La libido au labo

L’appétit sexuel des femmes enfin scruté par une chercheure.

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Crédit photo: Greg Black

Crédit photo: Greg Black

C’est une des scientifiques les plus hot au pays. Même Oprah Winfrey lui court après! Meredith Chivers, psychologue et chercheuse en sexologie à l’Université Queen’s, à Kingston, en Ontario, explore depuis 15 ans un terrain jusque-là boudé par la science : l’appétit sexuel des femmes. Ses découvertes fascinantes font parler d’elle partout dans le monde. Châtelaine l’a rencontrée.

Châtelaine : En quoi consistent vos recherches, au juste?

Meredith Chivers : Je tâche d’identifier les facteurs qui allument les femmes sexuellement (apparence physique du partenaire, environnement, degré d’intimité, types d’activités, etc.). Est-ce bien différent de ce qui excite les hommes? Y a-t-il des variations selon qu’elles sont hétéros, bisexuelles ou lesbiennes? À quel point les stéréotypes sur la sexualité influencent-ils leur libido (je pense aux comportements perçus comme appropriés pour une femme sous la couette, par exemple)? Qu’est-ce qui fait que certaines n’ont plus de désir? Comment ça se passe au lit après avoir eu des enfants? Bref, on ne manque pas de chantiers. On a encore peu de réponses, mais au moins, les recherches sont lancées. Croyez-le ou non, ces questions de base n’avaient presque jamais été explorées sur le plan scientifique il y a 15 ans à peine.

Châtelaine : Comment expliquer cela?

Meredith : Parce que la plupart des recherches avaient été menées par des hommes, j’imagine. À la fin des années 90, j’étais la seule femme de mon département à Toronto. Alors que je m’étonnais de trouver si peu de documentation sur le désir au féminin, un de mes collègues, une sommité en sexologie, m’a expliqué qu’il ne s’était jamais senti le droit d’étudier la sexualité des femmes parce qu’il était un homme. La bonne nouvelle, c’est que depuis quelques années, les filles ont envahi les départements de sexologie des universités canadiennes. Dans ce domaine, notre pays est un des plus avant-gardistes; les chercheurs y sont libres et assez bien financés par l’État. Beaucoup plus qu’aux États-Unis, où j’ai étudié. Je me suis déjà colletaillée avec des membres du gouvernement de George Bush, qui s’indignaient que notre équipe de chercheurs ait reçu des fonds pour étudier la réponse sexuelle des femmes à la pornographie. Ils ont failli nous couper les vivres.

Châtelaine : Vous avez pourtant déjà dit que vous vous sentiez comme une scientifique de seconde classe, même ici.

Meredith : En effet. On doit travailler plus fort que les autres pour convaincre les gens de l’importance de notre travail. Les désordres sexuels – comme la difficulté à atteindre l’orgasme, par exemple – ne sont pas toujours pris au sérieux, alors qu’ils ont un impact immense sur notre santé mentale, sur nos relations avec nos proches. De 5 à 10 % des femmes en souffrent. C’est beaucoup! C’est aussi grave que bien des problèmes de santé pour lesquels on débloque des fonds sans sourciller et qui affectent pourtant une plus petite portion de la population.

Châtelaine : Jusqu’à présent, quelle découverte vous a-t-elle le plus étonnée?

Meredith : Je suis fascinée par les réactions sexuelles des femmes hétéros. Grâce à divers appareils qui traquent les mouvements des yeux et les changements de volume des organes génitaux, on a réalisé qu’une vaste gamme de scénarios les allume – beaucoup plus que les hommes et les homosexuels. Les lesbiennes, par exemple, ont tendance à réagir plus vivement à des scènes de sexe entre deux femmes; les hommes hétéros, à des scènes entre un homme et une femme (ou entre deux femmes!); alors que les femmes hétéros sont sensibles à tout, tout, tout. Même des bonobos qui copulent ou la vue d’un pénis de singe en érection peuvent les stimuler sexuellement.

Châtelaine : Hum… Troublant! Qu’est-ce que ça signifie?

Meredith : On ne sait pas encore. Je précise toutefois qu’il s’agit de réactions physiques captées par nos appareils. Ça n’a rien à voir avec ce que nos participantes ont affirmé ressentir comme excitation à la vue des scènes érotiques. D’après leurs témoignages, les bonobos et les relations homosexuelles les laissaient de marbre, alors que la machine insérée dans leur vagin indiquait le contraire. Détail intéressant : on n’a pas noté cette disparité chez les volontaires masculins. Leurs témoignages et les réactions de leur pénis étaient en symbiose. C’est peut-être une question d’anatomie : les hommes peuvent difficilement ignorer leur érection. C’est différent pour les femmes, dont les organes sexuels sont internes.

Châtelaine : Est-il possible que vos participantes aient menti à propos de leur véritable avidité sexuelle, par gêne ou par conformisme?

Meredith : Je crois qu’elles ont dit ce qu’elles ressentaient vraiment. Maintenant, à quel point leurs sentiments sont-ils façonnés par la pression sociale d’adhérer à un certain modèle, celui de la sainte mère gardienne de la moralité, par exemple? Difficile à dire. Mais pour reprendre le cas des singes, je serais bien étonnée que la réaction de leur vagin trahisse un désir secret! C’est probablement un simple réflexe du corps dont elles n’ont pas conscience. Un réflexe qui prépare à l’éventualité d’une relation sexuelle. Pour vous donner une image, c’est comme un végétarien qui saliverait instinctivement à l’odeur du bacon, même s’il n’a aucune envie d’en manger.

Châtelaine : Parmi l’éventail de scénarios qui font palpiter le sexe des femmes, il s’en trouve un assez déroutant : le fantasme d’être violées. Comment l’expliquer?

Meredith : Les femmes réagissent sexuellement au récit d’histoires de viols et de rapports forcés – l’une de mes stagiaires au postdoctorat, Kelly Suschinsky, l’a testé en laboratoire. J’ai personnellement traité des patientes qui confiaient avoir été lubrifiées pendant un assaut – certaines ont même eu des orgasmes. Elles en étaient très troublées, car en aucun cas, elles n’avaient éprouvé de plaisir. Leur lubrification n’est pas la preuve « qu’au fond, elles ont aimé ça »; d’après mes recherches, c’est plutôt un automatisme pour protéger le vagin contre les blessures et les infections. À l’époque préhistorique, il est probable que les femmes subissaient souvent des agressions sexuelles; au fil de l’évolution, leurs corps ont pu développer ce moyen de défense.

D’autre part, l’expression « fantasme du viol » m’a toujours fait tiquer. Je préférerais qu’on dise « fantasme de domination ». Car, à mon sens, ce n’est pas le viol qui les émoustille. C’est le sentiment d’être si désirables que l’autre ne peut s’empêcher de leur sauter dessus, de les posséder de force. Le fait que ce soit tabou ajoute sans doute à leur excitation… Sauf qu’ici, elles ont encore le plein contrôle de la situation; elles consentent à ce rapport de domination. C’est tout le contraire d’une véritable expérience de viol.

Châtelaine : Les femmes ne sont pas faites pour être monogames, avance le collaborateur du New York Times Daniel Bergner dans un ouvrage récent qui s’appuie en grande partie sur vos travaux : What Do Women Want? Adventures in the Science of Female Desire. Selon lui, ce seraient elles, et non les gars, les « omnivores du sexe ». Il fonde en partie sa thèse sur le fait que les femmes en couple ont plus de mal à désirer leur partenaire au fil du temps, surtout si les deux cohabitent (des études le démontrent). Qu’en pensez-vous?

Meredith : Sans dire qu’il est complètement dans le champ, je me méfie de ce genre de déclaration. On retombe dans le piège des stéréotypes « les femmes sont ceci, les hommes sont cela ». Certaines personnes ne sont pas heureuses au sein de relations monogames, alors que d’autres filent le parfait bonheur. C’est moins une question de genre que de personnalité.

D’ailleurs, l’an passé, j’ai réalisé une étude qui met à mal sa thèse sur la monogamie. Il s’agissait de comparer le degré d’excitation ressenti devant trois scénarios : faire l’amour avec son conjoint de longue date, faire l’amour avec un étranger, faire l’amour avec un ami. Or, les scènes de sexe avec le conjoint se sont révélées à peu près aussi excitantes que celles avec l’inconnu, de manière presque égale chez nos participants féminins et masculins. On n’a pas fini d’analyser les données, mais une chose est sûre : pour les gars comme pour les filles, la perspective de coucher avec un ami est profondément éteignoir!

Révolution sous la couette, un article sur la sexualité féminine, à lire ici!

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