Julie Le Breton: la consécration

De Watatatow à Victor Lessard, de Macaroni tout garni aux Pays d’en haut, en 20 ans de carrière, Julie a tout joué et en a fait du chemin, sur scène comme à l’écran, grand ou petit. Et maintenant, elle-même le dit, c’est l’heure de sa consécration.

 
Photo: Andréanne Gauthier

Dans une salle au sous-sol du Théâtre du Nouveau Monde, une dizaine de personnes attendent, assises devant une longue table en V. Ce sont les gagnants d’un concours pour assister à la lecture par les comédiens d’une création signée Michel Marc Bouchard. C’est exceptionnel. Normalement, le public découvre la pièce après des mois de répétitions en vase clos. Aujourd’hui, il verra de très près les artistes au boulot, alors qu’en ce samedi gris s’enclenche le processus qui culminera des semaines plus tard, le soir de la première en présence de 750 spectateurs.

Tiens, voici qu’entre Julie Le Breton en habit de travail: blouse blanche, jean bleu, manuscrit surligné en main, air gêné. « J’avais peur que les gens trouvent ça plate et long, me dira-t-elle une fois l’exercice terminé. Entendre du théâtre lu demande une concentration particulière… » Dans la salle, son arrivée cause un léger frisson. « Elle était tellement bonne dans Les beaux malaises », chuchote ma voisine à sa copine, qui opine du bonnet.

Casquette vissée sur la tête, Éric Bruneau et Patrick Hivon précèdent de peu une Magalie Lépine-Blondeau discrète avec ses lunettes et ses cheveux tirés. Puis, l’auteur paraît, sur les talons du metteur en scène Serge Denoncourt.

Toute la distribution de La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé s’assoit derrière la table et nous fait face, composant une image qui évoque la dernière Cène, avec Michel Marc au centre à la place du Christ. Denoncourt, un brin baveux, lance quelques mots de bienvenue: « Vous trouvez ça bizarre d’être là? Ben nous aussi! » Enfin, la lecture démarre avec Julie, qui tient le rôle principal, celui de Mireille: « Enfant, je souffrais d’insomnie chronique… » 

Embaumeuse à la carrière florissante, Mireille est de retour dans son Lac-Saint-Jean natal après 10 ans d’absence pour « s’occuper » de la dépouille de sa mère. Michel Marc Bouchard, dont l’œuvre (Les Feluettes, Tom à la ferme…) est montée partout, de Tokyo à Chicago, cherchait pour l’incarner « une actrice début quarantaine qui pouvait jouer une introvertie, explique-t-il. Je voulais aussi quelqu’un de racé qui pouvait représenter une certaine classe. C’est Serge qui m’a parlé de Julie. »

Le dramaturge avait vu la comédienne sur scène, au cinéma et à la télévision, mais ne la connaissait que de réputation. « Cette fille peut tout jouer, n’a pas d’inhibitions et est toujours prête à se jeter à l’eau. » Il lui a écrit.

C’était il y a près de trois ans.

« Quand j’ai lu que Michel Marc m’offrait Mireille, j’ai pleuré. Pour moi, ça ressemblait à une consécration. Il est l’un de nos plus grands auteurs, de la trempe de Michel Tremblay et de Robert Lepage. C’est un gage de confiance énorme, et tu veux être à la hauteur », me raconte Julie deux jours plus tard, en tête à tête dans un restaurant montréalais.

Pour se préparer, la comédienne a rencontré une embaumeuse. « Il y avait le corps d’une dame dans une salle, mais il aurait fallu demander la permission à la famille pour le voir. » Déçue, elle a toutefois fait le plein de connaissances sur la thanatopraxie. « Savais-tu que, quand ils vident le sang, ça s’en va dans les égouts de la ville? Ils font une incision ici [elle pointe un endroit précis sur sa gorge] pour avoir accès à la veine jugulaire, et font entrer le formaldéhyde, qui pousse le sang hors de l’organisme… Bon, on commande? »

L’ami Patrice

Tout en étudiant le menu, elle jette un œil sur son cellulaire où entrent des messages qui l’amusent. « Excuse-moi, c’est Patrice. » Patrice Robitaille et elle ont rendez-vous cette semaine-là pour le début du tournage de la troisième saison de Victor Lessard (Club Illico). « On se connaît depuis 20 ans, on est sortis de l’école de théâtre en même temps, en 1998. C’est mon ami, mon Patou. » C’est aussi un acteur avec qui Julie a souvent partagé l’écran.

Dans le film Quand l’amour se creuse un trou, première œuvre du réalisateur Ara Ball, sur les écrans l’été dernier, Julie et Patrice incarnaient un couple, et il y avait une scène de lit. Oh, rien d’olé olé, mais sa seule évocation met le feu aux joues déjà naturellement rosies de Julie. « C’était assez gênant, et bizarre, d’aller dans ces zones-là avec lui. J’étais stressée. »

Patrice me confirmera quelques semaines plus tard qu’il n’était pas moins tendu que sa partenaire de jeu: « Je suis rarement à l’aise dans ce genre de situation. Il y a beaucoup de choses à gérer, entre autres le fait qu’on se connaisse et qu’on soit amis. Je n’ai pas l’habitude d’être nu avec mes amis. » Mais, ajoute-t-il fièrement, « on a été des professionnels jusqu’au bout ».

Un contre-emploi bienvenu

Dans Victor Lessard, populaire série policière tirée des romans de Martin Michaud, ils forment là encore un tandem détonnant, mais sexuellement incompatible. Patrice incarne Victor, sergent-enquêteur, et Julie se glisse dans la peau de Jacinthe Taillon, sa coéquipière lesbienne. Elle est décrite en ces mots par le romancier: « gros doigts boudinés, carcasse monolithique, traits mous, cheveux coupés court, bourrelets visibles ». Il faut faire un énorme effort d’imagination pour superposer l’image de Julie Le Breton à cette description peu flatteuse. Et pourtant… « On ne cache pas mes cernes et, des fois, on en ajoute. J’ai les cheveux foncés, tirés et aplatis comme un
casque de bain, pas de rouge à lèvres ni mascara… »

Patrice n’est pas surpris qu’elle soit crédible dans les souliers de Jacinthe. « Mon étonnement est plutôt dirigé vers ceux qui ont eu l’audace de lui proposer ce rôle. Elle est rendue à un niveau dans sa carrière où on veut avoir Julie Le Breton pour plein d’affaires, et même pour un contre-emploi. »

S’enlaidir ne lui inflige aucune blessure d’ego. « J’ai trouvé ça plus libérateur qu’autre chose, assure-t-elle en découpant son bagel au saumon fumé. Quand tu joues une fille séduisante, et je l’ai beaucoup fait, à la longue, ça devient fatigant. En Jacinthe, je suis assise tout croche, les jambes écartées, et si mon bourrelet dépasse, c’est tant mieux. »

Tout de même, pour plusieurs, Julie Le Breton est l’incarnation même de la féminité…

« Mon Dieu, pas quand on me connaît! J’ai une énergie masculine, avec un humour très grossier, capable d’être one of the boys. Je ne tripe pas sur le maquillage, je ne m’achète pas de linge, je ne vais pas chez la manucure. J’ai de la misère à me faire faire un facial, je trouve que c’est beaucoup d’investissement sur soi. »

Photo: Andréanne Gauthier

Belle-mère épanouie

Deux fois déjà, je l’ai interviewée. Notre dernière rencontre remonte à cinq ans. La Julie de 2014 était fébrile, sur ses gardes, fatiguée aussi. Elle avait parlé de désir de maternité et d’essais infructueux.

Ce sujet sensible, la Julie de 2019, calme, quasi zen, l’aborde d’emblée. « C’est terminé, derrière moi. Quelle délivrance! Toute la période où j’ai tenté de tomber enceinte, j’avais l’impression d’attendre que quelque chose se passe. J’ai fait tous les cycles, des années de tests violents, douloureux, intrusifs… Mon couple n’y a pas survécu. »

Sa voix, claire, forte, porte si bien que les convives trois tables plus loin tendent l’oreille. « Oui, je peux être une personne épanouie, qui comprend l’amour et l’humanité, même si je ne suis pas une mère. J’ai eu une écœurantite aiguë de la pression sociale, comme si on était une sous-femme si on ne donne pas la vie. Je trouve que les gens manquent d’empathie. »

À l’automne 2014, pendant le tournage du film Paul à Québec, sa route a croisé celle de Guillaume Parisien, assistant à la caméra. Du coup, la célibataire de 39 ans qui rêvait d’être maman est devenue la belle-mère de trois enfants. « Ils ont maintenant 13, 16 et 20 ans. De beaux jeunes de qui j’apprends plein d’affaires. Quand ils sont chez nous, j’essaie de créer un espace où mon chum peut être un papa. Mon rôle, c’est d’être un soutien, une amie. » Pas toujours facile, la coparentalité. « Chacun ou chacune doit la redéfinir et la réinventer, parce qu’il n’y a rien d’établi. »

Avec Guillaume à son bras, Julie foule les tapis rouges, une nouveauté pour la comédienne, connue pour sa discrétion. L’étalage de vie privée devrait s’arrêter là. Pas pour elle, le déballage public de ses émotions ou le jeu des confidences très présents dans les émissions de télé. « Je n’ai pas la nostalgie de mon passé, je ne veux pas revoir mon prof de cinquième année, ni le premier gars que j’ai frenché. » Une grande part d’elle ne sera toujours visible que pour ses intimes. Peu nombreux, même si « tout le monde craque pour elle », dit la comédienne Anick Lemay, qui fait partie de ce cercle restreint. « Julie est presque ma sœur. »

Elles sont aussi voisines. Et se sont beaucoup vues quand Anick a appris qu’elle était atteinte d’un cancer et après, pendant les traitements. « Julie a vécu avec moi la grande chimio, quatre heures et demie d’injection. Comme c’est l’amie la plus conne que j’ai, elle m’a beaucoup fait rire et a transformé ce moment en quelque chose de lumineux. » Mais c’est aussi une fille qui doute beaucoup, selon Anick, soucieuse de ne pas en dire trop. « Elle se sent comme une p’tite crotte de temps en temps et angoisse, roulée en boule dans son salon. C’est ce qui la rend si attachante. Elle pourrait avoir la grosse tête… »

Et Patrice Robitaille de renchérir: « Quand tu la connais, tu te rends compte qu’on ne naît pas tous égaux. Elle a tout pour elle. Julie est irrésistible, sans chercher à l’être. » Lui-même, au temps de leur folle jeunesse, a succombé à l’effet Le Breton. « J’éprouvais des choses pour Julie… Le timing n’a jamais été au rendez-vous. C’est mieux ainsi, on est restés des amis. »

Égalité svp

Aujourd’hui, sa carrière est au zénith. Julie accumule les trophées: trois Gémeaux, deux Artis, même un Génie, reçu à Toronto pour le film Maurice Richard.

Choyée, célébrée, hyper sollicitée, Julie peut désormais exiger un cachet en conséquence. Avec une certaine surprise, elle a constaté que ce n’était pas gagné d’avance. « Je me bats pour être payée autant que mes collègues masculins à notoriété égale. »

Le ton est posé, pas revanchard. « Des fois, ça fonctionne, des fois, non. Et c’est non pour plein de raisons bizarres. On m’a déjà dit: “Mais lui, il est tellement apprécié du public…” Tu veux savoir le pire? Ce sont souvent des femmes qui négocient du côté adverse, et ça me met en beau fusil. » Elle prend une dernière bouchée de bagel et sourit. « C’était mon éditorial! »

Yé, c’est l’été!

« Des vacances, je ne pense pas que je vais pouvoir en prendre. À l’heure où on se parle, mes deux dernières de juin sont libres. En juillet, c’est Les pays d’en haut. Après, c’est le gros projet télé dont je ne peux rien dire pour le moment. J’aimerais aller aux Îles-de-la-Madeleine, mon endroit de ressourcement ultime. Ce sera la période du homard, il fera encore frais… Je suis née à Arvida, au Saguenay, j’ai grandi en Suisse et aux États‑Unis, là où mon père, cadre chez Alcan, était en poste, mais ma famille vient des Îles. On y a une maison sur la plage, ma grand-mère y habite toujours, j’ai aussi des tantes et des oncles madelinots. Le vent qui souffle, le bruit de la mer qui couvre tout… C’est reposant pour quelqu’un comme moi, qui fait un peu d’anxiété et dont la tête “spinne” beaucoup. Je vais enfin pouvoir me détendre, observer le ciel et les nuages… Et j’ai envie de voir ma chienne Adèle courir dans le sable et triper – c’est une griffon, tellement belle, tout hirsute, que j’aime d’amour. Quand j’arrive chez moi, elle me regarde comme si j’étais une merveille! »

Où on la verra

La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé.
Au TNM, du Du 22 au 31 octobre 2020.

Victor Lessard
La troisième saison débute dès l’automne, sur Club Illico. 

Tu te souviendras de moi
Film d’Éric Tessier, d’après la pièce de théâtre du même titre. Avec Rémy Girard et France Castel, qui incarnent ses parents. Date de sortie encore inconnue.

Les pays d’en haut
La cinquième et dernière saison sera diffusée à l’hiver 2020, sur ICI Radio-Canada Télé.

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