Les nouveaux nomades

Ils ont tout vendu pour vivre dans un VR.

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Tout vendre pour fuir les rigueurs de l’hiver et voir du pays. Rencontre avec les oiseaux migrateurs des temps modernes.

Nathalie et André Boucher avec leurs enfants, Johanna, sept ans, Keanan, trois ans, Nayten, cinq ans, et Jonathan, neuf ans.

Nathalie et André Boucher avec leurs enfants, Johanna, sept ans,
Keanan, trois ans, Nayten, cinq ans, et Jonathan, neuf ans.

Deux salles de bains, aspirateur central, foyer électrique, plancher chauffant… La nouvelle demeure sur roues de la famille Boucher ne manque pas de confort. « Dans notre chambre, il y a quatre lits superposés et de l’espace pour jouer au milieu, me dit fièrement Jonathan, l’aîné des quatre enfants. Tu vas être impressionnée ! »

Coup d’œil sur la fifth-wheel qui trône dans l’entrée. Impressionnant, indeed ! Le mastodonte fait un bon 40 pieds (la longueur d’un conteneur ferroviaire) et comporte quatre rallonges escamotables côté cuisine et chambres à coucher pour en maximiser l’espace. Ici, chaque pouce carré compte.

Pendant trois ans, Nathalie, André et leur ribambelle vont y vivre à l’étroit, roulant à l’aventure. La caravane à sellette n’étant pas conçue pour l’hiver, ils passeront ces mois en Floride, au Texas et en Californie. Le printemps venu, ils migreront vers l’Alberta ou la Colombie-Britannique, là où André, camionneur de métier, décrochera des contrats.

Les voilà tous les six, assis sur l’imposant canapé du salon-salle à manger, à évoquer, les yeux brillants, le trip de leur vie. Les deux plus jeunes ne tiennent pas longtemps en place. Les grands ne ratent pas un mot de la conversation. « C’est l’fun, voyager », dit la fillette, vêtue d’une robe bain-de-soleil en prévision du grand départ.

« On veut profiter de la vie et passer du temps avec les enfants, souligne la maman de 38 ans. La planète est trop belle. J’ai envie de leur remplir la tête et le cœur, de les ouvrir au monde. » Surtout, ne pas attendre la retraite pour actionner les moteurs. « On a la santé, les enfants sont jeunes, c’est le temps », ajoute André, 35 ans.

Ils deviendront des full-timers. C’est ainsi qu’on appelle ceux qui s’élancent sur les routes mais qui, contrairement aux snowbirds et aux voyageurs saisonniers, ne gardent pas de pied-à-terre. En Amérique du Nord seulement, ils seraient entre trois et six millions, soit l’équivalent des habitants de Montréal ou du Laos. Au Québec, on en compte une dizaine de milliers, selon Serge Loriaux, directeur général du regroupement VRcamping-Caravanes Soleil. Des couples de retraités. Mais aussi des célibataires et, exceptionnellement (au Québec du moins), des femmes seules et des familles avec de jeunes enfants.

Pour Nathalie et André, ce projet est né sur un coup de tête. Ils n’avaient jamais campé auparavant. Le couple avait l’habitude de s’envoler pour le Sud l’hiver avec les enfants. Mais l’arrivée du petit dernier a un peu changé les plans. « Les hôtels tout compris à Cuba ne sont pas faits pour les familles de six. On a tenté de louer une maison en Floride et au Mexique, mais avec les billets d’avion et la location d’auto, on défonçait le budget. »

Un bon matin, les parents ont eu un flash : et s’ils achetaient un Winnebago ? Le 6 octobre 2010, ils grimpent à bord de leur nouveau motorisé avec leur marmaille pour un séjour de deux mois en Floride. C’est l’envoûtement ! « Au retour, en passant par Washington, D. C., on a entraperçu Michelle et Barack Obama dans la Cadillac présidentielle », racontent-ils. L’année suivante, l’équipage plie bagage pour quatre mois. « Aux États-Unis, c’est étonnant le nombre de familles qui vivent à longueur d’année dans leur VR, observe Nathalie. Ça nous a donné le goût d’essayer. » Ce désir devient vite une obsession.

Un grand voyage comme celui-là ne s’improvise pas. Pendant un an, Nathalie et André ont préparé le terrain. Ils ont mis la maison en vente, entreposé les meubles, troqué le Winnebago contre une caravane à sellette et acheté une camionnette pour la remorquer. Coût de l’équipement ? « Dans les six chiffres, calcule Nathalie, ministre des finances de la famille. On a beaucoup économisé. On n’a pas le câble, on ne sort jamais, on ne boit pas, on ne fume pas… On a fait des choix. » La scolarisation des enfants ne leur pose pas de problème. De tout temps, Nathalie a fait l’école à la maison – l’unschooling (en français, apprendre en liberté). « Je ne suis pas le programme du Ministère. La routine n’existe pas. Les enfants apprennent ce qu’ils veulent, au moment où ils le veulent. » C’est d’ailleurs une des raisons qui poussent les parents à séjourner l’été en Alberta et en Colombie-Britannique. « Là-bas, il y a tout un réseau d’éducation à domicile. Nos enfants pourront socialiser avec des jeunes comme eux. Ici, on se fait souvent regarder de travers. » Les Boucher envisagent même de s’y installer dans trois ans. Le périple facilitera le repérage.

La famille se garde une porte ouverte au Québec. À l’instar de tous les full-timers, elle donnera une adresse permanente – celle d’un proche – pour continuer de profiter des services administratifs – assurance maladie, permis de conduire, droit de vote… Et elle devra composer avec les fameux 183 jours de présence obligatoire au Québec. Pendant la première année, les Boucher bénéficieront néanmoins d’une exception : une fois tous les sept ans, la RAMQ permet aux prestataires de séjourner à l’extérieur de la province pendant plus de six mois, entre le 1er janvier et le 31 décembre. « On peut revenir à tout moment, indique André. Entre-temps, on va aller voir ailleurs. »

Louise Corbeil et Réal Gaulin ont passé 12 ans sur la route.

Louise Corbeil et Réal Gaulin ont passé 12 ans sur la route.

Se réveiller ailleurs, changer d’air, prendre du recul. « On ne sait pas de quoi demain sera fait. » Louise Corbeil repense avec nostalgie à ses 12 années de vagabondage aux côtés de son mari, Réal Gaulin. Floride, Louisiane, Texas, Nouveau-Mexique, Arizona, côte du Pacifique, Nevada, Wyoming, les Dakotas, Alaska, Ouest canadien… Ils en ont « avalé de l’asphalte » au volant de leur rutilant camion bleu électrique. L’été, ils parquaient au camping Alouette, en Montérégie. Réal en profitait pour donner de la formation au sein de la Fédération québécoise de camping et de caravaning (FQCC), ce qu’il fait toujours, d’ailleurs. Une vie de liberté dont ils ont savouré chaque moment, et qu’ils regrettent un peu maintenant. « Ç’a été très enrichissant. Quand nous serons vieux, assis sur nos chaises berçantes, on pourra se dire : “Te souviens-tu ?” au lieu de “On aurait dû” », plaisante Louise, la cinquantaine pimpante.

Cette parenthèse dans le temps, ils en avaient bien besoin. Avec le départ des enfants, leur maison de Rouyn-Noranda était devenue trop grande. Tous deux avaient vécu l’expérience du VR. « En Abitibi, tout le monde est un peu nomade, explique Réal, 66 ans. On aime sortir de la ville. » Au début des années 2000, ils acquièrent une première caravane, roulent jusqu’en Gaspésie et dans les Maritimes. Réal songe alors à vendre, un jour, son entreprise d’asphalte. La mort du fils de Louise, Mikaël, 12 ans, vient précipiter les choses. Une noyade dans un camping. Un drame pour la famille. Louise, qui avait 40 ans à l’époque, n’a qu’une envie : devenir une inconnue.

Ils ont tout vendu. Et pris le large. Sur la route des États-Unis, où le nomadisme est en plein essor, ils croisent des full-timers beaucoup plus âgés qu’eux, surtout en Floride. « Ils vont du point A au point B, et vice-versa, jouent aux fers, à la pétanque et au bingo », raconte Louise. Au Texas et en Arizona, la faune leur paraît plus éclectique. « Plus on s’éloigne, plus c’est l’aventure. »

C’est exactement ce qu’elle recherchait. « Là-bas, je n’étais plus la femme de Réal qui a perdu son fils. On ne me prenait pas en pitié. J’ai arrêté mes antidépresseurs et je suis allée de l’avant. »

Ils ont dormi dans des villages de pêche, admiré des paysages annoncés nulle part, rencontré des gens étonnants, créé des liens d’amitié. « À force d’échanger, tu te rends compte que chacun a ses problèmes, son histoire, dit Réal. L’un avait enquêté sur la mafia, l’autre était policier, un autre encore s’inquiétait pour son jeune tombé dans la drogue… On devient des confidents. C’est comme une bonne grosse thérapie collective ! »

Aujourd’hui, le véhicule tracteur et la caravane sont à vendre. Les jeunes retraités se sont trouvé un nouveau passe-temps : leurs petits-enfants ! « On a attrapé la piqûre des grands-parents, avoue Réal dans un sourire. On a envie de les voir grandir. » Ils avaient surtout l’impression d’avoir fait le tour. « J’étais rendue un peu blasée, convient Louise. Mais il n’est pas exclu qu’on reprenne la route une fois les petits-enfants en âge d’aller à l’école ! »

En attendant, ils se cherchent un pied-à-terre. Pour la première fois depuis longtemps, ils ont passé l’hiver au Québec, dans une maison louée à un couple d’amis snowbirds, à Saint-Mathieu-de-Belœil. Le choc thermique ! « Les premiers mois, dit Louise, j’avais si froid que je gardais mon manteau à l’intérieur ! »

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