Reportages

Le casse-tête des Japonaises

La conciliation travail-famille ? Les Japonaises aimeraient bien. Mais dans leur pays riche et moderne, la culture et les traditions pèsent encore très lourd. Alors, elles se bricolent des solutions...

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Comme trois Japonaises sur cinq, Suzuka Madachi, 36 ans et mère de deux enfants,
Sayako et Sougo, a quitté son emploi dès sa première grossesse.

Elles sont diplômées de l’université ou du collège, voire ingénieures. Mais leur vie professionnelle se résume aujourd’hui à insérer des publicités dans des paquets de mouchoirs ou à compter des serviettes en papier quelques heures par semaine. De tels boulots connaissent un boom auprès de jeunes mères de la banlieue de Tokyo. « C’est tellement triste, dit Suzuka Madachi, 36 ans, maman de deux enfants. Mais je comprends leur situation. »

Elle aussi perd espoir de se dénicher un emploi stimulant à son retour sur le marché du travail. Comme trois Japonaises sur cinq, Suzuka a laissé son gagne-pain dès sa première grossesse. Il y a cinq ans, elle a quitté son poste de technicienne juridique pour donner naissance à sa fille Sayako puis, deux ans plus tard, à son fils Sougo. « Tous les dossiers juridiques aboutissaient sur mon bureau. Je me sentais incapable de maintenir le rythme des 50 heures par semaine avec des enfants », explique-t-elle dans un anglais parfait en préparant le repas.

C’est jour de congé. Le soleil inonde la cuisine du petit logement. Sayako dessine une maison pendant que son jeune frère joue aux Lego avec leur père. Des ballons, un gros lapin en peluche et des petites voitures encombrent le plancher. Aujourd’hui, les deux bambins fréquentent une garderie et un jardin d’enfants – sorte de prématernelle – du quartier. Malgré tout, impossible pour Suzuka de travailler à temps plein : ces établissements, comme bien d’autres, ouvrent trop tard ou ferment trop tôt. Sa famille immédiate, qui habite loin, ne peut l’aider à jongler avec les horaires. Depuis son arrêt de travail, tout ce que la jeune femme a pu trouver, ce sont quelques contrats de traduction.

Dans la société nippone conformiste, concilier boulot et famille demeure un tour de force. Ni la tradition, ni la culture, ni le marché du travail n’incitent à la conciliation. Pour un patron japonais, l’employé idéal est un homme dévoué à son travail, soutenu par sa conjointe qui élève leur progéniture. Résultat : en 2010, trois mères sur quatre restaient à la maison ou travaillaient à temps partiel – assez pour faire chuter le taux d’activité des femmes de 30-40 ans, une exception parmi les 34 pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Suzuka garde de son premier emploi des souvenirs amers. C’était chez Hitachi. Le défi n’était pas tant de briser le plafond de verre que de rester une fois la porte d’entrée franchie. « Même si je bûchais autant que les hommes, je n’étais pas traitée en égale. Les dossiers importants leur étaient réservés. En fait, la société leur engageait des candidates au mariage. Les quelques femmes avec plus de responsabilités servaient de publicité pour en attirer d’autres, comme des pandas dans un zoo ! » Suzuka a démissionné au bout de quatre ans. Elle a décroché un poste de technicienne juridique dans une société américaine, où elle a rencontré Hiro, l’homme « exceptionnel » qu’elle a épousé.

Celui-ci, ingénieur, l’écoute en opinant. Dans une entreprise traditionnelle, poursuit-il, l’employeur exige de tous une dévotion totale. La hiérarchie et la concurrence sont très fortes. Les employés se privent en moyenne de près de la moitié de leurs 18 jours de congé annuel, s’éternisent au bureau pour partir plus tard que les autres ou font des heures supplémentaires non payées. S’ajoute souvent le nomikai, volet « social » qui impose d’aller boire et manger avec collègues ou clients. Hiro a enduré cette pression pendant sept ans, au point de se sentir étouffer. Il a fini par opter pour la flexibilité des boîtes étrangères. « Les hommes gaspillent leur temps au boulot plutôt que d’élever leurs enfants. Tout le fardeau échoit aux femmes. Il faut que ça change ! »

Ce n’est pas pour demain. Un homme sur trois travaille plus de 50 heures par semaine, sans compter le temps consacré au transport et au nomikai. Et les stéréotypes perdurent : un père qui s’absente pour sa famille risque d’être perçu comme manquant de loyauté envers le bureau. Par exemple, en 2009, moins de 2 % des pères ont pris un congé de paternité. Or, selon un sondage du ministère du Travail, ils étaient 15 fois plus nombreux à vouloir en profiter ! Cette mentalité amène l’homme, disent des spécialistes, à considérer ses absences de la maison comme un signe de virilité. Pour briser cette image et inciter les pères à s’impliquer, Tokyo a lancé en 2010 la  campagne de sensibilisation Ikumen, des « hommes qui élèvent leurs enfants ».

Hiro est déjà un ikumen. Après le repas, il se lève, débarrasse la table et nettoie la vaisselle, scène inhabituelle dans les foyers japonais. Il donne aussi le bain aux enfants, les trimballe à vélo pour les vaccins, fait la lessive ou le ménage. « J’étais si étonnée qu’il sache cuisiner plus que de la soupe ramen ! » se rappelle Suzuka en riant. Son mari rentre à la maison vers 18 h. Assez tôt pour qu’elle soit gênée d’en parler devant son entourage. La jeune femme au regard pétillant a vécu l’inverse dans son enfance. Son père, workaholic, ne faisait rien à la maison. Enfin si, il y dormait. Au point où, petite, elle avait conclu qu’elle n’avait pas besoin de lui. Et que les papas ne faisaient que travailler et dormir.

« Les Japonais souffrent de surmenage. Tout le monde est épuisé », dit Chikako Ogura, psychologue, féministe et professeure retraitée de l’Université Waseda à Tokyo. Le pays du Soleil-Levant compte parmi les seuls au monde à colliger des statistiques sur les cas de mort par excès de travail, une centaine de cas reconnus par année.

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Après son congé de maternité, Kumiko Kimura, 34 ans,
a repris son poste de représentante publicitaire avec un horaire réduit.

Travailler et en payer le prix

Kumiko Kimura, 34 ans, arrive à la garderie en fin de journée. Tout sourire, Haruki, son fils unique de 18 mois, avance jusqu’à elle. Représentante publicitaire dans un grand média de Tokyo, Kumiko a repris le travail il y a six mois, après un an de congé de maternité. La petite famille habite tout près, dans un luxueux quartier résidentiel. Après le souper, le bain d’Haruki et les tâches ménagères, Kumiko attend son mari, qui rentre vers 1 h du matin du lundi au vendredi. Cadre chez Mitsubishi, il bosse 80 heures par semaine. « Mon mari est un homme d’affaires typiquement japonais, dit-elle, fière et résignée à ses absences. Pour lui, c’est le travail ou la mort ! »

Elle persévère au boulot, non sans sacrifices. Avant d’avoir Haruki, elle aussi travaillait dur : 55 heures par semaine. Elle avait 70 clients. Aujourd’hui, elle a un horaire fixe de 40 heures. Et trois clients. « Mon employeur s’inquiétait de ma performance sans les heures supplémentaires. Il m’a offert le meilleur compromis. Mais j’occupe un poste de soutien plutôt que de leader et j’ai moins confiance en mon avancement. J’ai beaucoup perdu. » Kumiko nage à contre-courant. Plus de 60 % des Japonaises quittent leur emploi dès la première grossesse. Il faut dire que les femmes de 30 à 45 ans consacrent près de 30 heures par semaine à leurs obligations familiales, contre moins de trois heures pour leurs conjoints.

Kumiko n’échappe pas à ce ratio parmi les plus déséquilibrés des pays développés. « Je suis fatiguée, soupire-t-elle. Mais je ne peux pas m’imaginer ne pas travailler. » Les tout-petits sont souvent les grands perdants de cette fragile conciliation travail-famille. « Certaines garderies sont ouvertes jusqu’à 22 h et les bambins y passent en moyenne 11 heures par jour, dit la professeure Chikako Ogura. Ça n’a aucun sens ! Le droit de la femme de mener une carrière s’oppose aux droits de l’enfant. »

« Les politiques de natalité ne sont pas là pour les femmes, mais pour stimuler l’économie, poursuit-elle. Les décideurs se servent du féminisme pour utiliser les femmes. Nous avons vraiment besoin d’une révolution ! » Révolution ou pas, nombre de jeunes femmes abandonnent l’idée d’une carrière. « Elles se rendent bien compte que c’est extrêmement ardu pour leurs aînées de concilier travail et famille, conclut la professeure. Alors elles veulent une vie relax et un homme pour les faire vivre ! »

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La journaliste Yui Matsuda, célibataire de 30 ans,
subit les pressions de son entourage pour se « caser ».

J’me marie ? J’me marie pas ?

La journaliste Yui Matsuda bosse 65 heures par semaine. Mais ce soir, elle file sur son vélo bleu vers un café où elle est bénévole. « Je me sentais seule et j’avais besoin de changement », dit-elle. L’an dernier, elle a quitté la maison familiale pour vivre en colocation. À 30 ans, Yui cherche toujours un compagnon.

En 2010, selon un sondage national, 75 % des célibataires japonais de 18 à 34 ans habitaient chez leurs parents. Plus de la moitié ne fréquentaient personne et plus du tiers n’avaient jamais eu d’expérience sexuelle. Le mariage et le rôle traditionnel d’épouse et de mère au foyer ont perdu de leur lustre. Les aspirations des femmes et des hommes ne se rejoignent plus, observe la féministe Chikako Ogura. « Bien des professionnelles veulent être avec un homme qu’elles aiment, mais ne veulent pas de la vie de femme mariée. Les hommes désirent une épouse moins instruite qu’eux, soumise et qui fera le souper même si elle travaille ! »

« Les Japonais ne sont ni habitués à chercher un partenaire ni à l’aise avec les sentiments », dit Toko Shirakawa, journaliste rencontrée à Tokyo. Auparavant, les familles arrangeaient les mariages. Puis les entreprises ont pris le relais jusqu’à la crise économique de 1994 : les hommes travaillaient trop pour avoir le temps de rencontrer des femmes, alors les patrons leur embauchaient de futures épouses.

Alarmée par le recul du mariage, Toko a publié en 2008 Konkatsu (Chasse au conjoint) avec le sociologue Masahiro Yamada. L’ouvrage, un succès de librairie, poussait les jeunes adultes à faire des compromis et à être proactifs pour trouver l’âme sœur. Agences, bars et même municipalités organisent désormais des rencontres de konkatsu, sorte de speed dating sous forme de soirée huppée, de cueillette de pommes, de match de baseball… Yui se dit trop romantique pour se livrer à la chasse au conjoint, bien qu’elle en ait assez de sa vie de célibataire. Autour d’elle, ses amies se marient, ont des enfants. Des femmes seules dans la quarantaine l’ont aussi avertie qu’elle resterait célibataire si elle tardait à se caser. « Je préfère chercher le partenaire idéal plutôt que d’épouser n’importe qui », affirme-t-elle en décrivant l’homme de ses rêves : coopératif, ambitieux et courageux.

Posé sur sa table de chevet, un livre traîne : Une liste de 50 choses pour vous aider à ne pas regretter vos 30 ans.

Congés parentaux : un effet limité

Depuis 2010, une femme a droit à 12 mois de congé parental. Indemnisé à 50 %, il peut s’étendre jusqu’à 18 mois s’il n’y a pas de place en garderie. Pour être admissible, le parent doit exercer le même emploi à temps plein depuis plus d’un an. Mais comme une Japonaise sur deux occupe un emploi irrégulier, beaucoup n’y ont pas droit. Voilà pour les principes. En pratique, plusieurs entreprises n’offrent pas de congés parentaux. « Et le gouvernement ne les pénalise pas », explique l’anthropologue québécois Bernard Bernier, spécialiste du monde du travail japonais.

En 2009, 85,6 % des femmes admissibles au congé parental en ont profité, sans toujours retourner au travail, alors que celles qui n’y ont pas droit démissionnent. Les patrons poussent aussi à la porte des femmes admissibles au congé, ce qui fausse les données. « C’est ironique, dit Chikako Ogura. Les statistiques montrent une discrimination accrue envers les femmes depuis l’amélioration des politiques visant à encourager la natalité et la conciliation travail-famille : des employeurs préfèrent ne pas engager de femmes, car ils s’estiment perdants. »

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Momoko Yamada, 43 ans, a choisi de ne pas avoir d’enfants
pour pouvoir se consacrer à sa carrière de violoniste.

Choisir de renoncer

Momoko Yamada vit en paix avec son violon. La musicienne aux cheveux rouges de 43 ans est mariée à un clarinettiste depuis 11 ans. Ils n’ont pas d’enfants.

« Le jour de mon mariage, des proches de mon mari m’ont demandé quand je quitterais mon emploi pour avoir des enfants. J’étais outrée ! » raconte-t-elle dans un restaurant de Tokyo, après avoir donné un concert Mozart avec son quatuor. « Il était hors de question que j’abandonne ma carrière ou que je néglige un enfant à cause de ma profession. » Son ensemble se compose de deux autres femmes, mariées et sans enfants, et d’un homme. Ce dernier a quatre petits – et une épouse qui s’en occupe. « C’est ça, la réalité ».

En 2005, l’indice de fécondité a marqué un triste record de 1,26 enfant par femme, pour s’établir à 1,39 en 2010. 36 % des Japonaises nées en 1995 n’auront jamais d’enfants, le double de celles qui ont vu le jour en 1960. Au fil des années, des politiciens attribuent la chute de la natalité à l’éducation, à la carrière, à la paresse, à l’égoïsme ou au manque de patriotisme des femmes ! En 2003, le premier ministre avait même suggéré que Tokyo ne verse pas de prestations de retraite aux femmes qui manquaient à leur devoir d’enfanter. Aujourd’hui encore, des gens disent à Momoko que, plus tard, elle dépendra des enfants des autres. « Je fais ma part, s’insurge-t-elle : je paie une tonne d’impôts ! »

Garderies et jardins d’enfants

Neuf petits Japonais de 3 à 6 ans sur 10 fréquentent un yochien (jardin d’enfants). Le yochien a une mission éducative – préparer les petits pour l’école – et n’ouvre souvent que quatre heures par jour. Les hoikuen (garderies), conçus à l’intention des parents qui travaillent, offrent un service au minimum huit heures par jour pour les moins de six ans. Comme il demeure mal vu de faire garder sa progéniture, seul le quart des bambins de moins de trois ans y est inscrit. Il manque néanmoins 25 000 places.

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