, Sue Montgomery de The Gazette et Antonia Zerbisias du Toronto Star, partagent leurs propres histoires d’agression sexuelle sous le mot-clic #BeenRapedNeverReported, lequel devient viral en une semaine et embrase la planète.

Une enquête criminelle
Le 31 octobre, la police de Toronto ouvre une enquête criminelle sur l’ex-animateur après que deux femmes ont enfin porté plainte contre lui.

#AgressionNonDénoncée
La Fédération des femmes du Québec s’allie aux fondatrices du blogue Je Suis Indestructible, qui recueillait déjà depuis un an des témoignages d’agression sexuelle, pour lancer #AgressionNonDénoncée – le pendant francophone du mouvement – et « dénoncer la culture du viol ». La page Facebook Been raped, never reported / Agression non dénoncée est créée dans la foulée. Seule restriction : ne pas nommer l’agresseur.

Le mouvement se structure
Des groupes de femmes revendiquent la création d’une commission itinérante sur la violence sexuelle en novembre.

Adoption d’une motion
Le 25 novembre, l’Assemblée nationale adopte à l’unanimité une motion pour lutter contre la violence faite aux femmes, améliorer les services d’aide aux victimes et élaborer un troisième Plan d’action gouvernemental en matière d’agression sexuelle.

Nouvelles plaintes
Trois autres femmes portent plainte contre Jian Ghomeshi en janvier 2015. Il plaide non coupable à tous les chefs d’accusation.

Mise sur pied d’une commission parlementaire
Comme stipulé dans la motion, une commission parlementaire consulte en mars une vingtaine d’organismes pour documenter la question des agressions sexuelles commises notamment sur les personnes vulnérables.

De juin à septembre 2015
Un forum itinérant poursuit la discussion amorcée par les parlementaires avec une centaine d’organismes pour « mieux prévenir » l’inacceptable et « mieux agir » lorsqu’il survient.

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Ce qu’on retient

Le rôle essentiel des réseaux sociaux auprès des victimes
Depuis l’affaire Ghomeshi, des milliers de victimes ont raconté pour la première fois leur propre expérience d’agression sexuelle. Et c’est prouvé : le fait de briser le silence est un premier pas vers la guérison. « Beaucoup de femmes ne peuvent évoquer leur traumatisme dans leur entourage parce qu’elles ont honte ou que l’agresseur est un proche. Les réseaux sociaux leur permettent de se libérer sous le couvert de l’anonymat. Elles y trouvent du réconfort, se sentent crues et reconnues à travers les “J’aime”, les partages et les commentaires », dit Christine Thoër, professeure au Département de communication sociale et publique à l’UQÀM, qui a analysé des centaines de témoignages publiés sur Twitter et sur la page Facebook Been raped, never reported / Agression non dénoncée.

La réticence des victimes à porter plainte
L’étude de Christine Thoër, présentée à l’Association francophone pour le savoir (ACFAS) en mai dernier, montre que la plupart des victimes ayant témoigné en ligne (presque toutes des femmes) n’ont jamais fait appel au système judiciaire – seulement 10 % des agressions sexuelles sont rapportées à la police. Parce que le processus est complexe, long et pénible. Mais aussi par peur de replonger dans le passé, de perturber la vie de leurs proches, de subir les représailles de l’agresseur, ou encore, par manque d’information et de soutien.

L’agresseur est rarement un inconnu
Dans 80 % des cas, la victime connaît son agresseur – père, beau-père, frère, oncle, conjoint, ex-conjoint, ami, collègue… Et 7 fois sur 10, elle a été agressée dans une maison privée. Souvent pendant plusieurs années. Le mythe du monstre croisé dans une ruelle sombre ne tient plus. Et les préjugés voulant que la fille l’ait provoqué par son habillement sexy et son comportement (« C’est une agace », « Elle avait trop bu », « Elle était sous l’effet de la drogue ») vacillent.

Les victimes peuvent s’entraider
« Le mouvement a créé une grande famille de personnes qui portent une douleur commune. Cette prise de parole, amorcée lors de la sortie publique de Nathalie Simard il y a 10 ans, s’est cristallisée avec le mot-clic », affirme Tanya St-Jean, cofondatrice du collectif Je Suis Indestructible et elle-même « survivante » d’agressions sexuelles multiples. Beaucoup d’infos et de conseils sont prodigués à travers les commentaires des internautes – « Tel organisme peut t’aider », « Ne reste pas seule », « Élargis ton réseau », « C’est correct de laisser monter la colère »…

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Photo: iStock
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Ce qui a changé

Les agressions sexuelles font l’objet d’un débat public
Elles ne sont plus considérées comme des actes isolés, mais comme un phénomène social. « Qu’il s’agisse de scandales sexuels dans les Forces armées canadiennes et les équipes sportives, de harcèlement sexuel en politique ou de propos misogynes tenus par le rappeur Action Bronson et le blogueur Roosh V, la population est plus sensible à cette réalité. Le mouvement a réveillé la conscience sociale. Et, du coup, celle de nos politiciens », observe Mélanie Sarroino, du Regroupement québécois des Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (RQCALACS).

La politique s’en mêle
« Le gouvernement n’avait pas le choix de réagir devant l’ampleur du mouvement dans les réseaux sociaux et les médias traditionnels », dit Mélanie Sarroino. Les élus multiplient les actions : commission parlementaire, forum itinérant…

Ce qui doit changer

L’encadrement en ligne
Comment inciter les victimes à témoigner en toute sécurité sur Been raped, never reported / Agression non dénoncée et Je Suis Indestructible plutôt que de raconter leur expérience malheureuse n’importe où sur le web, au risque de s’attirer des commentaires assassins ? Dans quelles limites intervenir ? Ces questions sont examinées dans une étude menée conjointement par l’UQÀM, Je Suis Indestructible et les CALACS.

La responsabilisation des agresseurs
À la rencontre du forum itinérant tenue à Montréal, tous les interlocuteurs autour de la table ont réclamé une campagne publique de sensibilisation en vue de responsabiliser les agresseurs et de renforcer la notion de consentement, un peu à la manière de celle de la SAAQ contre l’alcool au volant. La balle est maintenant dans le camp du gouvernement.

Le mouvement doit s’élargir
Le mouvement de prise de parole doit atteindre le plus de gens possible, englober tous les groupes d’âge, tous les milieux, y compris les régions éloignées. Or, son succès demeure limité. « Plein de monde n’en a jamais entendu parler », reconnaît Tanya St-Jean. Surtout les clientèles dites vulnérables – les femmes immigrantes, réfugiées, autochtones ou ayant un handicap physique ou intellectuel –, qui n’ont pas toujours accès à Internet ou qui vivent en vase clos.

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Que faire si une femme se confie à nous ?

L’écouter, la croire, ne pas banaliser les faits racontés ni les dramatiser. La respecter dans ses émotions (et mettre les nôtres de côté). Lui rappeler que l’unique responsable est l’agresseur. Vérifier si elle est en danger ou entretient des idées suicidaires. S’informer de son réseau de soutien (famille, amis). S’il y a lieu, la diriger vers un organisme d’aide près de chez elle.

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Un système judiciaire inadéquat

Pourquoi la majorité des victimes ne portent-elles pas plainte ? Le RQCALACS s’est penché sur la question il y a plus de 10 ans. Des 179 répondantes à son enquête, seulement 37 avaient porté plainte et 23 se sont rendues à l’étape des poursuites. Les autres ont abandonné leurs démarches à cause des délais excessifs, par crainte que l’agresseur s’en prenne à elles, ou encore parce que leur dossier n’a pas été retenu – preuve insuffisante, difficultés émotionnelles, impossibilité de gagner le procès en raison de la réputation de l’agresseur. Un verdict de culpabilité a été rendu et une peine imposée dans 10 cas d’agression sexuelle. La plupart des plaignantes ont gardé un goût amer de leur expérience : sentence inadéquate, traitement empreint de préjugés, manque d’écoute, information et accompagnement insuffisants, arrogance des avocats de la défense… Bref, il reste beaucoup de progrès à faire dans le système judiciaire, conclut le rapport.

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Selon la loi, une fois sa plainte déposée – et retenue –, la victime d’agression sexuelle a le choix de poursuivre au civil ou au criminel.

• Le procès civil vise à réparer le tort causé à la victime, qui doit prouver la responsabilité de son agresseur présumé et le dommage subi. Le délai pour le traduire en justice est de 30 ans (à partir du moment où elle prend conscience de son traumatisme). S’il est reconnu coupable, l’agresseur est tenu de réparer sa faute – en versant une compensation financière, par exemple.

• Le procès criminel a pour but de punir le fautif afin de protéger la société. Ce n’est pas la victime, mais le procureur de la Couronne qui poursuit l’agresseur présumé. En général, il n’y a aucune limite de temps pour porter des accusations. S’il est jugé coupable, l’agresseur risque la prison.

Source : Éducaloi

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