Révolution sous la couette

La science s’intéresse à la sexualité féminine. Et c’est en partie grâce à deux chercheurs canadiens.

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Photo: Tom Merton/Getty Images

Ce sont des célébrités. En tout cas, assez hot pour être courtisées par Oprah Winfrey et citées dans le New York Times. Jim Pfaus, de l’Université Concordia, à Montréal, et Meredith Chivers, de l’Université Queen’s, à Kingston, en Ontario, sont reconnus dans le monde pour leurs travaux sur le désir sexuel.

À tel point que les pharmaceutiques s’arrachent leur expertise. En particulier celle de Jim Pfaus, sexologue et neuroscientifique comportemental à la dégaine de chanteur punk – ce qu’il a été, d’ailleurs.

C’est l’éblouissement de son premier orgasme, à 11 ans, qui lui a donné envie de comprendre le sexe d’un point de vue neurochimique et moléculaire, confesse ce verbomoteur en Converse, jean skinny et gilet à capuchon orné de têtes de mort. On repassera pour le scientifique à lunettes.

En partenariat avec son armée de rats, dont il scrute les ébats dans des locaux aseptisés du campus Loyola, à Montréal, il participe depuis des années aux recherches sur l’élaboration du cocktail chimique qui viendra au secours des femmes à la libido dans le dalot. « Un problème qui brise des vies », dit-il, et qui toucherait de manière plus grave une femme sur trois en Amérique du Nord.

Après plusieurs tentatives, dont un spray nasal à la testostérone aux effets pas très olé olé (il faisait parfois vomir !), Jim pense qu’on est à un poil de tenir LE Viagra pour femmes : Lybrido et Lybridos. Contrairement à leur pendant masculin, les deux médicaments, qu’il faut avaler de trois à six heures avant de faire l’amour, agissent sur le cerveau plutôt que sur la plomberie. Conçus par une société néerlandaise, Emotional Brain, pour laquelle Jim a mené des tests en laboratoire, ils diffèrent complètement de l’Osphena, une nouvelle pilule en vente aux États-Unis qualifiée aussi par la presse de « Viagra pour femmes ». À tort, insiste Jim : « Osphena prévient les douleurs vaginales pendant la pénétration, mais n’a aucun effet sur le désir sexuel. »

Stimulant autant l’esprit que les organes génitaux, grâce entre autres à sa savante dose de testostérone, Lybrido est destiné aux filles ayant du mal à percevoir leurs propres signaux d’excitation physique, par exemple à cause de la prise d’antidépresseurs (certains auraient le fâcheux effet de mettre la libido en berne). Son cousin, Lybridos, cible davantage les femmes sexuellement inhibées.

Si tout baigne du côté de la Food and Drug Administration – le Santé Canada des États-Unis –, les médecins pourront prescrire ces deux produits d’ici deux ans. « Depuis le temps que la science se préoccupe du pénis mou de monsieur, il n’est pas trop tôt », soupire Jim, qui ne touchera pas un sou d’une éventuelle commercialisation. (Pour préserver son indépendance scientifique, il se garde aussi d’acheter des actions des entreprises pour lesquelles il fait de la recherche.)

Photo : Jim Pfaus (Université Concordia)

Jim Pfaus (Photo: Université Concordia)

En fait, ce qui l’enthousiasme vraiment, bien plus que la pilule du désir, c’est notre époque : pour lui, on nage en pleine révolution sexuelle. Un bouleversement peut-être aussi important que celui généré par les contraceptifs oraux dans les années 1960. Jamais n’a-t-il vu tant de femmes se prêter à des études cliniques en médecine sexuelle. Jamais ne les a-t-il entendues parler de leur vie érotique avec autant de liberté.

Notamment dans ses classes de l’Université Concordia, où les filles sont aujourd’hui majoritaires. « Grâce au Web, elles aussi ont désormais accès à la porno. Ça leur permet de découvrir des trucs qui les allument. » Et les comportements changent. « À leur tour, elles multiplient les aventures et désertent le lit avant que l’autre s’éveille ! » Il voudrait vivre « 100 ans de plus » pour voir quel coup ça portera aux stéréotypes.

Chose certaine, le pouvoir accru des filles sur leur sexualité facilite la tâche à des scientifiques comme Meredith Chivers, psychologue qui s’est donné pour mission d’étudier leur appétit sexuel. Dans son laboratoire de l’élégante Université Queen’s, les dames ne se font pas prier pour participer à des tests, avides de mieux comprendre leurs pulsions.

C’est tant mieux, car on est en mode rattrapage. Il y a 15 ans à peine, la documentation scientifique sur la sexualité féminine était rare comme des dents de poule, se rappelle la grande châtaine aux gestes gracieux de ballerine. « Peut-être parce que, jusque-là, la sexologie avait été un monde d’hommes. À la fin des années 1990, j’étais la seule fille de mon Département. »

Meredith Chivers (Photo: Greg Black)

Meredith Chivers (Photo: Greg Black)

Depuis, ses recherches fascinantes invalident un tas d’idées reçues sur les femmes et le sexe. L’impact est tel qu’un collaborateur du New York Times Magazine, Daniel Bergner, a fait des travaux de Meredith Chivers la pierre angulaire de son récent bouquin, What Do Women Want ? (HarperCollins, 2013).

La recherche qui a fait le plus jaser, et dont les conclusions ont le plus étonné la psychologue, est celle où des volontaires – hommes et femmes, hétéros et gais – devaient évaluer leur niveau d’excitation pendant le visionnement de films érotiques.

Il y en avait pour tous les goûts : un homme chevauchant une femme dans le bois, un adonis flambette sur une plage, une fille chatouillant de sa langue le clito d’une autre, des scènes de masturbation, de sodomie, des jeux sexuels avec gadgets érotiques… et même des bonobos s’envoyant en l’air.

Les participants devaient écrire en même temps ce qu’ils ressentaient. Ces témoignages s’accompagnaient d’une mesure plus objective : les changements de volume provoqués par le flux sanguin (pensez érection…) captés par un pléthysmographe. Chez les participantes, il prenait la forme d’un tampon inséré dans le vagin, qui transmet à un logiciel les signaux de gonflement des parois quand le cerveau est soumis à des stimuli sexuels.

Selon le pléthysmographe, qui a réagi le plus vivement à toutes les scènes lubriques ? Les femmes hétéros ! Seraient-elles des « omnivores » du sexe, comme les appelle Daniel Bergner dans son livre ?

« Leur réaction est intrigante, dit la chercheuse, prudente. Plus que les hommes, et plus que les homosexuels, il semble qu’elles se fichent que ce soit un homme ou une femme dans les scénarios. » Un résultat qui se confirme d’études en études, observe-t-elle.

Un autre truc la rend perplexe : la disparité entre ce que les femmes disent trouver excitant et les mesures du pléthysmographe. Dans leurs récits, elles affirmaient rester de marbre à la vue des bonobos, des amantes s’embrassant à bouche que veux-tu, des hommes s’étreignant, des femmes se masturbant. Leur vagin a pourtant envoyé le message contraire. Les comptes rendus des hommes concordaient bien mieux avec les réactions de leur pénis.

Les participantes ont-elles menti à propos de leur avidité sexuelle, de crainte d’être jugées ? Meredith Chivers ne le croit pas, même si elle reconnaît chez certaines le besoin de se conformer à une image (celle de la sainte mère gardienne de la moralité). Elle songe plutôt à une sorte d’incommunicabilité entre le cerveau et le vagin, comme si les signaux d’excitation de ce dernier ne se rendaient pas toujours au poste de commande (alors qu’un homme peut difficilement ignorer la pression qu’exerce son érection dans le pantalon !).

Enfin, la psychologue précise qu’une réaction du corps face à un stimulus ne rime pas systématiquement avec désir, attirance. Ça peut être un simple réflexe, comme on salive à l’odeur du bacon. Ou même un moyen de défense, lors d’un viol par exemple. Chez certaines femmes, le vagin se lubrifie pendant une agression sexuelle, comme le lui ont confié des victimes en thérapie. « Elles n’y prenaient pourtant aucun plaisir – elles étaient terrifiées. La lubrification les protégeait peut-être contre les blessures infligées par une pénétration forcée. »

Des « peut-être » et des verbes au conditionnel, il y en a beaucoup dans les réponses de Meredith Chivers. Mais elle m’avait prévenue : « C’est hyper frustrant de m’interviewer. La science du désir féminin vient d’éclore, on est surtout à l’étape des questions. » La bonne nouvelle, c’est que le Canada est un des pays où la recherche en sexologie est la plus florissante et la mieux soutenue par l’État. « On est bien plus libres qu’aux États-Unis », soutient Jim Pfaus, Américain d’origine tombé amoureux du Québec à cause de sa proverbiale « joie de vivre » (et des filles, admet-il). « Pour des scientifiques comme Meredith et moi, c’est une époque très excitante. »

Lisez l’entrevue intégrale avec Meredith Chivers.

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