L’agriculture, toujours une affaire de gars?

Rencontre avec 4 jeunes femmes de la relève.

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Gérer un cheptel porcin, une production de patates ou de laitue, c’est encore beaucoup une affaire de gars. Même chez les jeunes. Mais il se trouve des filles assez délurées pour dire: « Papa, maman, je veux prendre la relève. »

 

Photo : Louise Savoie

Photo : Louise Savoie

 

De gauche à droite: Sophie Gascon, 28 ans, éleveuse  de chevreaux, Chèvrerie les Biquettes à Flopine, Saint-Anicet, Montérégie. Mélanie Dinelle, 33 ans, productrice de porcs, Ferme Dinelle et fils limitée, Saint-Rémi, Montérégie. Deux enfants de 6 et 8 ans. Julie Lefort, 25 ans, directrice, Division biologique, Les Serres Lefort, Sainte-Clotilde-de-Châteauguay, Montérégie. Trois enfants, dont des jumeaux de 1 an. Marie-Christine Brière, 28 ans, productrice de pommes de terre, Pro-Champs 2001 inc., Notre-Dame-du-Mont-Carmel, Mauricie.

 

De plus en plus de femmes choisissent l’agriculture au Québec. Pour continuer l’œuvre de leurs parents ou fonder leur entreprise. Reste qu’on ne compte encore qu’une femme pour trois hommes dans ce milieu. Et celles qui se lancent possèdent en moyenne moins de parts dans la ferme que les gars, font plus de tâches sans être payées et participent moins aux décisions. Un repaire de machos, l’agriculture ?

Marie-Christine Brière Ça dépend des productions. Dans les pommes de terre, par exemple, je suis une des seules femmes au Québec. C’est encore très sexiste. Les gars me demandent si je suis « bien certaine » de vouloir faire le métier, étant supposément « toute petite, toute fragile, toute cute ». D’autres présument que l’entreprise appartient à mon conjoint. Au mieux, ils m’imaginent lui donner un coup de main dans le bureau !

Julie Lefort Quand je dis que je reprendrai les serres familiales, tout de suite, la question qui vient c’est : « As-tu des frères ? Vous prenez la relève ensemble ? » De fait, j’en ai deux, mais l’un étudie en histoire pour devenir prof, et l’autre est dans l’armée. Celui-là dit d’ailleurs souvent que l’Afghanistan, c’est moins pire que les serres ! [Rires]

Je vous écoutais parler tantôt de vos heures de fou, de la difficulté de prendre des vacances, de la pression financière… Pourquoi avoir choisi l’agriculture, alors ?

Mélanie Dinelle Vous connaissez l’expression : « On ne sort pas la campagne de la fille… » J’ai été analyste financière dans une banque, j’ai essayé une autre vie. Mais l’appel était trop fort. Je voulais que mes enfants grandissent sur nos terres. Je suis de la troisième génération de Dinelle à reprendre la porcherie.

M.-C. B. J’ai étudié dans d’autres domaines, moi aussi, mais le désir de conserver le patrimoine est puissant. Je représente la cinquième génération à poursuivre la production de pommes de terre. Je ne voulais pas que ça se perde.

J. L. J’aime le fait de pratiquer chaque jour plusieurs métiers : en arrivant le matin, j’ouvre les serres – c’est hyper techno, en passant –, je parle à l’informaticien, j’arrose des plantes, je vends ma salade à des clients [rires], j’arrange un toit, je teste un nouvel engrais, je règle un conflit entre employés… C’est passionnant et jamais routinier.

Sophie Gascon Chez nous, l’étable était vide depuis l’accident de travail de mon père. Ça me brisait le cœur. Papa m’a dit : « Trouve-toi une production, je vais t’aider. » J’ai commencé avec 3 chèvres, j’en ai maintenant 93 ! Mais j’ai pris le temps de voir si j’étais faite pour le métier. Sans dire que c’est un job de gars, je craignais de ne pouvoir faire le travail : décharger des voyages de foin, ramasser des roches dans le champ, toucher à la plomberie, à la mécanique…

J. L. C’est sûr que c’est exigeant. Et ça pose problème pendant la grossesse. Pour la première fois, je me suis sentie mal d’être une femme dans ce métier. J’avais l’impression d’être faible… J’étais convaincue que mon père regrettait que ce soit moi qui reprenne l’affaire, et non mes frères.

M. D. Pareil ici. Mon père a été le dernier à savoir que j’étais enceinte. Je continuais comme si de rien n’était… J’ai même levé une structure de béton de 200 livres en me disant : si mon bébé tient à la vie, il va s’accrocher. En agriculture, on sent parfois qu’on doit compenser le fait d’être une fille.

Comment se vit la conciliation travail-famille dans votre domaine ?

M. D. Même si j’ai pratiquement accouché à l’étable et que le congé de maternité dure un gros deux semaines…

J. L. Deux jours, tu veux dire !

M. D. [Rires] Je trouve ça plus facile qu’à l’époque où j’étais dans un bureau. Nos horaires sont moins figés.

J. L. C’est un avantage de pouvoir traîner ses petits avec soi. J’ai toujours eu une bassinette et un Jolly-Jumper dans mon bureau. Maintenant les enfants se promènent entre les plants, ils arrachent des salades… Comme mon chum travaille pour nous, ça facilite encore plus l’organisation.

Parlant de ça, c’est dur de rencontrer l’amour quand on est agricultrice ?

J. L. Il faut chercher le bon casting. On est des filles de tête ; ça peut faire peur aux gars. Pour ma part, ça va mieux avec des hommes de type manuel. On peut s’obstiner à propos d’un outil !

M.-C. B. J’ai longtemps été célibataire. Sitôt que je disais que j’étais agricultrice, oups… le gars prenait peur. À un moment donné, dès qu’un homme m’abordait, c’était : « Écoute, j’ai un immeuble à logements, deux chiens, une entreprise de pommes de terre. Si ça fait ton affaire, tant mieux, sinon, on arrête ça là. » Il y en a un qui ne s’est pas sauvé ! On s’est mariés il y a un an.

S. G. J’ai cherché un gars en agriculture, mais c’était compliqué… Si les deux veulent reprendre la ferme de leurs parents, ça peut mener à des choix déchirants. Finalement, j’ai rencontré un mécanicien d’équipement agricole… Le bonheur !

Photo : Louise Savoie

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