Quatre filles et une charte

« On est différentes mais on peut s’entendre! »

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On ne parle que de ça. Dans les médias, dans les cuisines, toutes les opinions s’affrontent. Y a-t-il quelque part un terrain d’entente, un consensus qui permette de mieux vivre ensemble ? Châtelaine a demandé à quatre jeunes femmes d’horizons différents de s’asseoir à la même table et d’établir « leur » charte. Après tout, le Québec de demain, ce sont ces jeunes qui le construiront et l’habiteront. Voici leurs positions, qui ont servi 
de point de départ à 
cette table ronde rafraîchissante.

NDLR : La vidéo du débat n’est malheureusement plus disponible.

DalilaAwadaDalila Awada*, 23 ans
Elle étudie en sociologie à l’UQÀM et travaille à temps partiel dans une pharmacie. Née ici de parents libanais, elle porte le voile depuis l’âge de 13 ans. Une façon pour elle de se rattacher à ses racines. C’est important de réaffirmer la neutralité de l’État, de clarifier les balises et de s’assurer qu’elles sont bien appliquées. Parce que la laïcité garantit la liberté de conscience. Les demandes d’accommodement excessives doivent être refusées. Devant des enjeux de sécurité, de liberté ou de santé, la religion passe en second. Je suis fière d’être québécoise, mais le voile fait partie de mon identité. Je ne le porte pas par soumission – je me fous du regard des hommes –, mais pour affirmer ma foi et mes valeurs. Chacune devrait décider de ce qu’elle veut montrer ou pas. Le projet de Charte va trop loin. Oui, ça pourrait poser problème qu’un juge ou un policier portent des signes religieux ostentatoires. Mais les enseignantes, les médecins, les infirmières, les éducatrices en garderie ? C’est absurde. Une apparence « neutre » n’est pas garante de la neutralité. Je comptais entreprendre une maîtrise en enseignement l’an prochain, mais je reconsidère cette option. Même si la Charte n’est pas appliquée, je crains qu’elle ne resurgisse et me force à changer d’emploi. La fonction publique emploie beaucoup de musulmanes bardées de diplômes et qui maîtrisent parfaitement le français. Les inciter à changer de domaine pour un salaire moindre serait une atteinte à leur autonomie financière. Je suis d’accord pour discuter des positions d’autorité, le débat est important. Créons un espace de dialogue. Parce qu’au bout du compte, ce ne sont ni Bernard Drainville ni Pauline Marois qui en pâtiront, mais les citoyens. Ce que je souhaite pour ma société : Ne prenons pas la France, l’Arabie saoudite ou la Norvège pour exemple. Ce qui fait notre force, au Québec, c’est le respect des différences et la liberté. Je suis féministe, je me bats pour l’égalité hommes-femmes. L’État agit de façon paternaliste en nous dictant comment nous habiller.

 

JulieSheinckJulie Sheinck, 29 ans
Elle était vice-présidente de l’association de comté du Bloc québécois de Jonquière-Alma et travaille depuis plus de 5 ans en condition féminine à Récif02 – la Table de concertation des groupes de femmes du Saguenay-Lac-St-Jean. En appui à Maria Mourani, elle a démissionné de ce poste bénévole le lendemain de l’expulsion de la députée par le chef du Bloc, Daniel Paillé. Je suis d’accord sur certains points – l’interdiction des signes religieux pour les personnes en position d’autorité, comme les juges et les policiers – et en désaccord avec d’autres. La Charte est mal intitulée. Les valeurs évoluant avec le temps, leur énoncé ne peut pas être figé. On n’a qu’à imaginer une Charte des valeurs québécoises qui aurait été adoptée dans les années 1950… On devrait d’ailleurs parler d’une Charte de la laïcité. Celle qui est proposée va trop loin sur certains points, puisque nous, en tant que société québécoise, nous ne sommes pas prêts à faire des compromis, comme enlever le crucifix de l’Assemblée nationale et interdire la prière avant les conseils municipaux. Ce que je souhaite pour ma société : Plus d’ouverture. Qu’on cesse d’avoir peur de l’autre. Qu’on soit fiers de la diversité qui caractérise le Québec. J’aimerais aussi que les personnes issues de l’immigration participent activement à la société québécoise, peu importe leur religion. Il faut donc une meilleure intégration.

 

MindyPollakMindy Pollak, 24 ans
Juive hassidique ultra-orthodoxe et esthéticienne. Dans sa communauté, famille et religion sont les bases de la vie. On mange cacher. On s’habille pudiquement (épaules, coudes et genoux couverts). Et on n’a aucun contact physique (pas même une poignée de main) entre hommes et femmes non apparentés. Elle a fondé, avec une Palestienne de son quartier, les Amis de la rue Hutchison, qui organisent des activités grâce auxquelles les voisins apprennent à se connaître. Elle est candidate, dans Outremont, sous la bannière de Projet Montréal. Je suis d’accord avec l’égalité entre les hommes et les femmes et je crois que l’État est déjà laïque. Cette laïcité est importante, mais elle n’est pas menacée par le turban ou le voile d’un employé de l’État. Ces signes sont des symboles de la relation entre une personne et Dieu. Ils ne visent pas à convertir ou à convaincre les autres. Le gouvernement aurait pu se contenter de suivre les recommandations de la commission Bouchard-Taylor, viser uniquement les postes d’autorité comme les juges, les procureurs de la Couronne et les gardiens de prison. Ce que je souhaite pour ma société : Je voudrais que chacun puisse vivre en paix, avec lui-même et avec les autres. Je suis prête à continuer à y travailler et même à faire des compromis pour y arriver.
TaniaLongpreTania Longpré, 29 ans
Cette enseignante en francisation à la Commission scolaire de Montréal est aussi auteure du manifeste Québec cherche Québécois, dans lequel elle traite des difficultés d’intégration des immigrants. La Charte proposée ne va pas assez loin à mon goût. Je souhaiterais, par exemple, que les jeunes ne puissent pas afficher de signes religieux en classe, comme c’est le cas en Turquie (un pays pourtant musulman à 99 % !). Travailler dans des écoles m’a fait réaliser qu’il faut imposer aux nouveaux arrivants des balises claires face aux valeurs qui nous importent – l’égalité hommes-femmes et la laïcité de l’État, notamment. Comme profs, on jongle beaucoup avec les accommodements religieux. Aussi, j’approuve que la Charte impose la neutralité confessionnelle au personnel des institutions de l’État – écoles, fonction publique, garderies, hôpitaux. On ne me fera pas croire qu’un voile ou une kippa ne veulent rien dire ; ces symboles portent une charge morale. Serait-on à l’aise de demander la pilule du lendemain à une pharmacienne voilée ? Ce que je souhaite pour ma société : Moins de division par communautés. Pour moi, énoncer des règles claires permet de mieux vivre ensemble. Je souhaite aussi aux immigrantes venues de pays où elles ont moins de droits que les hommes de jouir enfin de la chance extraordinaire d’être libres, affranchies.

 

Dalila Awada* : La présentation des quatre participantes à cette table ronde publiée dans le numéro de novembre comportait une erreur. La photo de Dalila Awada publiée en page 101 n’était pas la bonne et aurait dû être celle-ci. Toutes nos excuses.

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